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mardi 29 janvier 2013

PINK FLOYD The Piper At The Gates Of Dawn (1967)

Pink Floyd - The Piper at the Gates of Dawn
Psychédélisme (Grande-Bretagne)


Southampton University. Pink Floyd annoncé en concert. Des musiciens jouent, sans leur leader, orphelins, après avoir fait le choix de ne pas aller le chercher. Cruel dilemme. Pink Floyd sans Syd Barrett, une équation insoluble, un contre-sens, une facétie de l’histoire, on ne sait pas trop.

C’est vrai, il était la flamme, l’impulsion créatrice de ce rock psychédélique branché et bariolé, étourdissant et assourdissant… Mais il ne sera pas là ce fameux soir, le « diamant fou »… qui n’aura cessé de briller sur ce premier album légendaire, celui du joueur de pipeau aux portes de l’aube.

Il est tellement désarmant d’imaginer le Cid, à l’origine d’une œuvre, ne plus pouvoir la soutenir en live, lui insuffler une seconde vie en concert… Volontairement ou non, là n’est plus le problème. Les droguent auront raison de tout, et auront été la Raison de ce premier opus, faisant végéter d’innocentes petites pop songs dans un psychédélisme acide et bouillonnant.

Enfin petites pop songs… ne nous égarons pas trop vite : il y a cette longue odyssée narcotique, ‘Interstellar Overdrive’, ses 10 minutes qui font de ce (white) highlight le point focal de toutes les tensions. Et puis un morceau spatial avant tout… caractère déjà annoncé par l’ouverture : ‘Astronomy Domine’ (prononcez « domini » paraît-il…) Le reste oscille entre délires psyché miniatures et pop songs obscures et chantantes, avec toujours cette volonté expérimentale et cette sensibilité mélodique sixties.

De la qualité certes, mais à quel point cette musique est-elle dotée d’éternité ? Aussi bien chez les fans que dans le groupe, la question de l’avenir est engagée. « Comment Pink Floyd va soutenir le départ de Syd Barrett ? » pourrait être une problématique, musicale et humaine, les hantant à jamais. Les textes des chansons ultérieures, comme leurs dynamiques, sont autant de choix et de ressentis, parfois directement affectés par l’anéantissement de la première version du Floyd.

Depuis ce premier album enregistré à Abbey Road, la route fut longue. Enfanter un des classiques indéboulonnables du psychédélisme n’est pas sans logique et postérité : Pink Floyd sera toujours dans une ambivalence, entre faire de la musique et proposer une expérience qui dépasse cette dernière. Mais si tant de questions résonneront toujours dans les têtes d’un groupe désormais décapité, l’histoire de The Piper… s’arrête bel et bien ici, disque isolé mais porteur de sens, comme son chanteur désormais délaissé, un soir de concert, à Southampton University.

Note : 4,5/6

dimanche 1 juillet 2012

THE LEFT BANKE There's Gonna Be A Storm (1967-69)

The Left Banke - There's Gonna Be A Storm
Pop baroque (U.S.A.)


There’s Gonna Be A Storm est une compilation de 1992 rassemblant le contenu des deux principaux albums de The Left Banke : Walk Away Renée/Pretty Ballerina (1967) & The Left Banke Too (1968), qui raviront tous les amateurs de pop sixties raffinée et distinguée, dite « baroque ». On y compte aussi les singles ‘Ivy Ivy’/’And Suddenly’ (mars 67), et ‘Myrah’/’Pedestal’ (novembre 69)...

Le premier renforça les désaccords au sein du groupe (enregistré par Michael Brown et des musiciens de session, également sous le nom de The Left Banke), le second fut engendré à la suite d’une reformation. Les problématiques de line up sont donc multiples. D’autant que je ne saurais oublier la forte implication de Michael Brown dans Montage, autre groupe de renom évoluant dans le même genre. Un seul disque au compteur pour cette formation, mais de bonne facture. Nous aurons peut-être l’occasion d’en parler dans une chronique ultérieure.

Mais penchons-nous un peu plus sur There’s Gonna Be A Storm. Plusieurs classiques mélodiques sont évidemment présents : ‘Walk Away Renée’ et ‘Pretty Ballerina’ sur le premier album, ‘Desiree’ sur le second. J’aime vraiment beaucoup ‘Pretty Ballerina’, une magnifique mélodie typique de l'époque, deux minutes 30 en or fin. À noter que ‘Walk Away Renée’ fut repris par Sylvie Vartan avec ‘Quand un amour renaît’ (vous admirerez au passage le petit tour de passe-passe avec « Renée » devenu « renaît »). Enfin, ‘Desiree’ figure aussi sur l’album de Montage (à l’instar de ‘Men Are Building Sand’), sous un autre enregistrement.

Ce n’est pas tout. Parmi les meilleurs morceaux, on note ‘Barterers And Their Wives’, ‘Lazy Day’ et surtout ‘Shadows Breaking Over My Head’ sur le premier album ; ‘Dark Is The Bark’ (avec la présence du jeune Steven Tyler, future figure d’Aerosmith), ‘Sing Little Bird Sing’ (très mélodique, je dois avouer avoir eu un peu de mal avec cette chanson au départ), ‘Give The Man A Hand’ (très chantant aussi, avec une fin bien maîtrisée, très instrumentale), et ‘There’s Gonna Be A Storm’ sur le second opus. Sur ce dernier on recense aussi, et sans surprise, de solides inflexions Beach Boys (le très bon ‘My Friend Today’, voire ‘Goodbye Holly’).

