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samedi 18 mai 2013

Syd BARRETT The Madcap Laughs (1970)

Syd Barrett - The Madcap Laughs
Folk/Psychédélisme (Grande-Bretagne)


Deux ans après l’aventure Pink Floyd sort The Madcap Laughs, l’œuvre d’un artiste là où on ne l’attendait pas. Dans les esprits de Syd Barrett, l’expérimental de Piper… semble s’être tari. Un folk sombre et intime, ourdi par un songwriter un peu isolé dans ses pensées psychédéliques : voilà à quoi ressemble le rire de l’« écervelé ».

Nous sommes bien en 1970. Le temps est toujours aux symphonies expérimentales. Ailleurs, mais pas ici. Syd Barrett nous livre des morceaux crus et nus, des chansons à la dérive, coupées du monde. D’apparence simpliste, ces compositions présentent une certaine maturité, au sein d’un disque un peu dérangé, un peu dérangeant.

« Isolé dans ses pensées », mais accompagné dans la production du disque. Syd est épaulé par ses ex-frères d’armes David Gilmour et Roger Waters, pour une moitié de l’œuvre ; et par Malcom Jones (Harvest Records) pour l’autre. Au final, la dualité de ces différentes sessions n’apporte pas vraiment de schizophrénie à l’ensemble... Par ailleurs, au niveau de l’accompagnement, notons la présence de Robert Wyatt, Hugh Hopper et Mike Ratledge de Soft Machine (eh oui), jouant sur deux morceaux : ‘No Good Trying’ et ‘Love you’.

Bizarrement, je ne trouve pas la musique de Syd spécialement attachante. C’est un argument parfois utilisé pour garder un regard bienveillant et clément sur une œuvre. Ici, j’ai plutôt l’impression de déceler une vraie force. Piégé par leur allure désinvolte et facile, je n’avais pas accordé beaucoup de crédit à ces chansons au départ. Et pourtant…

Au fil des écoutes, on semble avoir devant soi une collection de titres en avance sur leur temps, formant presque un guide d’écriture pour un folk psyché, dépouillé et un peu abîmé, sec et radical. Derrière ces morceaux opaques se cache pourtant une forme d’universalité. Prenez votre guitare, et exprimez-vous : c’est peut-être ça qui résonne à l’écoute de ces petites pièces (dé)composées, d’une monotonie trompeuse.

Les chansons sont là. ‘No Good Trying’ reste à mon sens le meilleur morceau du disque, avec sa mélodie légèrement chaotique, viciée et implacable. Plus introspectifs, on note bien sûr l’effrayant ‘Dark Globe’, emblématique et personnel... et dans une veine toujours inquiétante, ‘Golden Hair’ et ‘Long Gone’. Parmi les morceaux symboliques, on ne saurait oublier ‘Octopus’, même si je n’en fais pas vraiment un des atouts de l’œuvre, étrangement. Enfin, j’aimerais aussi citer les différentes dynamiques d’écriture de ‘No Man’s Land’, ‘Feel’ et ‘Late Night’, attractives à plus d’un titre.

Globalement, The Madcap Laughs ne ressemble pas un chef d’œuvre, ni à un disque révolutionnaire, ou parfaitement abouti. Il a aussi ses talons d’Achille, sa naïveté, qui pour beaucoup seront des points forts. De mon côté, j’y vois plutôt un appel visionnaire et surtout, une œuvre auprès de laquelle on a beaucoup à apprendre.

Note : 4,5/6

jeudi 18 avril 2013

PINK FLOYD Animals (1977)

Pink Floyd - Animals
Progressif/Expérimental (Grande-Bretagne)


Animals est un peu la contre-attaque au punk, ou au moins, son vaccin. Plus rigide et moderne dans les sonorités, plus agressif et menaçant dans l’interprétation, le Pink Floyd version trio montre les dents. Mais le groupe garde ses vues progressives, en s’immergeant ici dans trois longs morceaux. Au moment où Roger Waters met plus que jamais en pratique sa domination sur la formation, Animals est un pari artistique globalement réussi, atypique, et souvent oublié par l’histoire.

Derrière une musique davantage contemporaine, se trame la fable d’Animals. Les cochons bourgeois, les chiens arrivistes, et les moutons suiveurs… une forme de relecture détournée de La ferme des animaux de George Orwell. Cochons préfabriqués, chiens artificiels, moutons synthétiques… Chaque animal est représenté dans un long morceau, dans lesquels on peut entendre parfois leurs cris étouffés et tordus.

Dans cette atmosphère industrielle, sombre et froide, surgit à mon sens l’un des meilleurs morceaux du Floyd, si ce n’est le plus grand : ‘Dogs’, écrit par Waters & Gilmour. Claviers futuristes, guitares et percussions cliniques, mélodies insidieuses… Derrière ces divers atouts ‘Dogs’ incarne pourtant une forme de décrépitude, de délabrement moribond. Cette sensation se poursuit notamment dans sa section middle, complètement ambiante et hypnotique, comme un étrange voyage intérieur… ‘Dogs’ est la réussite d’Animals, grandement maîtrisé sur tous les plans, s’affirmant comme morceau total.

Ce titre magistral a donc de quoi faire de l’ombre aux deux autres grandes pièces du disque : ‘Pigs (Three Different Ones)’, pas réputé pour être le plus fameux, et ‘Sheep’, avec ses fausses allures de classique. On sent davantage l’influence de Waters sur ces morceaux, qu’il fait siens. De plus, ils participent pleinement à l’atmosphère globale, et poursuivent le concept en filant deux nouvelles métaphores musicales. En termes d’écriture, ‘Pigs’ est un peu plus maladroit dans sa mélodie, mais mise davantage sur ses expériences sonores. Quant à ‘Sheep’, il semble plus en verve et dynamique, pulsé par ses guitares énergétiques.

Au final, on ne sait pas bien si Animals ressemble à un disque de Pink Floyd. D’un côté, il reste toujours dans une veine psyché/prog/expérimental, pour ses structures et instrumentations. D’un autre côté, le groupe semble toujours plus se dissoudre, pressé dans la main de fer de Waters. Mais globalement, Pink Floyd garde cette dynamique qui le fait se métamorphoser constamment. Et c’est peut-être justement le fond de son identité. Après tout, “There is nothing so stable as change”, comme dirait l’autre…

Note : 4,5/6

mercredi 17 avril 2013

PINK FLOYD Wish You Were Here (1975)

Pink Floyd - Wish You Were Here
Progressif (Grande-Bretagne)


Le réputé Wish You Were Here reste probablement le disque le plus progressif du Floyd. Non dans le sens « expérimental », mais au niveau de son allure générale, de sa dynamique, de ses influences et de sa construction. Il semble aussi s’insérer dans une tradition de prog-rock typiquement britannique. Wish You Were Here est un nouveau succès dans les ventes, mais avant tout un disque dans lequel les membres du Floyd semblent se retrouver, une dernière fois, comme pour un « instant limite ». Après le succès et la gloire, avant des conflits et de nouvelles séparations.

La thématique de l’absence est prégnante. Et c’est précisément pourquoi la présence de Syd Barrett semble planer autour de ce disque, comme une ombre... Comme un spectre qui finalement s’incarna ; pendant l’enregistrement de l’emblématique ‘Shine On You Crazy Diamond’ qui lui est dédié, le Syd lui-même apparut brièvement en studio. Obèse et déprimé, le crâne rasé, l’ancienne figure de proue Floydienne fut difficilement reconnue par les membres du groupe, émus et médusés.

Hormis le succès commercial, Wish You Were Here partage un autre point commun avec The Dark Side of the Moon : cette forme de pureté qui en émerge au premier « regard auditif », et qui peut aussi rendre l’ensemble un peu fade par moments. C’est là toute l’ambiguïté de ces deux disques si prisés. De plus, Pink Floyd poursuit également ses expérimentations synthétiques, certes plus timides mais toujours bien intégrées, assurant une continuité avec le disque précédent. Enfin, on pourrait ajouter un dernier atome crochu : la critique de l’appât du gain (plus précisément dans l’industrie musicale, avec les morceaux ‘Welcome to the Machine’ & ‘Have A Cigar’), déjà évoquée plus généralement dans le titre ‘Money’, et que l’on retrouvera également dans l’album Animals. La thématique n’est guère originale, peut-être hypocrite également, mais là n’est pas la question.

