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vendredi 30 août 2013

Miles DAVIS In a Silent Way (1969)

Miles Davis - In a Silent Way
Jazz électrique / Avant-garde (U.S.A)


La beauté du silence nous force à nous taire. Pour écouter. In a Silent Way est une œuvre innovante, assurant les bases du jazz électrique. Mais ce n’est pas tout, elle propose des atmosphères liquides et éthérées. Un jazz électrique et ambiant donc, classique et avant-gardiste. Soul et rock. Qui nous berce et qui nous anime. Certes, point de poussées fiévreuses de free jazz, ici. Mais un jusqu’au-boutisme certain, avec retenue, et non sans liberté.

La pochette incarne déjà à elle seule une certaine puissance, une certaine classe, une certaine profondeur. Une certaine spiritualité. Celle qui va nous envelopper durant deux grandes étendues musicales de près de 20 minutes : ‘Shhh/Peaceful’ & ‘In a Silent Way/It’s About That Time’. Deux rivières d’étoiles et de diamants s’écoulant entre deux décennies de rêve et d’innovations musicales.

Derrière un tel disque se cachent bien évidemment des musiciens de renom, puisant dans l’œuvre des forces décisives pour leur accomplissement artistique. Les réunir dans une direction maîtrisée mais non déterminée est aussi un tour de force, réalisé avec confiance. Les trois pianos électriques d’Herbie Hancock, de Chick Corea et de Josef Zawinul (également à l’orgue), le sax tenor de Wayne Shorter, la basse de Dave Holland, la guitare de John McLaughlin, la batterie de Tony Williams : autant d’instruments habiles en pleine cohésion, au service d’une musique à l’élégance silencieuse.

Nourri du travail de production en or fin de Teo Macero, absolument essentiel, In a Silent Way est bien plus que du jazz, et reste à considérer dans le panorama général de la musique du XXème siècle. Un travail sur l’espace sonore, une ode au silence. Une illusion musicale, un mirage atemporel. À l’aube de nombreux possibles.

Note : 6/6

samedi 9 mars 2013

PINK FLOYD Ummagumma (1969)

Pink Floyd - Ummagumma
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Ummagumma est un objet curieux. Il se présente comme un double album, comprenant une partie compos (chacune étant écrite par un membre du groupe) et une partie live (Birmingham et Manchester, en 1969). J’apprécie le concept, le concert étant l’occasion de célébrer parfaitement les genres expérimentaux, en rallongeant les morceaux, en les étirant, en les improvisant. La scène reste l’expression théâtrale la plus adaptée pour ce type de musique, qu’on pourrait appeler « musique-événement » ou « musique-expérience ».

.Partie live. Comme dit précédemment, le live fait honneur au Floyd. C’est bien ici que se dévoile l’essence d’un ‘Set the Controls for the Heart of the Sun’, ou qu’émerge des profondeurs un ‘Careful with That Axe, Eugene’, venu d’ailleurs... Un moment majeur, pour son atmosphère lunaire bien prenante. ‘Astronomy Domine’ et ‘A Saucerful of Secrets’ complètent évidemment ce tableau psychédélique, héritage du temps, vestige d’un instant dans cette année 1969.

.Partie compositions. J’ai bien du mal à chroniquer du live en général et je trouve plus intéressant d’évoquer les compos studios du groupe. Il est stimulant de pouvoir appréhender de façon séparée le jardin musical si singulier de chacun des musiciens du groupe. Petite précision cependant, Waters présente bien deux compos à son actif. Mis à la suite, ces morceaux restent néanmoins équivalents en longueur à ceux de Wright ou de Gilmour.

Par ailleurs, cette partie d’Ummagumma semble nous proposer une musique « réelle », également très expérimentale, jouissant au final d’un succès un peu inespéré. Plutôt rejeté par le groupe, le disque offre néanmoins certains moments sympathiques :

- ‘Sysyphus’. Le morceau conceptuel de Wright ouvre l’album. J’aime avant tout la section piano de départ, inspirée et mélodique. Malgré ses écarts un peu pompeux, ce titre épique présente par ailleurs assez bien certains pans de la personnalité artistique de Wright. Elle demeure fondamentale pour l’identité du Floyd, et en général bien sous-estimée.

- ‘Grantchester Meadows’/‘Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving with a Pict’, de Roger Waters. C’est vrai, le premier titre cité n’est pas renversant en termes de songwriting. Pourtant, mêlé à cette ambiance naturaliste et onirique, il fait montre d’une réelle efficacité, propre à l’envoûtement. Le second morceau reste quant à lui complètement expérimental avec ses boucles et ses hallucinations auditives. De ces trois premiers morceaux constituant la face A, on retient une certaine continuité dans le délire nature/animalier assez bien rendu, que ce soit par l’ambiance ou les cris de bêtes artificiels.

- ‘The Narrow Way’. Une autre pièce en plusieurs strates contrastées, écrite cette fois par Gilmour. En son cœur, la partie plus folk mélodique est très réussie, accentuant toujours plus la tonalité sombre du disque.

- ‘The Grand Vizier's Garden Party’, de Nick Mason. Peut-être un morceau un peu pénible à écouter, constitué d’expérimentations de percussions. Je note tout de même le contraste saisissant entre les notes de flûtes par la femme de Mason, et les bidouillages secs et austères de la majeure partie de la composition. Ces notes sont jouées en introduction et fin de morceau, et permettent de l’encadrer intelligemment.