Certes tout n’est pas parfait, loin s’en faut. J’ai parfois (et même souvent) du mal à décoller à certains moments. Paradoxe d’une pop riche dotée d’éléments mélodiques et d’arrangements parfois un peu faciles, un peu chiches. Mais bon, à part ‘What Do You Know’ voire ‘Nice To See You’ (pour son refrain un peu niais), chacun sur un album, il n’y a pas de gros ratage. Cette compilation, à cheval entre l’anthologie et l’intégrale, est donc une chance d’avoir en face de soi l’essentiel d’un groupe incontournable dans le genre. Même si The Left Banke ne fait pas vraiment partie de mes artistes favoris, je ne saurais négliger les passages musicaux qu’ils ont su ourdir avec grand talent.

Note : 4,5/6

samedi 30 juin 2012

CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND Safe As Milk (1967)

Captain Beefheart - Safe As Milk
Blues Rock / Expérimental (U.S.A.)


Safe as Milk est le premier album de Captain Beefheart et de son Magic Band. Un blues primal, excentrique et électrique, celui du loup-garou Don Van Vliet, prophète sauvage, élaborant une musique multi facette et fougueuse, communicative et spontanée, aux accents dadas. Sa voix rauque et hoquetante dirige ces douze morceaux déglingués, dotés d’une force tribale (animée entre autre par l’héritage de Bo Diddley), et joyeusement sinistres. La voix du désert, la voie d’un rock sauvage. Ambigu. Sur courant alternatif.

La création de Safe as Milk reste marquée par les chamboulements successifs d’un line-up confus, un peu insaisissable. On note en tout cas la présence de Ry Cooder et de Taj Mahal. Et puis le mystérieux fantôme, Herb Bermann, crédité pour 8 des 12 titres, hante le disque.

Petite fantaisie doo-wop encore inoffensive (‘I’m Glad’), salve delta blues (‘Plastic Factory’), rock tribal (‘Abba Zaba’) ou sautillant (‘Grown So Ugly’), influences folk-/blues-rock, garage… Safe as Milk montre un réel éclectisme. J’ajouterais que le doo-wop était aussi une petite faiblesse de l’ami Zappa… Le disque s’offre bien sûr au moins quelques classiques : les dynamiques ‘Sure 'Nuff 'n Yes I Do’, ‘Zig Zag Wanderer’ et l’effrayant ‘Electricity’. En fait, les titres de l’album se dissocient parfois du classicisme rock et de ses avatars, effritant leurs codes, gommant leurs effigies et leurs symboles, les faisant grimacer.

Safe as Milk n’est pas vraiment banal, demeurant déjà contaminé en germe par une vraie recherche, un dépassement, une volonté de s’extirper, mais davantage comme une pulsion, un instinct, moins comme une intellectualisation. Le résultat en devient d’ailleurs plutôt abordable. Et curieusement, au vu de la relative accessibilité de ce disque, je me demande parfois si on ne confond pas le plaisir que l’on en tire avec le soulagement exceptionnel de comprendre assez rapidement une œuvre du capitaine...

Note : 5/6

vendredi 27 avril 2012

THE SOFT MACHINE Jet Propelled Photographs - demo (1967)

The Soft Machine - Demo
Canterbury (Angleterre)


Quelques courtes notes sur la démo de Soft Machine : Jet Propelled Photographs. Je parle ici du pressage de 2000.

Sur cette démo, on retrouve le quatuor original : Robert Wyatt, Daevid Allen, Kevin Ayers et Mike Ratledge. La production est assurée par Giorgio Gomelsky.

Au niveau de la tracklist on peut écouter, entre autres,‘That’s How Much I Need You Now’, qui sera absorbé dans ‘Moon in June’ (Third) ; une version de ‘Save Yourself’ dont l’original se trouve dans le volume 2 ; ‘I Should’ve Known’, qui deviendra ‘Why Am I So Short?’, écourté et remanié, sur le volume 1… Ses 7 minutes 30 débouchent d’ailleurs sur une forme de jam, en moins attractif que ‘So Boot If At All’ du vol. 1 (mais également avec la mélodie de ‘We Did It Again’), et de la batterie en solo.

Le disque reste intéressant pour les fans des trois premiers albums. Il permet de voir les chemins qu’ont pu prendre certains morceaux avant d’être intégrés dans d’autres titres ou sous d’autres formes. La démo pose certains sons de Gong et de Soft Machine, même si l’ensemble manque de richesse et d’ambition, et ne soutient évidemment pas la comparaison avec la suite. Le voyage psychédélique n’était pas encore de mise, mais se place en orbite.

Pas de note

jeudi 22 mars 2012

THE BYRDS Younger than Yesterday (1967)

The Byrds - Younger than Yesterday
Folk Rock / Psychédélisme (U.S.A.)


Younger than Yesterday poursuit le concept de Fifth Dimension, en l’accentuant. On retrouve un folk rock affirmé et mélodique, au psychédélisme marqué. Il présente aussi l’importance croissante prise par David Crosby dans le songwriting. C’est lui qui écrit les plus belles réussites lumineuses du disque : ‘Renaissance Fair’ évidemment (coécrit avec McGuinn), le magnifique ‘Everybody’s Been Burned’, forme de léthargie céleste et diaphane, et ‘Mind Gardens’, envolée psyché atonale et arythmique, peut-être un peu exagérée voire surjouée, mais au final assez aventureuse et troublante quand on se prend au jeu. J’aime aussi le nouvel enregistrement du percutant ‘Why’ (semble-t-il plus lisse), titre découvert comme faces B du single ‘Eight Miles High’. Enfin, parmi les bonus de la réédition on compte l’excellent ‘Lady Friend’, sophistiqué et mélodique, sorti en single en juillet 1967, et le sympathique ‘It Happens Each Day’, léger et serein.