En termes d’interprétation, la célébration d’un songwriting léger et en apesanteur nous offre le mythique morceau d’ouverture : ‘Shine On You Crazy Diamond’. J’adore l’intro, aérienne, tout en ne décollant jamais vraiment, de façon un peu équivoque. On sent que quelque chose se prépare, l’ensemble étant très bien amené. La mélodie et le son des guitares, doucement saturées, sonnent très british, Pink Floyd proposant une pop progressive céleste très agréable, planante et prenante, personnalisée par ses claviers hors du temps.

‘Shine On You Crazy Diamond’ ouvre et ferme le disque. Entre ses deux parties, la plus belle réussite reste à mon ses ‘Welcome to the Machine’ ; une mélodie plaintive, une ambiance plus oppressante. ‘Have A Cigar’ reste plus convenu, un rock propre et honnête, quoiqu’un peu nargueur tout de même. Quant au célèbre morceau-titre, il s’agit sûrement d’une jolie ballade épurée, même si je n’y ai jamais vraiment perçu la force qu’on lui reconnaît généralement.

Wish You Were Here garde bien l’allure d’un monument musical. Homogène, impressionnant à bien des égards, cultivant une esthétique singulière et influente. Une réelle personnalité artistique, incarnée par une interprétation sans faille. Sa musique résonne comme une présence un peu impalpable, faisant un avec le concept même qui s’y déploie. Wish You Were Here est une réussite notable, même s’il lui manque parfois une force supplémentaire pour atteindre les sommets.

Note : 4,5/6

dimanche 7 avril 2013

PINK FLOYD The Dark Side of the Moon (1973)

Pink Floyd - The Dark Side of the Moon
Psychédélisme/Progressif/Expérimental (Grande-Bretagne)


Tant de choses ont été écrites, dites, vécues avec cet album, The Dark Side of the Moon... Dans cette chronique, je ne pense pas apporter grand-chose sur l’une des œuvres les plus fameuses de l’histoire du rock. Et accessoirement des ventes de disques (voire de chaînes hi-fi…)

Toutefois, j’aimerais brièvement parler d’un paradoxe que renferme la pierre noire de la discographie de Pink Floyd. En effet, beaucoup reprochent à ce disque son côté « trop parfait », trop lisse, et donc son aspect fade, sans âme et sans saveur. Suscitant indifférence, ennui et lassitude. Devant le travail impeccable réalisé à la production, on peut comprendre cet avis. Et c’est vrai que plane un peu cet aspect hermétique et froid, tout le long du disque.

Pourtant, j’ai l’impression que cet album est insufflé par le son d’une époque et, au final, restant lui-même très personnel, par son propre son, sa propre identité. La direction artistique proposée par ce disque est à double tranchant ; si l’on ne ressent rien, on accusera une production et des chansons sans relief. Mais d’un autre côté son identité, quand on la perçoit, en fait un disque clé dans l’histoire en lui donnant une place à part, une singularité.

Et puis voir un disque conceptuel s’introduire dans le monde mainstream est déjà un tour de force. D’ailleurs, honneurs aux deux acteurs qui auront joué le rôle de filtres entre cette musique et le grand public : Alan Parsons pour sa production musicale, fondamentale, et Bhaskar Menon pour sa production marketing et commerciale, particulièrement efficace.

Je me souviens avoir entendu Roger Waters dire que l’album était "driven by emotion", ce qui peut, justement, sonner curieusement par rapport à l’argumentaire des pourfendeurs de Dark Side. Pourtant, les frissons sur ‘Time’ sont bien réels. L’atmosphère d’époque très Zeitgeist de ‘Breathe’ également. Et que dire de cette magie qui nous illumine, le temps d’un morceau, ‘Us & Them’, comptant parmi les plus belles compositions du groupe, à la fois… intime et fédérateur. À moins que l’on ne cède à l’envoûtement, le temps d’un grand concert dans le ciel ; Rick Wright apporte encore une fois une touche essentielle, ‘The Great Gig in the Sky’ restant un des moments phare de l’œuvre.

A cette émotion se mêle un concept clé pour Waters : « l’empathie ». Elle imprègne le disque, lui donne toute cette approche conceptuelle. Les thématiques se rapprochent de M. tout le monde : le stress du travail, l’angoisse de la guerre, l’amour, la folie, la mort. On se reconnaît parfois dedans, et l’être humain y est finalement décrit, compris, pas forcément excusé. Un concept… intime et fédérateur, encore une fois.

Et puis les outils, les armes. La technologie qui illustre à merveille le concept d’une modernité étouffante. Un synthé EA. Des oscillations, des spectres. De l’effet Doppler. De la pop et du jazz. Le passé. Le futur. Ces réveils et pendules qui vous foutent la trousse. Ces voix noires et blanches. Ces notes de cristal. Les variations de styles divers, au sein d’un monolithe, d’une pierre noire, d’un diamant. Un diamant noir, dans lequel des groupes aussi divers que Dream Theater, Anathema ou Air, viendront puiser leurs influences.

Point besoin de s’appesantir sur ‘Money’. Autre exemple dans la carrière du Floyd dans lequel un songwriting approximatif et un tantinet benêt sera détourné de façon maligne, ici à coup de bruit de caisses enregistreuses et de basse sautillante. Alors oui, c’est vrai que le final du disque est un peu pompeux, ‘Eclipse’ refermant le disque de façon un chouia grandiloquente. Mais peut-être est-ce ‘Brain Damage’, morceau troublant le précédant, qui lui fait de l’ombre, avec son écriture introspective. Ces deux titres resteront en tout cas marquants dans les mémoires pour leur enchaînement, leur opposition, leur fusion.

En fait, à force de dire que Dark Side est surestimé, il va finir par devenir sous-estimé, finalement. Enfin presque. J’ai eu à certains endroits un regard désapprobateur sur cette œuvre, une relation conflictuelle aussi parfois. Curieusement, je maintiens le constat de ses défauts réels, mais ne peux nier une certaine aura. Je ne sais encore s’il s’agit, comme dit, de celle de l’époque durant laquelle elle a été créée. Ou alors s’agit-il de ces moments pendant lesquels je l’ai découverte… Il n’empêche de Dark Side mérite sa chance. Et même si la vénération entière et suspecte dont il est l’objet peut énerver, ne perdons pas l’occasion d’être éclairés par ses rayons et ses couleurs.

Note : 5/6

dimanche 31 mars 2013

PINK FLOYD Meddle (1971)

Pink Floyd - Meddle
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Si l’on met de côté Piper…, Meddle offre jusqu’alors un classique indéboulonnable, au sens historique du terme. Mais il ne faudrait pas négliger un autre aspect : le son Pink Floyd continue de se former, une identité se crée. Même si l’on reste bien ancré dans cette deuxième phase sans Syd Barrett, on entre dans une nouvelle dimension au niveau des sonorités. Une sorte d’acoustique planant et expérimental, déjà un peu entrevu, émerge, et va enfanter ici LE morceau emblématique du Floyd : ‘Echoes’.

Auparavant, on aura quand même noté cette belle ouverture, arrogante et menaçante, dotée d’un soupçon d’euphorie vicieuse : ‘One of These Days’. Tremolo des guitares et batterie qui pulse. ‘A Pillow of Wind’ reste un beau titre acoustique et sombre, toujours dans cette lignée de songwriting sec que l’on a pu rencontrer par endroits, depuis Ummagumma. Si ‘Fearless’ coexiste étrangement avec un ‘You’ll Never Walk Alone’ entamé en chœur par des supporters de foot, ‘San Tropez’ nous invite dans des contrées plus joviales. Quant à ‘Seamus’, il présente un chien comme invité, le temps d’une chanson, moitié couinée, moitié… couinée.

‘Echoes’, nous disions donc. 23 minutes, une nouvelle odyssée. Dans les profondeurs. Tel un sonar, une note de piano aigüe et fixe amplifiée via une cabine Leslie, amorce ce voyage, comme un appel. Le chant floydien prend le relais, avec une mélodie typique du groupe qui affine ici son style. Elle laisse la place à une impro instrumentale, solide et jazzy, marquée par la guitare hurlante de Gilmour. Puis c’est une plongée dans les abysses… A l’instar d’un ‘Atom Heart Mother’ se dévoile alors un passage angoissant et sinistre. Ici des cris musicaux d’animaux irréels semblent nous appeler, venant des cieux ou des abîmes où ils végètent. Après la dissipation de cette section saisissante, la note du début apparaît de nouveau pour battre le rappel des instruments, et tout semble se reconstruire, se remettre en marche habilement… avec notamment cette rythmique qui apparaît progressivement, pour ensuite laisser le premier rôle à un motif de guitare rotatif, étincelant. Si le chant entame dès lors un nouveau refrain, le morceau s’achève tout de même dans l’ambiguïté, avec cette ambiance inquiétante qui refait surface à la toute fin.

Meddle est un peu le petit frère d’Atom Heart Mother. Les efforts portés sur un morceau tumultueux et de longue haleine sont leur principal point commun. L’océanique ‘Echoes’ est une pièce majeure dans la discographie du groupe, et probablement le plus symbolique, avec ‘Shine on You Crazy Diamond’, que l’on trouvera sur Wish You Were Here, autre composition éprouvante. Certes, les morceaux plus courts ne tiennent pas la distance à côté d’‘Echoes’, mais ils l’accompagnent plutôt intelligemment. Cette épopée musicale fait de Meddle le nouveau fer de lance de la carrière du Floyd, toujours appuyé par une belle renommée chez les fans. Et ce, même si l’album sera éclipsé par son successeur : le célèbre The Dark Side of The Moon.

Note : 5/6

samedi 30 mars 2013

PINK FLOYD Atom Heart Mother (1970)

Pink Floyd - Atom Heart Mother
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Pink Floyd entame sa mue progressive. Du prog-rock au sens symphonique du terme. Le morceau-titre est une longue épopée culte de près de 24 minutes (presque le maximum pour une face de 33 tours), complètement dans l’esprit du genre ; sont ici assemblés plusieurs mouvements un peu épiques, un peu inquiétants, un peu majestueux, un peu pompeux aussi parfois… Des chœurs, une mélodie de sirène, du Hammond à gogo, et puis bien sûr ce thème repris en fanfare… Ron Geesin, de sa patte avant-gardiste coécrit la pièce avec le Floyd, lui apportant entre autre son expertise dans l’enregistrement. Ressemblant parfois plus à un tour de force qu’à un pur moment de plaisir, le morceau ‘Atom Heart Mother’ n’en demeure pas moins une pièce d’envergure dans l’histoire du Floyd.

Il est d’ailleurs étonnant de voir comment Pink Floyd est à l’image du genre qui le comprend : des racines psychédéliques à l’origine d’un rock progressif structuré et imposant. Aussi, ils présentent ici une longue compo précédant d’autres plus courtes, comme d’autres disques progressifs d’époque ou à venir… Face aux « concurrents » allemands, le Floyd peut sembler plus timoré et naïf, et moins impressionnant. Mais le mélange flagrant des genres, et la personnalité qui se dessine derrière ses transformations et ses jeux d’apparences en font un acteur majeur de la scène rock expérimental, ajoutant sans cesse de nouveaux atouts, promesses et compromis, à sa discographie.

Il y a ces racines que l’on n’oublie pas, celles d’un été ensoleillé, celui de ‘Summer ‘68’, dont la mélodie de cuivre irradie encore les pensées... Cette lumière centrale vient de Rick Wright. La construction est maligne, fluide, les arrangements précis, et le grain de diverses sonorités nous plongent irrémédiablement dans les seventies… Ces cuivres flamboyants et rutilants donnent une véritable identité au morceau. Un chef d’œuvre miniature pour le coup, et un des meilleurs morceaux du Floyd à n’en pas douter.

Je suis plus circonspect sur le songwriting léger d’‘If’ et du très britannique ‘Fat Old Sun’ qui complètent le disque davantage qu’ils ne le transcendent. Ils parviennent cependant à apporter un souffle particulier, tout en offrant des visages et des virages musicaux différents. Des visages car au final trois membres du groupe apporte chacun sa chanson, la meilleure restant celle de Wright. La formule d’Ummagumma est donc reprise dans un Atom Heart Mother décousu, même si un (très léger) soupçon de cohésion fait parfois son apparition.

Et puis, en guise de clôture, le très bon ‘Alan's Psychedelic Breakfast’, petit-déjeuner contemporain sous fond de bruitages réalistes, précis et concrets (cafetière, cuisson, gouttes d’eau, et craquages d’allumettes…) Pour info, Alan n’est qu’autre qu’Alan Stiles, roadie du groupe… Et de ce festin sonore, je retiens surtout son départ relax et cette section onirique vers 9:50, bien dans l’air du temps. Ces passages font à mon sens de ce morceau un autre atout de l’opus. À coup d’orgue Hammond et de guitares seventies, cette composition alambiquée assoit un peu plus Pink Floyd dans son époque, comme aventuriers avant-gardistes, conservant toutefois un esprit rock.

Atom Heart Mother rappelle quelques éléments du passé : le songwriting folk/acoustique de certains passages d’Ummagumma, la volonté de réaliser une musique concrète, l’écriture individuelle de certains titres, et l’absence de véritable capitaine à bord. Il reste cependant une nouvelle avancée, à défaut de véritable rupture, apportant un morceau-titre imposant et deux autres chapitres majeurs dans l’histoire du groupe (‘Summer ‘68’ surtout, et ‘Alan’s Psychedelic Breakfast’). Ces nouveautés placent irrémédiablement le Floyd dans une dynamique davantage progressive, toujours imprégnée de l’esprit psychédélique, dans laquelle elle plonge ses racines et trouve sans cesse des ressources.

Note : 5/6

samedi 9 mars 2013

PINK FLOYD Ummagumma (1969)

Pink Floyd - Ummagumma
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Ummagumma est un objet curieux. Il se présente comme un double album, comprenant une partie compos (chacune étant écrite par un membre du groupe) et une partie live (Birmingham et Manchester, en 1969). J’apprécie le concept, le concert étant l’occasion de célébrer parfaitement les genres expérimentaux, en rallongeant les morceaux, en les étirant, en les improvisant. La scène reste l’expression théâtrale la plus adaptée pour ce type de musique, qu’on pourrait appeler « musique-événement » ou « musique-expérience ».

.Partie live. Comme dit précédemment, le live fait honneur au Floyd. C’est bien ici que se dévoile l’essence d’un ‘Set the Controls for the Heart of the Sun’, ou qu’émerge des profondeurs un ‘Careful with That Axe, Eugene’, venu d’ailleurs... Un moment majeur, pour son atmosphère lunaire bien prenante. ‘Astronomy Domine’ et ‘A Saucerful of Secrets’ complètent évidemment ce tableau psychédélique, héritage du temps, vestige d’un instant dans cette année 1969.

.Partie compositions. J’ai bien du mal à chroniquer du live en général et je trouve plus intéressant d’évoquer les compos studios du groupe. Il est stimulant de pouvoir appréhender de façon séparée le jardin musical si singulier de chacun des musiciens du groupe. Petite précision cependant, Waters présente bien deux compos à son actif. Mis à la suite, ces morceaux restent néanmoins équivalents en longueur à ceux de Wright ou de Gilmour.

Par ailleurs, cette partie d’Ummagumma semble nous proposer une musique « réelle », également très expérimentale, jouissant au final d’un succès un peu inespéré. Plutôt rejeté par le groupe, le disque offre néanmoins certains moments sympathiques :

- ‘Sysyphus’. Le morceau conceptuel de Wright ouvre l’album. J’aime avant tout la section piano de départ, inspirée et mélodique. Malgré ses écarts un peu pompeux, ce titre épique présente par ailleurs assez bien certains pans de la personnalité artistique de Wright. Elle demeure fondamentale pour l’identité du Floyd, et en général bien sous-estimée.

- ‘Grantchester Meadows’/‘Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving with a Pict’, de Roger Waters. C’est vrai, le premier titre cité n’est pas renversant en termes de songwriting. Pourtant, mêlé à cette ambiance naturaliste et onirique, il fait montre d’une réelle efficacité, propre à l’envoûtement. Le second morceau reste quant à lui complètement expérimental avec ses boucles et ses hallucinations auditives. De ces trois premiers morceaux constituant la face A, on retient une certaine continuité dans le délire nature/animalier assez bien rendu, que ce soit par l’ambiance ou les cris de bêtes artificiels.

- ‘The Narrow Way’. Une autre pièce en plusieurs strates contrastées, écrite cette fois par Gilmour. En son cœur, la partie plus folk mélodique est très réussie, accentuant toujours plus la tonalité sombre du disque.

- ‘The Grand Vizier's Garden Party’, de Nick Mason. Peut-être un morceau un peu pénible à écouter, constitué d’expérimentations de percussions. Je note tout de même le contraste saisissant entre les notes de flûtes par la femme de Mason, et les bidouillages secs et austères de la majeure partie de la composition. Ces notes sont jouées en introduction et fin de morceau, et permettent de l’encadrer intelligemment.