Chris Hillman fait ici office de troisième songwriter. À ce sujet, je suis un peu réservé sur l’ouverture du disque ‘So You Wan’t To Be A Rock ‘N’ Roll Star’, une charge contre le rock business, aux accents latins et jazzy. La démarche musicale de ce classique coécrit avec McGuinn est louable mais le morceau garde un aspect daté que je trouve, de façon très subjective, un peu dérangeant. Pour continuer avec un autre morceau mitigé, j’ajouterais le futuriste ‘C.T.A.-102’, certes assez entraînant et psyché, mais dont les voix gonflées à l’hélium dans la coda me semblent assez inutiles.

Cependant, l’écriture d’Hillman est notable pour son apport country, sur ‘Time Between’, certes un peu mièvre, et ‘The Girl With No Name’. Mais surtout, les titres les plus avantageux d’Hillman restent certainement ‘Thoughts and Words’ et ses bandes inversées à profusion (procédé aussi utilisé sur ‘Mind Gardens’ de Crosby), et le folk rock très british, accompli et emblématique de ‘Have You Seen Her Face’, qui a dû donner de bonnes idées à R.E.M. plus tard…

Par ailleurs, l'esprit de Bob Dylan est de retour avec l’unique reprise du disque, celle de ‘My Back Pages’. Pour David Crosby, cette nouvelle version d’un titre issu de ‘Another Side of Bob Dylan’ s’apparente à un pas en arrière. En tout cas, le rendu est bien maîtrisé. Il est vrai que ce contact avec le passé du groupe tranche, certes agréablement, avec les directions expérimentales du groupe, préférant créer des chansons des plus en plus personnelles, contrastées et indépendantes les unes des autres.

Malgré une forte concurrence à l’époque, Younger than Yesterday demeure globalement un disque solide. Certains de ses aspects (mineurs) n’ont pas résisté au temps, mais l’essentiel a mûri, donnant une véritable assise à un groupe novateur, expérimental et influent, doté d’un vrai sens mélodique. Un grand cru.

Note : 5/6

lundi 5 mars 2012

NICO Chelsea Girl (1967)

Nico - Chelsea Girl
Folk-rock arty (Allemagne)


À la fac, j’écoutais beaucoup le Velvet Underground (chroniqué ici-même). Leur esthétique austère et déroutante, urbaine et européenne, leur propension à l’avant-garde, la mélancolie qui s’installait dans leur musique… Tout était là pour me plaire. Ainsi, j’ai de l’estime pour le premier album de Christa Päffgen, alias Nico, qui permet, certes d’une autre manière, de prolonger sa participation sur le légendaire album The Velvet Underground & Nico.

D’une part, le titre de son premier disque solo se réfère à un film de 1966 dans lequel elle a figuré : Chelsea Girls d’Andy Warhol, parrain du VU. D’autre part, non seulement la production est assurée par Tom Wilson (le producteur « réel » du premier VU), mais la moitié des chansons est écrite par des membres du Velvet (Lou Reed, John Cale, Sterling Morrison). Parmi ces dernières on compte plusieurs réussites, constituant le cœur de l’album : ‘Chelsea Girls’, longue ballade douce et subtile, faussement naïve ; ‘Winter’, rythmé par les saillies du violon cinglant de John Cale ; ‘It Was A Pleasure Then’, forme de méditation sobre et ascétique, à mi-chemin entre l’hostile et l’ésotérique.

Pourtant, le disque n’est pas exempt de contradictions. Contradictions fécondes ou non. En fait, trois morceaux sont écrits par Jackson Browne. Deux d’entre eux sont assez relevés et ouvrent le disque. Il s’agit de ‘The Fairest of the Seasons’ et de ‘These Days’. Leur interprétation reste assez étrange au vu de la nature mélodique de ces compositions (que des arrangements de type chamber pop n’auraient pas déparées). On assiste alors à un choc de culture. Ces compositions raffinées se frottent à la voix dure de Nico. Son chant, en général plutôt libre, semble devoir se brider pour se conformer à ces structures de morceaux bien établies. Le résultat est intrigant, très réussi et envoûtant, cette ouverture de disque attirant immédiatement l’oreille avertie de l’auditeur.

Je suis en revanche beaucoup moins fan de la voix de Nico sur ‘Somewhere there’s a Feather’, autre titre de Browne. Et concernant les autres morceaux je les trouve également moins convaincants, restant agréables tout au plus. Notons aussi un titre de... Bob Dylan, ‘I’ll Keep It With Mine’, mais comme le reste, je le trouve un tantinet anecdotique. Il devient néanmoins difficile de se plaindre ici de la qualité de l'entourage artistique de la dame...

Chelsea Girl, créateur de contrastes, est un bon début pour l'aventure « solo de Nico », même si son style si particulier ne se dévoilera que sur le prochain album The Marble Index, avant de prendre son envol sur l’emblématique et visionnaire Desertshore. D’ailleurs, la chanteuse elle-même était un peu effrayée par son premier disque, notamment à cause de certains arrangements qui lui déplaisaient fortement. Mais n’ayons crainte, elle aura l’occasion de retrouver toute sa liberté créatrice sur les albums suivants.

Note : 4,5/6

lundi 27 février 2012

Tim BUCKLEY Goodbye and Hello (1967)

Tim Buckley - Goodbye & Hello
Folk Rock / Psychédélisme (U.S.A.)