De façon générale, le songwriting s’élève quand il se mêle à des ambiances, le Floyd ne se montrant pas vraiment encore comme un groupe d’écriture, ou tout du moins d’écriture classique/pop. Cela étant, certaines phases de Gilmour et de Waters à la guitare préfigurent les styles à venir. Les entendre chacun de leur côté est intrigant puisque cela montre leurs particularités, et même l’opposition, dans l’appréhension/création d’une chanson.

***

Voilà, la période Pink Floyd des sixties s’achève ici et je souhaitais vraiment lui donner une place dans Exil progressif. En fait, dès Saucerful of Secrets s’amorce en réalité la seconde période du groupe, pendant laquelle quatre musiciens vont tenter de trouver l'équilibre, et continuer de tenir la barre, orphelins de Syd, capitaine esseulé. Pourtant ces trois disques ont des connexions évidentes, notamment dans leur approche du psychédélisme sixties, qu’ils ont façonné en (petite) partie, à moins qu’ils aient croulé sous son poids.

D’ailleurs, j’ai ce sentiment à la fois d’admiration curieuse et d’insatisfaction frustrante quant à ces trois disques. Le premier reste peut-être le plus abouti, le plus solide historiquement, mais je préfère parfois, et de peu, les deux suivants, même s’ils incarnent bien ce côté « inachevé » qui peut me laisser sur ma faim. Mais comprenez bien, ils ne font qu’exemplifier à merveille ce que le psychédélisme propose ou insuffle : l’ébauche surpassant le produit fini, et l’expérience auditive au-delà des notes musicales.

Ummagumma est peut-être celui des trois qui va le plus dans ce sens-là, et qui va susciter une forme de manque, qui ne gagne qu’à être comblé par notre imagination créatrice et nos sentiments les plus intérieurs, ceux qui nous font entrer dans l’expérience communicative de cet album, ceux qui nous font dire : « Oui, ce disque-là m’est très personnel ».

Note : 4,5/6

mercredi 30 janvier 2013

PINK FLOYD A Saucerful of Secrets (1968)

Pink Floyd - A Saucerful of Secrets
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Un disque de transition… Le groupe navigue désormais sans véritable capitaine, de manière un peu irrationnelle. Une nouvelle fois enregistré à Abbey Road, A Saucerful of Secrets reste également le dernier album marqué par la patte de Syd Barrett (enfin le bout des doigts), avec notamment le morceau ‘Jugband Blues’, dopé par la participation très improvisée de membres de l’Armée du salut, et dans lequel on retrouve un tout petit peu l’esprit du premier album. Progressivement remplacé par David Gilmour, Syd Barrett joue pourtant sur d’autres morceaux, mais il semble devenir fantôme, sans prise sur le réel, et sous l’emprise des drogues en vigueur…

Roger Waters, David Gilmour, Richard Wright & Nick Mason : il faudra donc composer avec.

Emmené par quelques titres de renom, comme ‘Let There Be More Light’ et ‘Set the Controls for the Heart of the Sun’ écrits par Waters, le groupe prépare une musique toujours plus expérimentale, presque comme une fin en soi, ce qu’on pourrait éventuellement leur reprocher. En tout cas, leurs univers sonore intrigue et met le cap sur le cœur de la musique expérimentale, en proposant une expérience auditive. Une nouvelle ère est lancée, un nouveau groupe aussi, le nom et la popularité croissante étant les matrices sur lesquelles se grefferont des albums à géométrie variable, et donc bien différents les uns des autres.

Pour l’écriture de A Saucerful of Secrets, on retrouve également Rick Wright pour deux morceaux à l’empreinte sixties surannée vraiment très agréable et prenante : ‘Remember a Day’ et ‘See-Saw’, ce dernier plus dans une veine psyché-prog, notamment grâce à l’usage du mellotron. Mais l’on rencontrera davantage l’aspect progressif dans ‘A Saucerful of Secrets’ : plus conceptuel, ce morceau spatial reste aussi le plus long du disque (une douzaine de minutes) et montre le groupe sous un jour encore plus ambitieux, avec cette volonté de créer des paysages sonores, de construire une composition sur la durée, articulée en quatre parties se voulant évocatrices.

En fait, si thématiquement on retrouve encore un aspect « spatial », le groupe ourdit également une dynamique de space rock plus ou moins embryonnaire et parfaitement préparée par les guitares flottantes de Gilmour et les atmosphères de Rick Wright. La composante mystique est d’ailleurs bien présente, avec notamment une influence orientale disséminée par endroits. Dans les titres plus anecdotiques et moins aventureux, je note tout de même ‘Corporal Clegg’, que j’aime bien, mis à part la mélodie forcée au kazoo, qui a particulièrement mal vieilli. Le son du morceau est très sixties, et demeure une forme de contrepoint aux Beatles. N’oublions pas que ces derniers ont enregistré leur Sergent Pepper à Abbey Road à peu près en même temps que Piper des Floyd ; les groupes savent à peu près ce que font leurs contemporains et baignent de façon plus ou moins volontaire dans le même son, celui d’une époque.

A Saucerful of Secret ressemble à un disque psychique, un peu déroutant, préférant un scientisme parfois un peu naïf au règne de l’émotif, mais restant avant tout une belle pièce clair-obscur (et plus obscure que claire) pour laquelle j’éprouve une certaine nostalgie, celle de l’époque à laquelle je l’avais découvert, et qui offrait à moi un nouveau monde de possibles.

Note : 4,5/6

mardi 29 janvier 2013

PINK FLOYD The Piper At The Gates Of Dawn (1967)

Pink Floyd - The Piper at the Gates of Dawn
Psychédélisme (Grande-Bretagne)


Southampton University. Pink Floyd annoncé en concert. Des musiciens jouent, sans leur leader, orphelins, après avoir fait le choix de ne pas aller le chercher. Cruel dilemme. Pink Floyd sans Syd Barrett, une équation insoluble, un contre-sens, une facétie de l’histoire, on ne sait pas trop.

C’est vrai, il était la flamme, l’impulsion créatrice de ce rock psychédélique branché et bariolé, étourdissant et assourdissant… Mais il ne sera pas là ce fameux soir, le « diamant fou »… qui n’aura cessé de briller sur ce premier album légendaire, celui du joueur de pipeau aux portes de l’aube.

Il est tellement désarmant d’imaginer le Cid, à l’origine d’une œuvre, ne plus pouvoir la soutenir en live, lui insuffler une seconde vie en concert… Volontairement ou non, là n’est plus le problème. Les droguent auront raison de tout, et auront été la Raison de ce premier opus, faisant végéter d’innocentes petites pop songs dans un psychédélisme acide et bouillonnant.

Enfin petites pop songs… ne nous égarons pas trop vite : il y a cette longue odyssée narcotique, ‘Interstellar Overdrive’, ses 10 minutes qui font de ce (white) highlight le point focal de toutes les tensions. Et puis un morceau spatial avant tout… caractère déjà annoncé par l’ouverture : ‘Astronomy Domine’ (prononcez « domini » paraît-il…) Le reste oscille entre délires psyché miniatures et pop songs obscures et chantantes, avec toujours cette volonté expérimentale et cette sensibilité mélodique sixties.

De la qualité certes, mais à quel point cette musique est-elle dotée d’éternité ? Aussi bien chez les fans que dans le groupe, la question de l’avenir est engagée. « Comment Pink Floyd va soutenir le départ de Syd Barrett ? » pourrait être une problématique, musicale et humaine, les hantant à jamais. Les textes des chansons ultérieures, comme leurs dynamiques, sont autant de choix et de ressentis, parfois directement affectés par l’anéantissement de la première version du Floyd.

Depuis ce premier album enregistré à Abbey Road, la route fut longue. Enfanter un des classiques indéboulonnables du psychédélisme n’est pas sans logique et postérité : Pink Floyd sera toujours dans une ambivalence, entre faire de la musique et proposer une expérience qui dépasse cette dernière. Mais si tant de questions résonneront toujours dans les têtes d’un groupe désormais décapité, l’histoire de The Piper… s’arrête bel et bien ici, disque isolé mais porteur de sens, comme son chanteur désormais délaissé, un soir de concert, à Southampton University.

Note : 4,5/6

jeudi 1 novembre 2012

SAGITTARIUS The Blue Marble (1969)

Sagittarius - The Blue Marble
Pop/Psychédélisme (U.S.A.)