Premier changement de taille, et premier coup de maître. Avec Goodbye and Hello, Tim Buckley voit les choses en grand. Il y développe un folk psychédélique, très mélodique et raffiné, quasi-mystique. On y perçoit parfois le sens de l’éternel. Sur ce deuxième album aux accents médiévaux, Tim Buckley parvient à élaborer des atmosphères psychés et lyriques, mettant en scène une grande variété d’instruments (kalimba, vibraphone, congas, harmonium, orgue, clavecin…) A l’instar du titre éponyme, on se sent presque plonger dans une histoire, notamment grâce à l’étrange ‘Carnival Song’ ou aux visions resplendissantes du très réussi ‘Hallucinations’. Mais ce qui me frappe le plus, c’est la subtilité des compositions, mêlée à une âme visionnaire, illuminée, proche de la communion spirituelle. Les mélodies sont d’orfèvre, que ce soit sur le magistral ‘Pleasant Street’, fulgurant et animé d’une tension fébrile, ou sur le délicat ‘Phantasmagoria in Two’, absolument mirifique, beauté simple toute en retenue. Une partie de la grâce qu’il communiquera à son fils Jeff, probablement. Il lui clame d’ailleurs le bouleversant ‘I’ve Never Asked to Be Your Mountain’, témoignage poignant et humain. Autre titre plein d’emphase, le morceau éponyme, petite pièce contrastée et mouvementée de 9 minutes parfois proche de la musique de chambre, coloré et exaltant. Evidemment, je ne saurais oublier les 2 minutes 30 de bonheur lumineux de ‘Morning Glory’, et ses chœurs sombres et poignants… Des cordes délicates, une voix zénithale, pour l’une des plus belles fins de disque. À la fois soigné à l’extrême, authentique et spontané, créateur d’ambiances, Goodbye and Hello est un album unique, éblouissant, intense et d’une grande profondeur. Miroir des émotions de l’artiste, Tim Buckley tiendrait aussi son Blonde on Blonde. Premier coup de maître, et premier grand disque.

Note : 6/6

mardi 3 août 2010

THE BEACH BOYS Wild Honey (1967)

The Beach Boys - Wild Honey
Pop sucrée / Soul blanche psychédélique (U.S.A.)


Après la tempête intérieure des sessions de Smile, et quelques mois après la sortie de Smiley Smile (sic), les Beach Boys nous livrent un nouveau disque, Wild Honey, un peu moins axé autour de l’influence artistique de Brian Wilson. Composé d’onze morceaux très courts, ce nouvel album met en valeur une pop mélodique, cohérente et vivante, étincelante et colorée. Hormis le premier single, ‘Wild Honey’, qui ne fut toutefois pas un véritable succès artistique (et commercial), on retiendra surtout les fringants ‘Darlin’’, ‘Here Comes the Night’ et ‘Aren’t You Glad’. Les autres titres sont beaucoup plus faibles et vraiment moins spectaculaires. Notons quand même que le pauvre ‘Mama Says’ fait figure de vestige de l’inachevé ‘Smile’, baptisé ‘Vegetables’ sur l’original. Illustré entre autre par la reprise enluminée de ‘I Was Made to Love Her’ du grand Stevie, l’esprit général de l’opus marque quant à lui une authentique fidélité vis-à-vis de la musique black et ajoute de ce fait un aspect encore plus vivant et profond à l’ensemble. Une réconciliation de deux mondes en noir et blanc sur une musique étonnamment bigarrée. Simplement, Wild Honey reste un album de pop psychédélique élégante et ensoleillée, vive et expressive, teintée de soul, un disque sympathique et chatoyant à faire écouter à ceux qui pensent encore que les Beach Boys ne savent faire que de la musique de babybel.

Note : 4/6

samedi 19 juillet 2008

THE ROLLING STONES Their Satanic Majesties Request (1967)

The Rolling Stones - Their Satanic Majesties Request
Psychédélisme (Angleterre)


Their Satanic Majesties Request demeure un peu à part dans la discographie du groupe, et sa nature psychédélique nous pousse à le croiser à notre tour, sur les routes de notre exil progressif. Cependant, les Stones ne livrent pas là leurs premières esquisses psychédéliques. En 1966 sortait en effet un disque fondamental, peut-être leur premier vrai classique, Aftermath. Ce disque contenait le premier titre psyché des Stones, ‘Going Home’, une odyssée hypnotique de onze minutes tranchant allègrement avec le reste de l’album.

Contrairement à l’opinion largement répandue, les Stones n’avaient donc pas de longueur de retard sur les Beatles en termes de psychédélisme :
 - Certes, Their Satanic Majesties Request (novembre 1967) reste une forme d’écho à Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles (juin 1967), mais ‘Going Home’ surgit un an avant cet opus des Fab Four.
 - Et il y a autre chose encore : la dimension « ébauche » de ce disque des Stones symbolise une certaine liberté artistique propre au psychédélisme, et contraste avec l’aspect peut-être trop lisse de l’album des Beatles.
 - En outre, les Stones, avec ‘Sing This All Together (See What Happens)’, nous offre un vrai jam digne de ce nom, contrairement au disque des Fabs.

Bref, je pense que ces trois points, entre autres, sont intéressants pour ne pas couler trop vite Their Satanic Majesties Request devant la popularité du Sergent Poivre. J'ajouterais aussi un élément, extra-psychédélique :  l’image de mauvais garçons se poursuit ici, avec le terme ‘satanic’ dans le titre, forcément très éloigné des propos attendrissants ("Welcome The Rolling Stones", "Good Guys") écrits dans un coin de la pochette de Sgt Pepper…. Notons d’ailleurs que l’album est sorti en Afrique du Sud sous le nom de "The Stones Are Rolling", pour éviter l’emploi du mot satanic.

Cela étant, ce n’est pas faire justice d’évoquer Their Satanic… uniquement en le comparant à l’œuvre des Beatles. Déjà, la pochette nous donne des éléments supplémentaires : on se croirait retourner dans un monde enfantin et naïf… mais trompeur, plutôt en proie aux hallucinogènes. La drogue devient un élément déclencheur et constituant l’environnement dans lequel ce disque fut enregistré. Cet album, nommé à l’origine "Cosmic Christmas", est finalement une grande farce, une forme de parodie, dans laquelle les musiciens ne se retrouvent plus forcément. Cette pochette doit finalement nous faire saisir un autre élément essentiel : le second degré. Les Stones sont définitivement ailleurs. En procès, sous l’effet de la drogue, dans leurs pensées, mais pas vraiment dans ce disque. Ou alors juste par l’intermédiaire de leurs esprits, marqués par les stupéfiants, évidemment. Est-ce suffisant ? Ce disque, c’est juste une partie de rigolade un peu plus avant-gardiste que les autres.

Poétique, sacrée, orientale, futuriste et hallucinée. Moderne et acide. Voilà l’arôme de cette musique un peu insaisissable que nous ont concoctée les Stones. La variété d’instruments et la mise en évidence des claviers de Nicky Hopkins est pour beaucoup dans la création de cet univers cosmique et décalé. Un univers étrange dans lequel le sorcier Brian Jones, qui a troqué sa guitare pour un mellotron, apporte toute sa magie. On est certes loin de l’aspect primitif des premiers disques du groupe. On est même loin de l’osmose habituelle entre les musiciens. Le boulot est là, mais le groupe ne se retrouve que rarement ensemble au studio. Ce qui ne les empêche pas de sortir des morceaux de qualité…

En fait, l’histoire aurait retenu davantage deux morceaux… Le premier c’est celui qui ouvre la face B : le célèbre et chatoyant ‘She’s Like Rainbow’, inspiré de ‘She Comes in Color’ de Love. Le gimmick principal du titre repose sur une petite mélodie mémorable jouée au piano, faisant un peu « boîte à musique ». L’autre morceau n’est rien d’autre que le prophétique ‘2000 Light Years From Home’, transportant l’auditeur grâce à l’emploi judicieux du mellotron. Beaucoup retiennent également ‘Citadel’, chanson plus rock que l’ensemble, et le morceau de Bill Wyman ‘In Another Land’.

Pour ma part j’aurais pensé au petit jam de ‘Gomper’ et à l’ambiance particulière et minimale du subtil ‘The Lantern’. Ainsi, la face B semblerait donc supérieure à la face A... Certes l’extraverti ‘Sing This All Together’ (avec les back vocals de Lennon et McCartney !), en deux parties, apporte pas mal en termes d’identité et de psychédélisme, mais il ne demeure pas un morceau incontournable dans la discographie du groupe. Notons enfin que le dernier morceau, ‘On With The Show’, donne un petit côté « spectacle » ou cérémonial à l’ensemble du disque. Cela renvoie un peu au côté « show » de Sergent Pepper…

Pour tous ces éléments, ses réussites comme ses écarts, Their Satanic Majesties Request reste bien moins qu’un disque culte, mais bien plus qu’une simple anomalie. Un changement d’optique en somme, à court terme… Une pause psychédélique avant de poursuivre leur fabuleuse odyssée rock, avec Beggars Banquet cette fois-ci…

Note : 4/6

vendredi 16 mai 2008

TRAFFIC Mr Fantasy (1967)

Traffic - Mr Fantasy
Psychédélisme (Angleterre)


Traffic… Effectivement, toutes ces rééditions et autres remasters me rappellent indéniablement l’été pendant lequel je parcourais les magasins afin de m’en procurer quelques-uns, histoire de découvrir nombre de pépites qui ont forgé l’histoire de la musique psychédélique. Pourtant, autant le dire tout de suite, Traffic, ce n’est pas nécessairement ma tasse de thé. Mais si l’on reste un peu objectif, il s’agit avant tout d’un groupe emmené par le jeune Stevie Winwood, délivrant une forme de musique psychédélique de chambre, aventureuse et chatoyante (grâce à l’utilisation de clavecin, flûte, orgue, sitar, tambura…) apte à nous faire voyager dans les hautes sphères, ou à nous bercer dans la chambre-aquarium. Tout d’abord, Mr Fantasy nous offre deux classiques, la chanson (presque) du même nom et celle qui ouvre le disque : ‘Heaven Is In Your Mind’, résolument rock and roll. Mais les deux morceaux les plus marquants demeurent certainement ‘No Fave, No Name And No Number’, prophétique et légèrement exotique, et ‘Dealer’, titre très travaillé rythmiquement et rappelant la fraîcheur urbaine de groupes comme Love. Le reste du disque reste de moindre importance même s’il propose de bons moments instrumentaux (sur ‘Utterly Simple’) ou atypiques (‘Coloured Rain’). Le groupe n’oublie pas non plus l’originalité, avec par exemple ‘House for Everyone’, tout droit sortie d’une boîte à musique, même s’il s’égare avec ‘Berkshire Poppies’, forme de mauvaise blague. Œuvre diversifiée et méticuleuse, Mr Fantasy reste ainsi un classique à connaître, tout droit sorti de cette année phare que fut 1967.