Après Present Tense, classique de l’époque et du genre, emmené notamment par le sublime ‘Another Time’, voici The Blue Marble, album nocturne et onirique mettant en valeur de courts morceaux de velours très homogènes. Pas de psychédélisme de grande envergure ici, les titres dépassant rarement les 3 minutes. L’écriture est plutôt soignée et classieuse, et l’univers du disque semble assez particulier, avec une identité forte, mais peut-être un peu trop maniéré. On a l’impression d’assister à un petit carnaval baroque et mystérieux, très empreint de l’époque, avec à la fois une petite ambiance vieillotte et des sons plus futuristes.

Les morceaux qui à mon sens se détachent le plus sont l’emblématique ‘In My Room’, et sa belle mélodie un peu innocente que Gary Usher a coécrite avec Brian Wilson ; ‘Gladys’, le titre le plus efficace du disque avec notamment son couplet qui fait mouche ; ‘Lend Me A Smile’, assez poilant pour l’usage de son Moog visqueux ; ‘I See In You’, avec là encore une très belle mélodie surannée et rêveuse ; et ‘Cloud Talk’, autre titre curieux et cocasse, pour terminer l’album dans les étoiles.

Alors évidemment le disque pourra sembler déroutant, notamment pour quelques passages un peu forcés (les manières vocales de ‘From You Unto Us’, qui n’est pourtant pas un mauvais morceau), et pour l’impossibilité de retrouver un titre du calibre d’‘Another Time’ de l'opus précédent. L’interprétation est très singulière et ne contentera pas vraiment les fans de pop baroque précieuse et irrésistible. Mais l’intérêt est aussi d’avoir ici une pop psyché plus intime et obscure, et donc originale, tout en gardant un aspect assez amusant. The Blue Marble reste ainsi un bon cru, une petite étrangeté à découvrir pour cerner toujours plus profondément ce que nous a apporté la fin des sixties.

Note : 4/6

lundi 9 juillet 2012

Van MORRISON Astral Weeks (1968)

Van Morrison - Astral Weeks
Folk / Psyché / Jazz / Blues (Irlande du Nord)


Sérénité. S’il y a bien un terme que j’ai envie d’utiliser, un peu exceptionnellement, pour décrire cette musique qui semble nous échapper, c’est bien « sérénité ». Astral Weeks est une ode à la sérénité. Et un voyage vers les étoiles, accessoirement. Van Morrison, en 1968, nous offre un opus classieux, une musique au croisement des courants folk et psyché, des héritages blues et classique, avec une influence jazz et des connexions soul. À la fois amateur des grands espaces sonores et de la minutie de la chamber pop, Van Morrison dévoile un des grands classiques des années 60. La liberté artistique reste au service d’une musique subtile et agréable, céleste, dans laquelle sa voix s’épanche et navigue sur un lit de cordes, de guitares folk et de percussions légères. Astral Weeks réinvente la narration musicale, devenant une forme de flux de pensées vocales en apesanteur. Les titres du disque sont autant d’itinéraires, de tableaux impressionnistes évoquant nos errances, à travers les temps et les espaces : projection spirituelle d’une enfance révolue sur son fils adopté (‘Beside You’) ; ballade mystique dans un Belfast révolu propice à l’imagination et aux rêves (‘Cyprus Avenue’) ; célébrations des espoirs lumineux et des promesses du futur, teintées de romantisme (‘Sweet Thing’ & ‘Astral Weeks’), pour renaître… Et puis il y a cette traversée parmi les astres avec ‘Madame George’, le plus grand titre de l’opus à mon sens. Une odyssée onirique et scintillante, sillonnant nos pensées les plus intérieures. Astral Weeks demeure une œuvre sophistiquée, mais authentique, interprétée grâce à une forme de spontanéité inspirée des cieux. Et avec une sérénité qui ressemble davantage à une libération.

Note : 6/6

dimanche 1 juillet 2012

THE LEFT BANKE There's Gonna Be A Storm (1967-69)

The Left Banke - There's Gonna Be A Storm
Pop baroque (U.S.A.)


There’s Gonna Be A Storm est une compilation de 1992 rassemblant le contenu des deux principaux albums de The Left Banke : Walk Away Renée/Pretty Ballerina (1967) & The Left Banke Too (1968), qui raviront tous les amateurs de pop sixties raffinée et distinguée, dite « baroque ». On y compte aussi les singles ‘Ivy Ivy’/’And Suddenly’ (mars 67), et ‘Myrah’/’Pedestal’ (novembre 69)...

Le premier renforça les désaccords au sein du groupe (enregistré par Michael Brown et des musiciens de session, également sous le nom de The Left Banke), le second fut engendré à la suite d’une reformation. Les problématiques de line up sont donc multiples. D’autant que je ne saurais oublier la forte implication de Michael Brown dans Montage, autre groupe de renom évoluant dans le même genre. Un seul disque au compteur pour cette formation, mais de bonne facture. Nous aurons peut-être l’occasion d’en parler dans une chronique ultérieure.

Mais penchons-nous un peu plus sur There’s Gonna Be A Storm. Plusieurs classiques mélodiques sont évidemment présents : ‘Walk Away Renée’ et ‘Pretty Ballerina’ sur le premier album, ‘Desiree’ sur le second. J’aime vraiment beaucoup ‘Pretty Ballerina’, une magnifique mélodie typique de l'époque, deux minutes 30 en or fin. À noter que ‘Walk Away Renée’ fut repris par Sylvie Vartan avec ‘Quand un amour renaît’ (vous admirerez au passage le petit tour de passe-passe avec « Renée » devenu « renaît »). Enfin, ‘Desiree’ figure aussi sur l’album de Montage (à l’instar de ‘Men Are Building Sand’), sous un autre enregistrement.

Ce n’est pas tout. Parmi les meilleurs morceaux, on note ‘Barterers And Their Wives’, ‘Lazy Day’ et surtout ‘Shadows Breaking Over My Head’ sur le premier album ; ‘Dark Is The Bark’ (avec la présence du jeune Steven Tyler, future figure d’Aerosmith), ‘Sing Little Bird Sing’ (très mélodique, je dois avouer avoir eu un peu de mal avec cette chanson au départ), ‘Give The Man A Hand’ (très chantant aussi, avec une fin bien maîtrisée, très instrumentale), et ‘There’s Gonna Be A Storm’ sur le second opus. Sur ce dernier on recense aussi, et sans surprise, de solides inflexions Beach Boys (le très bon ‘My Friend Today’, voire ‘Goodbye Holly’).

Certes tout n’est pas parfait, loin s’en faut. J’ai parfois (et même souvent) du mal à décoller à certains moments. Paradoxe d’une pop riche dotée d’éléments mélodiques et d’arrangements parfois un peu faciles, un peu chiches. Mais bon, à part ‘What Do You Know’ voire ‘Nice To See You’ (pour son refrain un peu niais), chacun sur un album, il n’y a pas de gros ratage. Cette compilation, à cheval entre l’anthologie et l’intégrale, est donc une chance d’avoir en face de soi l’essentiel d’un groupe incontournable dans le genre. Même si The Left Banke ne fait pas vraiment partie de mes artistes favoris, je ne saurais négliger les passages musicaux qu’ils ont su ourdir avec grand talent.

Note : 4,5/6

mercredi 23 mai 2012

GONG You (Radio Gnome Invisible Pt. 3) (1974)

Gong - You
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Avec You, Gong élabore véritablement son space rock psychédélique et multi-instrumental, aux accents exotiques. D'ailleurs, le groupe devient un peu l’ancêtre d’Ozric Tentacles, que l’on a déjà eu l’occasion de voir ici. Ses atmosphères, ses chemins sinueux, ses appels, ses échos… Gong est véritablement à la base d’un truc historique, qui semble être écouté de bien des façons différentes tant les directions et priorités artistiques prises sont multiples (rythmes, atmosphères, soli d’instruments…) Le groupe met ici en place une forme de jazz progressif flottant et horizontal, cosmique et mystique.