Note : 4,5/6

dimanche 23 juillet 2006

RED CRAYOLA The Parable of Arable Land (1967)

Red Crayola - The Parable of Arable Land
Psychédélisme / AVG (Etats-Unis)


1967 : date de l'apocalypse psychédélique. Red Crayola est la bête, l'ovni artistique monstrueux et génial, formé à Houston en 1966. Ce groupe magique, tout en contenant l'essence intime et endiablée du psychédélisme, s'oriente aussi vers d'autres horizons musicaux : leur musique colorée se mêle à un audacieux free jazz directement inspiré par John Coltrane, ou à un noise rock futuriste et visionnaire. Le free form freakout mis en place est créé par différents instruments : flûtes, kazoos, harmonica, marteaux, bouteilles, cloches... Un véritable tableau d'abstractions sonores et multicolores : six titres de buée acide, s'écroulant nonchalamment dans un tourbillon infernal de psychédélisme dantesque. Une page brûlante qui se consume jusqu'à l'épopée post-punk. Les atmosphères vaporeuses des compositions de Thompson/Barthelme/Cunningham se courbent, se tordent, se distordent, semblent si complexes et cérébrales, si sombres et intenses, si cliniques et viscérales. Et Mayo Thompson tient la barre, lui l'instigateur rusé de ce chaos organisé. Ainsi, The Parable of Arable Land présente une musique sauvage, une forme d’hommage à la fois au bruit et au silence (‘The Hurricane Fighter Plane’ et ses atmosphères apocalyptiques, fiévreuses et nuageuses, et le torrent d'amphétamines de ‘Transparent Radiation’…) Les mélodies baignent dans des flux de vapeur musicale psychédélique (‘The Hurricane Fighter Plane’ évidemment, le début de ‘Transparent Radiation’, ‘Pink Stainless Tail’, la deuxième partie toute calme de ‘Former Reflections Enduring Doubt’). Aussi, les morceaux longs alternent parfois avec d'autres plus courts ; l'éprouvante suite ‘Pink Stainless Tail’ laisse sa place à l'ultime chanson-titre dans laquelle des bouteilles s'entrechoquent, comme des fossiles, des squelettes possédés. C’est l'art de créer des sons nouveaux avec des objets familiers, communs, banals. Les paradis de LSD semblent en tout cas bien loin de l'enfer que créent ces diablotins de Red Crayola. Pas une seconde de répit pour s'enfuir vers le purgatoire. L'enfer existe : et voici un des plus grands disques de psychédélisme de tous les temps.

Note : 5,5/6

jeudi 20 juillet 2006

LOVE Da Capo (1967)

Love - Da Capo
Rock / Psychédélisme (Etats-Unis)


Da Capo est le deuxième album de Love, sorti en 1967. C'est aussi un nouveau départ, l'occasion d'élargir le line up. Il contient deux faces, deux mondes, un peu comme les deux visages de Janus.

Du côté de la face A : si Love interprète quelques chansons colorées, baroques et cristallines, le groupe nous offre aussi ‘7 and 7 is’, titre proto-punk obscur et visionnaire. Le ronflement des cordes rend le son de ce titre autobiographique et chaotique encore plus unique. On compte aussi l'énigmatique ‘The Castle’, qui annonce un peu l'acoustique épuré de Forever Changes, et le classique ‘She Comes in Colors’ qui servira d'inspiration pour le titre ‘She's A Rainbow’ des Stones.

Du côté de la face B : ‘Revelation’, le déluge. Un jam psychédélique apocalyptique, une oeuvre d'art. Le blues y est revisité, et rencontre à nouveau, de façon violente, le psychédélisme. Une entame de haute voltige laisse ensuite place à une pure illumination d'une vingtaine de minutes. Une ligne de basse continue, qui finira par se métamorphoser, soutient des guitares diluviennes. Un chant insensé, des paroles hallucinées, une touche jazz... ‘Revelations’ se positionne comme l’un de leurs meilleurs morceaux. Il s'agit aussi du seul titre, avec ‘Orange Skies’ (écrit en 65 par MacLean), qui ne fut pas composé exclusivement par Arthur Lee.

‘Revelations’ est donc  un jam collectif, ambitieux par sa longueur, sa structure, son ambiance. À l'instar du Velvet et de Love, les meilleurs groupes des 60's ne manqueront pas de se lancer dans des épopées psychédéliques : les Rolling Stones (avec ‘Going Home’, avant Love), Pink Floyd et Red Crayola pour ne citer qu'eux. De l'art pur et dur, alors que bien d'autres groupes sont encore restés à la structure traditionnelle d'une chanson – ce qui, entendons-nous bien, n'est pas nécessairement un reproche.

Da Capo apporte une base crédible et solide pour une formation émérite des années 60. Muni du long ‘Revelations’, Love se montre en avance sur son temps. Actif sur tous les fronts, Love a également le don d'écrire des chansons sobres, imprégnées de la magie du matin ; l'album Forever Changes viendra renforcer cette impression.

Note : 5/6

lundi 17 juillet 2006

LOVE Forever Changes (1967)

Love - Forever Changes
Folk-Rock Baroque / Psychédélisme (Etats-Unis)


Même si Da Capo avait posé quelques unes des bases artistiques de Love, Forever Changes semble venir d'un autre monde, à mi-chemin entre les châteaux espagnols et la brume matinale de Los Angeles. Si le précédent opus était plus avant-gardiste, plus intellectualiste, Forever Changes demeure davantage axé sur l'émotion et les atmosphères d’un songwriting folk très raffiné.

La face A du disque est une véritable rêverie, un modèle du genre : cordes cristallines, basse percutante, violons célestes, batterie veloutée, voix suave et plaintive, et puis ces cuivres... À partir de compositions poreuses et homogènes, lyriques et aériennes, Love donne sa définition de l’agréable, idée qui revient comme un leitmotiv dans les pensées de ceux qui s'adonnent à l'écoute de ce disque fantastique. Le groupe présente une palette d'émotions et des chansons aux couleurs pastel, au service d'un folk moderne et érudit. Les six premiers morceaux de l'opus, classieux et éthérés, prennent leur envol dans une nouvelle dimension contemplative ; avec ‘Alone Again Or’, ‘A House Is Not A Motel’, ‘Andmoreagain’, ‘The Daily Planet’, ‘Old Man’, ‘The Red Telephone’, le disque a de quoi être surprenant.