Après quelques morceaux d’introduction assez classiques, dans l’esprit de la partie 2 de la trilogie, surgit véritablement le cœur de l’album et son essence. Les deux premiers titres valent surtout musicalement pour le contraste qui va être réalisé, et cela les rend presque indispensables : il ne peut y avoir d’évasion sans un lieu de départ. En fait, avec cette mutation, on a véritablement l’impression de s’évader peu à peu, dans d’étranges contrées acides et futuristes. ‘Magick Mother Invocation’/‘Master Builder’ est une réussite notable, notamment dans la façon selon laquelle se posent les atmosphères. Un moment pendant lequel l’espace et le temps se figent. Pourtant le ciel semble se déchirer avec le solo incisif de Steve Hillage perforant ‘A Sprinkling of Cloud’, le titre suivant, très ambiant, appuyé par cette batterie explosive de Pierre Moerlen. D’autres instruments sont dès lors de mise comme le sax de Didier Malherbe qui entre dans la partie et se joint à cette fête psychédélique particulièrement animée. On prend la pleine mesure du côté instrumental polymorphe dans cette section décadente et joyeuse.

Ensuite, petit entracte avec ‘Perfect Mistery’, dans le même registre classique, comptine légère et enjouée. Je ne sais pas bien si sa place est légitime ; coupe-t-elle maladroitement et de façon irritante l’atmosphère du disque ? Ou au contraire aère-t-elle agréablement l’album ? Les choses reprennent ensuite avec deux nouvelles plages de 10 minutes : ‘The Isle of Everywhere’, plus groovy et ‘You Never Blow Yr Trip Forever’ qui complètent le tableau. Ces morceaux sont un peu moins haletants que le cœur du disque mais ils participent vraiment bien à son identité spatiale, au projet musical ici mis en place, et restent tout à fait réussis.

Produit dans la douleur (et dans un climat qui provoqua le départ d’Allen…) You reste l’achèvement de la trilogie Radio Gnome Invisible, qui sert d’assise à la renommée du groupe et illustre sa symbolique. Une forme de longue rêverie ayant toute sa complémentarité dans la discipline d’un Magma, comme l’estime Steve Hillage. Le disque le plus profond des trois actes, et une base certaine pour des expérimentations spatiales et hallucinatoires du futur.

Note : 5/6

mardi 22 mai 2012

GONG Angel's Egg (Radio Gnome Invisible Pt. 2) (1973)

Gong - Angel's Egg
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Angel’s Egg semble a priori plus pro que son prédécesseur, moins fou, tentant d’aboutir à une expérience musicale accomplie autrement. L’ensemble des titres nous plongent toujours dans un univers enchanteur, quasi cinématographique, celui de l’histoire de science-fiction servant de trame à la trilogie. On se prend au jeu de ce cirque musical, aux multiples facettes, aux différentes directions musicales, aux moult priorités esthétiques, aux divers instruments dominés chacun par de fortes personnalités artistiques.

L’ensemble forme une musique psychédélique collective, et encore un peu sauvage. On se sent néanmoins parfois un peu perdu dans ces morceaux assez courts, diversifiés, éparpillés tout le long de ce périple oblique, futuriste et hallucinatoire. Pour se repérer, on peut néanmoins regrouper ‘Flute Salad’/‘Oily Way’/‘Outer Temple’/‘Inner Temple’ dans une même suite.

Au niveau du line up, chacun semble pouvoir tirer son épingle du jeu autour de Daevid Allen et Gilli Smyth. Tim Blake aux synthés et Steve Hillage, guitariste, marquent aussi ce disque de leurs griffes, tout comme Didier Malherbe aux saxophones, l’explosif Pierre Moerlen aux percus, et Mike Howlett armé de sa basse... À noter la présence de Mireille Bauer aux percussions/glockenspiel et bien sûr la direction de Giorgio Gomelsky à la production (un vrai homme de réseau ayant travaillé avec Soft Machine et Magma, entre autres).

L’album fut enregistré au Pavillon du Hay, à proximité de Sens, en France. Le groupe vivait en ce temps-là dans cet espace propice à l’inspiration, plongé dans la nature (100 hectares de forêt), côtoyant des animaux sauvages. L’enregistrement fut possible grâce au studio mobile fraîchement acquis. Les musiciens pouvaient enregistrer de leurs chambres respectives et les câbles se faufilaient un peu partout à travers la maison. En somme, une installation amusante et ingénieuse, favorable à l’imagination et à la poésie.

Parmi les meilleurs moments : l’ouverture ‘Other Side of the Sky’, le vrai titre proprement spatial du disque. On note aussi les arpèges oniriques et la mise en scène musicale de ‘Prostitute Poem’, tout comme la fanfare prog de ‘I Never Glid Before’ qui a peut-être donné des idées au Mercury Rev des deux premiers albums. La suite centrale est également de bonne facture, notamment pour son travail sur les atmosphères.

Le tout forme un délire sympathique et maîtrisé, sans pour autant être un chef d’œuvre, la faute à certains passages peut-être un peu inoffensifs. Pour beaucoup il s’agit d’un des meilleurs Gong voire du meilleur. Pourtant, je lui préfère son successeur, You, qui voit les choses nettement plus en grand, s’éloignant progressivement des petites divagations passionnées, malicieuses et fantasques de l’œuf d’ange.

Note : 4/6

lundi 21 mai 2012

GONG Flying Teapot (Radio Gnome Invisible Pt. 1) (1973)

Gong - Flying Teapot
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Next mission : la planète Gong ! L’occasion d’écrire un peu sur la trilogie du groupe : Radio Gnome Invisible. Créé à la fin des années 60, Gong est la mise en musique d’un savoir, d’une érudition mystique dont Daevid Allen s’est saisi. La trilogie permet la déclinaison de sa mythologie cosmique et psychédélique, entre les voies hippie et bouddhiste, mettant en scène lutins et théières volantes.

Cela est également lié à l’usage des substances psychotropes, mais a-t-on vraiment besoin de le signaler ? Daevid Allen se montrera en tout cas réticent à cet environnement pendant la création de la troisième partie du triptyque : You. L’humour est également de mise, un humour non pas sarcastique mais plutôt joyeux, barré, et communicatif. Derrière tout cet échafaudage musical se trame enfin un message politique anarchiste, à l’image de la musique et de ses structures démantelées, au sein d’une fiction d’anticipation.

A l’instar de Soft Machine (formation dans laquelle Daevid Allen jouait avant d’être interdit de territoire britannique en 1967 pour une histoire de visa…), je trouve personnellement que Gong peut se marier avec une forme de philosophie spontanée sans tomber dans un intellectualisme forcé et arrogant. En tout cas, on mesure également comment les circonstances historiques, parfois proches de l’anecdote (un souci de visa) peuvent entraîner la création et la maturation de projets musicaux modifiant de façon considérable l’histoire même de la musique rock.

Flying Teapot, le premier volet de la trilogie, reste encore une mémoire du passé du groupe, même s’il s’intègre dans un nouveau projet artistique. Daevid Allen a en tout cas toujours la maîtrise du navire. L’influence du synthé de Tim Blake est notable tout comme l’apport de Steve Hillage, guitariste créatif, et de la section rythmique composée de Francis Moze (basse) et de Laurie Allan (batterie/percussions). À l’issue des sessions d’enregistrement, le groupe fut pourtant projeté dans un trou noir, son line-up étant plus que malmené, subissant même quelques allers-retours (dont celui de Daevid Allen lui-même). Enfin, précisons la présence de Giorgio Gomelsky à la production (Soft Machine, Magma).

Après une ouverture encore timide (‘Radio Gnome Invisible’), le morceau ‘Flying Teapot’ apparaît comme une des des pièces majeures du disque. Pour ses douze minutes, poussant la musique au-delà de ses limites. Pour son aspect funky-prog (!), ses nappes cosmiques et menaçantes, ses rayons de sax colorés et acides, son ambiance spatiale, mystique et conceptuelle. Pour sa marque dans l’histoire, dans laquelle Gong semble bien en avance.

‘The Octave Doctors and the Crystal Machine’ est un passage ambient, aussi éphémère que prenant, arrivant à point nommé après le plutôt faiblard et irritant ‘The Pot Head Pixies’, amusant pour son nom et son imagerie mais musicalement en deçà de ce que le disque propose par ailleurs.

‘Zero the Hero and the Witch’s Spell’, titre héroïque de dix minutes, est l’autre moment fort. On se plonge dans son ambiance « jazz de l’espace » et l’on découvre ses passages déboussolants assez réussis, ses moments atmosphériques de toute beauté, semblant illustrer un vide intersidéral mais évocateur, plein de sens.

Le titre de clôture ‘Witch's Song/I Am Your Pussy’ marque une présence toujours fondamentale et consubstantielle à l’existence de Gong : celle de Gilli Smyth. Une forme de délire sexuellement explicite, sans atteindre le paroxysme d’un ‘The Return of the Son of Monster Magnet’ de Zappa et des Mothers of Invention en 1966. Le morceau est sympa mais pas fondamental en lui-même.

Pour ses divers ingrédients et sa démarche aventureuse, Flying Teapot est un carrefour dans l’univers psychédélique, un tournant pour le groupe et pour le genre qu’il met au point. Un passeport nécessaire pour comprendre l’évolution de la gongographie, ses atouts et ses apports artistiques.

Note : 4,5/6

lundi 26 mars 2012

THE BYRDS The Notorious Byrd Brothers (1968)

The Byrds - The Notorious Byrd Brothers
Folk Rock / Psychédélisme (U.S.A.)


C’est vrai, l’histoire des Byrds c’est l’histoire de changements de styles, mais aussi de tensions et donc de line up. Et avec ce cinquième album, on assiste à de vrais chamboulements. Déjà, David Crosby sera viré pendant les sessions. Même punition pour Mickael Clark : faux départ, puis faux retour, puis vrai départ. Gene Clark lui-même fera aussi un aller-retour pour 3 semaines de sessions, avant de réapparaître en 1973. Cela dit, sa présence est difficile à déceler dans ce cinquième disque. Enfin bref, tous ces éléments aussi significatifs soient-ils, ne sauraient nous faire oublier la musique, assez éloignée de ces rebondissements tumultueux.

Homogène et équilibré, The Notorious Byrd Brothers est la dernière pièce à l’édifice psychédélique que le groupe a construit ces trois dernières années. L’ensemble donne l’allure d’un folk rock souple et éthéré, éclectique et homogène à la fois, plutôt expérimental, voire un chouilla progressif. Formant un tout, les différents genres et influences coexistent, s’imbriquent, se mélangent, et ce parfois au sein d’un même titre. Au niveau des instruments, l’album est marqué par l’apparition du synthé Moog, spatial et psyché, et de la pedal steel guitar, donnant une tonalité country aux morceaux et préfigurant la prochaine mue dans le disque suivant. L’atmosphère est parfois rurale, voire faussement écolo, et semble s’accorder à l’ethos, à l’idéal hippie.

The Notorious Byrd Brothers comporte deux classiques, écrits par Gerry Goffin / Carole King : le single ‘Goin’ Back’, léger et évocateur, contenant une forme de nostalgie lumineuse, pourtant décrié par David Crosby (une reprise à contre-courant de leur dynamique de songwriting personnel) ; et ‘Wasn’t Born to Follow’, titre libre et enjoué, assez renommé dans la discographie du groupe. Pourtant je retiendrais avant tout le très soigné ‘Get to You’, un des meilleurs morceaux du groupe, pas si loin de la délicatesse de Gentle Giant et des Beach Boys. D’après McGuinn l’écriture de ce titre revient aussi à Clark, ce qui au final n’est guère étonnant. J’ajouterais enfin ‘Tribal Gathering’, plus chaloupé, et ‘Old John Robertson’ que l’on avait déjà découvert comme face B du très bon single ‘Lady Friend’, sous un autre mix.

Parmi les titres périphériques au disque, pensons immédiatement à ‘Triad’, dans lequel David Crosby prend son envol en songwriting. Le morceau sera d’ailleurs légué à Jefferson Airplane et aussi réinterprété par son auteur, avec Stephen Stills, Graham Nash & Neil Young. Ce titre a semble-t-il été plus ou moins un prétexte de dispute entre les Byrds et a sans doute renforcé un peu plus l’idée d’un départ pour Crosby.

Pour terminer ce petit cycle de chroniques du groupe, je me permets un petit listing indicatif des morceaux que je préfère, reprises ou non. Je ne tiens compte que des cinq premiers albums, et cette liste suit leur ordre chronologique :

‘Spanish Harlem Incident’
‘The Bells of Rhymney’
‘Chimes of Freedom’
‘Turn! Turn! Turn!’
‘If You’re Gone’
‘I See You’
‘Eight Miles High’
‘John Riley’
‘Everybody’s Been Burnt’
‘My Back Pages’
‘Lady Friend’
‘Wasn’t Born To Follow’
‘Get to You’
‘Tribal Gathering’
‘Triad’

L’héritage Byrds se poursuit bien sûr après The Notorious Byrd Brothers. Les Byrds, groupe novateur, hydre à plusieurs têtes, en proie au changement incessant (line up et style), auront en tout cas influencé beaucoup d’artistes majeurs : les Beatles de façon réciproque, Jefferson Airplane, R.E.M., Bruce Springsteen (lui-même influencé directement par Seeger et Dylan), The Smiths, Big Star…

Note : 4,5/6

jeudi 22 mars 2012

THE BYRDS Younger than Yesterday (1967)

The Byrds - Younger than Yesterday
Folk Rock / Psychédélisme (U.S.A.)


Younger than Yesterday poursuit le concept de Fifth Dimension, en l’accentuant. On retrouve un folk rock affirmé et mélodique, au psychédélisme marqué. Il présente aussi l’importance croissante prise par David Crosby dans le songwriting. C’est lui qui écrit les plus belles réussites lumineuses du disque : ‘Renaissance Fair’ évidemment (coécrit avec McGuinn), le magnifique ‘Everybody’s Been Burned’, forme de léthargie céleste et diaphane, et ‘Mind Gardens’, envolée psyché atonale et arythmique, peut-être un peu exagérée voire surjouée, mais au final assez aventureuse et troublante quand on se prend au jeu. J’aime aussi le nouvel enregistrement du percutant ‘Why’ (semble-t-il plus lisse), titre découvert comme faces B du single ‘Eight Miles High’. Enfin, parmi les bonus de la réédition on compte l’excellent ‘Lady Friend’, sophistiqué et mélodique, sorti en single en juillet 1967, et le sympathique ‘It Happens Each Day’, léger et serein.

Chris Hillman fait ici office de troisième songwriter. À ce sujet, je suis un peu réservé sur l’ouverture du disque ‘So You Wan’t To Be A Rock ‘N’ Roll Star’, une charge contre le rock business, aux accents latins et jazzy. La démarche musicale de ce classique coécrit avec McGuinn est louable mais le morceau garde un aspect daté que je trouve, de façon très subjective, un peu dérangeant. Pour continuer avec un autre morceau mitigé, j’ajouterais le futuriste ‘C.T.A.-102’, certes assez entraînant et psyché, mais dont les voix gonflées à l’hélium dans la coda me semblent assez inutiles.

Cependant, l’écriture d’Hillman est notable pour son apport country, sur ‘Time Between’, certes un peu mièvre, et ‘The Girl With No Name’. Mais surtout, les titres les plus avantageux d’Hillman restent certainement ‘Thoughts and Words’ et ses bandes inversées à profusion (procédé aussi utilisé sur ‘Mind Gardens’ de Crosby), et le folk rock très british, accompli et emblématique de ‘Have You Seen Her Face’, qui a dû donner de bonnes idées à R.E.M. plus tard…

Par ailleurs, l'esprit de Bob Dylan est de retour avec l’unique reprise du disque, celle de ‘My Back Pages’. Pour David Crosby, cette nouvelle version d’un titre issu de ‘Another Side of Bob Dylan’ s’apparente à un pas en arrière. En tout cas, le rendu est bien maîtrisé. Il est vrai que ce contact avec le passé du groupe tranche, certes agréablement, avec les directions expérimentales du groupe, préférant créer des chansons des plus en plus personnelles, contrastées et indépendantes les unes des autres.

Malgré une forte concurrence à l’époque, Younger than Yesterday demeure globalement un disque solide. Certains de ses aspects (mineurs) n’ont pas résisté au temps, mais l’essentiel a mûri, donnant une véritable assise à un groupe novateur, expérimental et influent, doté d’un vrai sens mélodique. Un grand cru.

Note : 5/6

mardi 20 mars 2012

THE BYRDS Fifth Dimension (1966)

The Byrds - Fifth Dimension
Folk Rock / Psychédélisme (U.S.A.)


Le deuxième volet de l’histoire des Byrds s’ouvre avec Fifth Dimension, dans lequel le groupe se dirige vers des horizons psychédéliques, encore modestes à l’époque. Outre le logo et certaines thématiques, on peut dès lors percevoir les expérimentations de son folk rock psychédélique et spatial.