La face B de Forever Changes demeure cependant à un niveau en dessous. Elle démarre pourtant par les pas de danse du cuivré et festif ‘Maybe The People Would Be The Times Or Between Clark And Hilldale’, morceau à la classe zénithale. Mais ‘Live And Let Live’ est plus contrasté : un bon couplet, une bonne section middle, mais la fin du premier refrain est faible (le second est en revanche plus intéressant). Le titre suivant, ‘The Good Humor Man He Sees Everything Like This’, est le plus mièvre du disque : si Love invente son style, il n'est pas loin ici de la caricature. J'ai un peu de mal aussi avec le rappé ‘Bummer In The Summer’. Pour terminer l'album, ‘You Set The Scene’ démarre quant à lui avec la précision d'une horloge. La voix nargue les vents, danse sur les cordes. Un titre mirifique, délicat, gracieux, et qui se termine avec une très bonne section de cuivres.

Réussite notable, Forever Changes montre la capacité d'un groupe à développer ses réflexes dylaniens et à puiser son influence dans le folk des Byrds (écoutez la mélodie de ‘You Set the Scene’…) Au carrefour des influences, Love fait véritablement preuve de personnalité et d’application. Ce troisième album est ainsi une nouvelle pierre à l'édifice, une preuve et une facette supplémentaire du talent du groupe.

Note : 5/6

THE PRETTY THINGS Emotions (1967)

The Pretty Things - Emotions
Pop/Rock (Angleterre)


Un disque controversé chez les Pretty Things, est-ce possible ? Effectivement... Emotions, leur troisième album, est incontestablement décrié, critiqué même par le groupe. les Pretty Things ne font plus trembler leurs auditeurs par un rhythm and blues incisif mais se rapprochent cette fois des atmosphères folks et fleuries qui parfumaient l'air du temps, en cette année 1967... L'idée est intéressante mais le groupe ne s'accorde pas bien avec l'orchestre (dirigé par Reg Tilsle) qui l'accompagne. En outre, le disque se noie la plupart du temps dans des chansons mièvres aux arrangements plus ou moins sophistiqués mais souvent bancals. Une fois encore les Things ne parviennent pas à fournir un disque totalement convaincant. On retiendra tout de même ‘The Sun’, une chanson délicate et mélodieuse, vraiment très réussie. ‘Growing in my Mind’ se détache également du reste, tout comme ‘House of Ten’, qui n’est tout de même pas bien terrible. Les autres morceaux sont assez insipides voire parfois difficiles à supporter, tant la musique est indigente (‘Death of a Socialite’ et ‘Tripping’). Quand on sait que la concurrence fait rage à cette époque, que les expérimentations de pointe sont de plus en plus répandues chez le rock, on ne peut que minimiser l'intérêt de ce disque, étouffé par les performances des groupes contemporains en tout genre (Velvet, Stones, Beach Boys, Love, Pearls Before Swine, Red Crayola...) Dans Emotions, les Pretty Things ne parviennent jamais vraiment à rectifier le tir, et s'enfoncent dans un songwriting peu intéressant, pas assez mûr. Vous l’aurez compris, Emotions est un album dont le contenu ne rime malheureusement pas vraiment avec le titre.

Note : 2,5/6

samedi 20 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND & NICO "" (1967)

The Velvet Underground & Nico
Rock / Psychédélisme (USA)


New York. 1967. C’est dans la plus européenne des villes américaines que notre voyage psychédélique nous emmène. Beaucoup de choses ont commencé avec ce disque diabolique au rock balafré et bariolé en jaune et noir, avec cet album mort-né commercialement lors de sa sortie, mais éternel au vu de l’influence de sa musique. Ce disque antagonique, clair-obscur, montre à quel point le Velvet Underground a réussi à s'approprier les contrastes : des compositions oscillant entre simplicité momentanée de structure et délires aphrodisiaques et avant-gardistes ; des musiciens différents et pourtant complémentaires ; des textes crus jurant avec le fond culturel de l'Amérique d'époque.

De nos jours, personne n’oserait voir dans ces onze joyaux noirs une musique simpliste et sans danger. Les membres du Velvet Underground font bien partie de l'intelligentsia rock, la confrérie de l'inédit, de l'inouï, de l'incompris, celle qui ouvre des portes et propose d'autres univers. Ce premier album est en effet un de ces disques qui modifient les repères que l'on se fait de la musique, mais se présente aussi comme un instrument de torture pour les oreilles trop mainstream-isées. Le groupe opère à coeur ouvert sur le rock du moment, parfois même contaminé par un conformisme arriviste jugulant la créativité psyché qui embaumait l'air du temps. Le Velvet est un groupe folk rock étonnant mais peut-être aussi le premier groupe de musique industrielle : sa musique exprime par des sons stridents des formes d’oppressions urbaines et sociales.

Ce disque est sorti en 1967, rappelons-le. A regarder de près ce qui se fait au même moment on se rend compte que peu de disques rock arrivent à la cheville du Velvet Underground, que ce soit au niveau des innovations ou de la qualité des compositions, et pourtant Dieu sait que cette année est fondamentalement riche pour l'histoire de la musique. Dans un contexte de guerre des Buttons entre psychédélisme et pop-rock sournois mais toujours trop gentillet, le Velvet sort, sous la houlette de Warhol, un disque bricolo et intello, presque inclassable. Les règles du jeu changent et le Velvet Underground fait échec et mat à une bonne partie de ses contemporains.