Fifth Dimension est marqué par la présence du raga rock acide et incisif d'‘Eight Miles High’, un des gros succès du groupe (et des sixties), influencé par Ravi Shankar et John Coltrane, et basé sur le songwriting de Gene Clark. Ce dernier quitta d’ailleurs le groupe en février 1966 avant la sortie du single. Par ailleurs, toujours à l’aube du boom psychédélique, ‘I see You’ présente une musique séraphique, légère et rythmée, mêlant le son des premiers disques à des textures plus modernes et des solos décalés. Il est signé David Crosby et Jim McGuinn qui prennent le contrôle de l’écriture dans ce disque. McGuinn est également à l’origine de ‘Mr. Spaceman’, morceau notoire mais assez moyen pour le coup, et de 2-4-2 Fox Trot (The Lear Jet Song)’, pas extraordinaire, mais se permettant l’intrusion et la coexistence de sons mécaniques.

Les Byrds ne s’adonnent guère ici aux reprises de Dylan, même si sa présence surgit en filigrane dans le morceau d’ouverture, ‘5D (Fifth Dimension)’. Cela n’empêche pas le groupe de continuer de se tourner vers la musique traditionnelle, comme le témoignent ‘Wild Mountain Thyme’ (de Francis McPeake, mais dérivé de la chanson ‘The Braes of Balquhidder’ du poète Robert Tannahill [1774-1810], elle-même probablement adaptée d’un autre traditionnel), et le céleste ‘John Riley’ (crédité à tort sur le disque à Bob Gibson et Ricky Neff). De plus, le groupe s’attaque à un poème sombre et réputé de Nazim Hikmet, Kız Çocuğu (la fillette), renommé ‘I Come and Stand at Every Door’ par Jeanette Turner et mis en musique sur l’air de ‘The Great Silkie of Sule Skerry’, écrit par James Waters. Cette adaptation avait été réalisée par Pete Seeger en 1962, les Byrds s’engouffrant une fois de plus dans un chemin qu’il avait frayé.

Pourtant, certains morceaux comblent le disque tant bien que mal, notamment la reprise de ‘Hey Joe’, légèrement lassante malgré la greffe intéressante de sons typiquement Byrds. On note également l'instru ‘Captain Soul’ de David Crosby, pas idiot mais un tantinet inutile. Conjugués aux autres morceaux les moins captivants de l’album, ils donnent malheureusement un côté un petit peu inoffensif au groupe. Mais ces légers accrocs ne feront pas oublier l'essentiel : ses aspects innovants et ses classiques de renom font de Fifth Dimension un album futuriste notable et influent sur le mouvement psychédélique.

Note : 4,5/6

mercredi 7 mars 2012

NICO Desertshore (1970)

Nico - Desertshore
Expérimental / Avant-garde (Allemagne)


Il est intrigant de chroniquer dans un même mouvement Ash Ra Tempel, Tim Buckley et Nico. Ce n’était pas fait exprès au départ, mais au fil des nouvelles écoutes je vois des points communs entre ces artistes, aussi différents soient-ils. Ils ressemblent tous à des prophètes, chantent parfois au bord de l’incantation, et créent un univers quasi-mystique et allégorique. Tim Buckley et Nico sont liés notamment par le label Elektra (Tim Buckley reste par ailleurs assez réfractaire à l’univers warholien)… Ash Ra Tempel et Nico alimentent véritablement un climat et une identité germaniques… Tim Buckley et Ash Ra Tempel développent parfois un psychédélisme acide… Et puis bien sûr, les trois ont des vues avant-gardistes et expérimentales, et c’est bien pour cela qu’ils sont chroniqués en ces lieux.

Il est donc temps de se plonger dans Desertshore, notre destination. Avec The Marble Index Nico avait le style, il lui restait désormais à aller plus loin, en termes de qualité et de personnalisation de sa musique. Nico suit ici le même chemin que sur The Marble Index, toujours avec John Cale, compagnon de route très précieux à la production et derrière de nombreux instruments. On retrouve encore cette poésie des profondeurs, ces psaumes et litanies venus d’ailleurs, ce chant funeste, rude et monotone… cette forme de célébration spectrale et désenchantée, comme sur l’emblématique ‘Janitor of Lunacy’. Desertshore consacre ici le règne d’une musique ascétique et sépulcrale, lorgnant vers des horizons néo-classiques, mais happée par une influence médiévale, entrant dès lors dans le carrefour des époques.

Il y a pourtant des percées de lumière sur ce disque, certes toutes relatives. En fait, je le trouve moins agoraphobe que le précédent. Si ‘Abschied’ et ‘Mütterlein’ correspondent aux moments menaçants du disque, aidés par cet harmonium dépouillé, le très beau ‘Afraid’, avec son piano délicat et ses cordes désuètes, reste un peu le rayon lumineux de l’œuvre, aussi mélancolique soit-il. ‘Le petit chevalier’, chantonné par son fils, est également un moment étrange et naïf, presque vital, émergeant de manière contrastée au sein d’un univers infini et dévasté. Comme le disque précédent, Desertshore entretient en effet une forme de vertige par rapport aux panoramas sonores désolés et post-apocalyptiques de sa musique.

Le disque est aussi en relation concrète avec l’image. Encore une fois, il y a un lien avec le cinéma, et plus précisément celui de Philippe Garrel ; le suprême ‘The Falconer’ accompagne Le lit de la vierge et ‘Abschied’ & ‘Mütterlein’ La cicatrice intérieure. La pochette présente d’ailleurs une image de ce film, dans lequel Nico et son fils Ari voguent à travers l’Egypte et l’Islande. Ces deux pays très différents sont intéressants à relever, puisqu’ils symbolisent, en extrapolant, l’universalité et/ou la pluralité des espaces pouvant être évoqués dans la musique de l’album, qui marque dès lors un pas de plus dans le rapport son-image.

Mais plus simplement, Desertshore est un disque hanté, habité, unique et fondateur. Comme The Marble Index, il permet à Nico de devenir un peu malgré elle la muse de tout un courant gothique. Et surtout, avec ce troisième opus, l’héroïne tient son œuvre intime et lyrique, son classique de poésie musicale.

Note : 5,5/6

mardi 6 mars 2012

NICO The Marble Index (1969)

Nico - The Marble Index
Expérimental / Avant-garde (Allemagne)


Avec The Marble Index, ce n’est plus pareil. Nico compose ses morceaux, conçus et interprétés avec l’appui minutieux de John Cale (alto électrique, guitare et basse, orgue et piano…) Désormais, on entre dans son univers. On connaissait déjà sa voix, encore bridée sur le premier disque. Sur Marble Index, on la découvre avec un harmonium indien, son instrument symbolique.

Un décor sombre et morose, gothique, semble être le siège de ce disque. La voix de Nico, libérée, se faufile et danse hors des morceaux, ayant davantage l’allure de flux de conscience, ou de prières intérieures. Comme Nick Drake, Nico conte un pathos intime avec une forme de violence rentrée. Cela rend le résultat d’autant plus puissant (et non moins théâtral et tragique). La nudité du chant imperturbable de Nico, marié aux vagues d’un harmonium inquiétant, se confronte au savoir avant-garde de John Cale. Il en résulte une musique originale, sérieuse et stoïque, à la fois impressionniste et surréaliste, et dotée d’une sensibilité européenne.

Si le disque reste inédit pour le monde du rock et se tourne indubitablement vers l’avenir, il semble aussi célébrer d’une certaine façon et non sans paradoxe une musique ancienne (au charme antique ? aux accents médiévaux ?), à moins qu’elle ne vienne finalement d’un autre temps et d’un autre monde, froid et désolé. Et c’est justement ce tout dernier point qui me fait penser l’existence d’un lien prégnant entre le contenu du disque et les images mentales que l’on peut s’en faire. Cette relation n’est d’ailleurs pas étonnante puisque Nico mêle dans sa manière de composer le cinéma à la musique, les visions aux sons.

L’ensemble des morceaux est très homogène. On retient par exemple ‘No One Is There’ et ses cordes ; ‘Ari’s Song’, morceau à l’harmonium, dédié à son fils ; ou encore ‘Evening of Light’, cristallin et hypnotique, vraiment prenant. La réédition CD contient deux titres supplémentaires ‘Roses in the Snow’, complainte assez réussie, et ‘Nibelungen’, totalement a cappella. L’album aura peu de succès commercial, malgré son influence artistique. Il laisse un certain malaise, car on a étrangement du mal à savoir si le disque est beau ou dérangeant. Le paradoxe d’un style qui va se poursuivre à un niveau supplémentaire, sur Desertshore.

Note : 4,5/6