Fertile, féconde, ardente et vagabonde, telle est la musique du premier album du Velvet Underground, album phantasmagorique de griserie et de débauche artistique. Le son primaire, sauvage et tribal, lié à la rogne de Reed et aux illuminations de Tucker (musicienne notamment influencée par Bo Diddley et peut-être le membre le plus velvetien du groupe) se marient avec les arrangements avant-gardistes de John Cale et la production parfois étrangement extra-terrestre (l'hybride vocal sur ‘Sunday Morning’ enfanté par Tom Wilson). De nombreux morceaux sont cependant composés à partir d'accords simples ; ‘Sunday’, ‘Heroin’, ‘Waiting for my man’ sont joués sur la quarte. Mais ne vous y fiez pas : une complexité presque perverse a fait le siège de ce disque.

Des contrastes... notamment entre les caractères des chansons. ‘Sunday Morning’, et ses gouttes cristallines de célesta est une chanson onirique, souple et retenue, nous faisant découvrir sous le charme de l'aube maléfique ce qu'est la tendresse à piquant. ‘Waiting for my Man’, et ‘Run Run Run’, aux rythmiques haletantes de machines à vapeur, sont des chansons nerveuses et tendues, ballottées par la rage insolente et le phrasé rugueux de Lou Reed. Evidemment rien ne saurait a priori associer les mélodies poudreuses de ‘I'll Be Your Mirror’ et le coma idyllique de ‘Femme Fatale’ avec tous ces instruments de tortures : guitares-seringues, violon sanglant, percussions-assommoirs que l'on rencontre sur ‘The Black Angel's Death’ ou sur cette machine déréglée qu'est ‘European Son’. Et pourtant...

Des contrastes. De la complémentarité ? A vrai dire tout s'explique par les distances entretenues entre les musiciens, à la fois différents et complémentaires. Il y a une réelle unité et complicité dans ce disque. Nico, nymphe féerique à la voix gantée de blanc, vierge aphrodisiaque immaculée comme la neige de l'héroïne, apporte sa froideur violente, et pose sa voix sur des titres à textes (‘Femme Fatale’, ‘I’ll Be your Mirror’, et ‘All Tommorow's Parties’ la favorite de Warhol). Bien qu'imposée par Warhol, elle charme Cale... elle nargue la rogne reedienne, elle suscite l'admiration de Maureen Tucker. Cale et Reed se complètent, Tucker apporte ses sonorités sèches et primitives, voire primaires, au folk de Lou, et Sterling fait son travail de fond, certes chahuté par ses confrères. Il symbolise, avec Moe Tucker, le côté anti-commercial et désintéressé de la musique velvetienne.

Mais ce premier album, Graal et classique des classiques, expose des paroles dérangées et dérangeantes liées aux problèmes les plus intimes de l'homme de la fin des 60's (bénédiction de l'héro à cette époque). Sexualité détournée (‘Venus in Fur’), drogue pure (le chef d'oeuvre de créativité ‘Heroin’ avec ses montées et descentes d'adrénaline, et ‘Waiting for my Man’), violence physique (‘There She Goes’)... Les sujets sont nombreux pour pouvoir déstabiliser l'auditeur, à moins qu’il ne s’y retrouve, finalement.

Le premier Velvet est étourdissant, frontal, hostile mais envoûtant. Oeuvre de contrastes, des jeux d'oppositions et de ressemblances, cet album terriblement moderne apporte une lumière crue et féconde dans le monde de la musique rock. Il reste pour beaucoup le disque le plus indispensable, au moins le plus impensable, que le rock n'ait jamais produit.

Note: 6/6





jeudi 18 mai 2006

PEARLS BEFORE SWINE One Nation Underground (1967)

Pearls Before Swine
Psychédélisme / Folk (USA)


Pearls Before Swine est facilement un des groupes les plus créatifs et importants des années 60. Sa principale force est de faire appel à une petite orchestration de chambre pour décrire un monde musical obscur et surnaturel défiant les limites de l'imagination. Proches du sublime kantien, les albums de Pearls Before Swine développent une métaphysique sonore du temps et de l'espace, une esthétique oscillant entre minimalisme surréaliste et psychédélisme contenu. Les deux premiers albums sont fondamentaux, ils constituent l'essentiel de la carrière du groupe. L'univers sombre et onirique de Pearls Before Swine s'ouvre ainsi avec One Nation Underground, un opus crépusculaire et souterrain, écrit dans l'ombre. La voix si dérangeante et si personnelle de Tom Rapp vient se faufiler entre les cordes nocturnes et cristallines des guitare, banjo et autre mandoline. Ici le temps est suspendu. La musique fraîche et satinée du disque démarre sur un air dont on ne reviendra pas : ‘Another Time’. L'album, léger, sombre et énigmatique, distribue ensuite généreusement chansons du matin (‘Morning Song’, ‘Regions of May’, ‘Drop out’), ballades mystiques (‘Ballad to an Amber Lady’), protest-song historique (‘Uncle John’), en adoptant souvent des tournures psychédéliques et médiévales pour finalement finir sur une valse inimaginable, une danse ténébreuse à la mélodie prophétique et impalpable : ‘The Surrealist Waltz’. Certains pourront rester dubitatifs devant un éventuel manque de cohésion du disque, d’autres seront peut-être gênés par la voix de Rapp ou par certains titres. Cependant, compte tenu de l’époque, de la sincérité de la musique, on peut difficilement passer à côté de cet album. Il renferme de nombreuses perles noires offrant éveil et ensorcellement, même s’il manque encore quelque chose pour aboutir à un disque d’excellence.

Note: 4,5/6