De façon générale, le songwriting s’élève quand il se mêle à des ambiances, le Floyd ne se montrant pas vraiment encore comme un groupe d’écriture, ou tout du moins d’écriture classique/pop. Cela étant, certaines phases de Gilmour et de Waters à la guitare préfigurent les styles à venir. Les entendre chacun de leur côté est intrigant puisque cela montre leurs particularités, et même l’opposition, dans l’appréhension/création d’une chanson.

***

Voilà, la période Pink Floyd des sixties s’achève ici et je souhaitais vraiment lui donner une place dans Exil progressif. En fait, dès Saucerful of Secrets s’amorce en réalité la seconde période du groupe, pendant laquelle quatre musiciens vont tenter de trouver l'équilibre, et continuer de tenir la barre, orphelins de Syd, capitaine esseulé. Pourtant ces trois disques ont des connexions évidentes, notamment dans leur approche du psychédélisme sixties, qu’ils ont façonné en (petite) partie, à moins qu’ils aient croulé sous son poids.

D’ailleurs, j’ai ce sentiment à la fois d’admiration curieuse et d’insatisfaction frustrante quant à ces trois disques. Le premier reste peut-être le plus abouti, le plus solide historiquement, mais je préfère parfois, et de peu, les deux suivants, même s’ils incarnent bien ce côté « inachevé » qui peut me laisser sur ma faim. Mais comprenez bien, ils ne font qu’exemplifier à merveille ce que le psychédélisme propose ou insuffle : l’ébauche surpassant le produit fini, et l’expérience auditive au-delà des notes musicales.

Ummagumma est peut-être celui des trois qui va le plus dans ce sens-là, et qui va susciter une forme de manque, qui ne gagne qu’à être comblé par notre imagination créatrice et nos sentiments les plus intérieurs, ceux qui nous font entrer dans l’expérience communicative de cet album, ceux qui nous font dire : « Oui, ce disque-là m’est très personnel ».

Note : 4,5/6

mardi 25 décembre 2012

Frank ZAPPA Uncle Meat (1969)

Frank Zappa - Uncle Meat
Expérimental / Jazz Rock (U.S.A.)


Uncle Meat est un album tournant dans la carrière de Zappa, puisqu’il met en orbite ses expérimentations futures et sa dynamique crossover pour les albums à venir. Certes, avec Lumpy Gravy, l’artiste s’était déjà engagé dans des sentiers aventureux, et certains morceaux, dès son premier disque, montrait nettement l’instinct expérimental de Zappa. Mais Uncle Meat semble servir mieux que tout autre album de pivot dans sa discographie, résolument avant-gardiste.

Historiquement, cet album, (quasi) intégralement instrumental, est en fait l’excroissance bien réelle d’un film documentaire sur les Mothers qui n’a jamais pu être réalisé en ce temps. Le lien cinéma-musique est chez Zappa très important, que ce soit au niveau même de la dynamique de certaines de ses compos, ou de sa volonté de mettre en place un film. L’aspect B.O. se retrouve également bien dans Uncle Meat, et ce n’est donc finalement pas une surprise.

Uncle Meat ressemble à un véritable album fourre-tout où se croisent et s’entrecroisent, se rencontrent et se télescopent, fusionnent, pop, blues et rock, jazz Nouvelle-Orléans et free jazz, cultures classique et contemporaine, nostalgie doo-wop, avant-gardisme effronté et assassin, enregistrements live et studio, spontanéité brute et technologie d’époque, travaux sur bandes magnétiques, sur percussions, sous fond d’héritage Varese… Les instruments, guitares, claviers, percussions (marimba et vibraphone) s’en donnent à cœur joie dans cette basse-cour sonore oblique, overdubée et non conventionnelle.

Le résultat est à la fois intrigant et difficile d’accès pour les premières écoutes. En fait, c’est typiquement le genre de disque qui nous fait plonger dans les entrailles spirituelles de l’artiste et de ses délires intérieurs bien conscients régurgités en toute liberté. Ainsi, il s’agit d’un disque personnel à la fois pour ce qu’il présente de façon un peu élitiste, et aussi pour le parcours général de Zappa. Deux bons points d’importance pour Uncle Meat.

Le line-up participe à l’élaboration de textures dominées par les bois et les cuivres, sur lesquelles s’exercent notamment orgue électrique, piano et clavecin, appuyés par des percussions s’entrechoquant comme des osselets. Un démembrement, une déconstruction musicale un peu effrayante… Mais ce disque marque justement, avec les deux suivants, la fin des Mothers première mouture (on note aussi les premiers pas de Ruth Romanoff, fondamentale à bien des égards pour la personnalité sonore de Zappa…) Un album de transition donc mais pas seulement, album en soi très apprécié, enfin plutôt vénéré, souvent…

Si je devais tirer quelques morceaux d’importance, je penserais au titre d’ouverture, thème principal mémorable, présentant déjà des textures notables, et aux variations de l’Oncle Viande ; ‘Nine Types of Industrial Pollution’, forme de jazz blues acoustique malmené par des percussions désinvoltes en background ; ‘The Legend of the Golden Arches’, construction musicale davantage baroque ; ‘Ian Underwood Whips It Out’, dans lequel le protagoniste présente sa rencontre avec Zappa en studio, avant de partir dans une impro free exquise et incontrôlable, jouée en live à Copenhague ; la sensibilité pop de ‘Mr. Green Genes’, dont on rencontrera le fils dans Hot Rats, dès lors beaucoup plus jazz évidemment ; la mélodie surannée et doo wop de ‘The Air’…

Bon, je ne saurais oublier les variations de Dog Breath, moments phare du disque, même si je suis moins impressionné par ses manipulations sonores et mélodiques (les voix en accéléré, bof). Je préfère la suite thématique ‘King Kong’, et ses variations chaleureuses de jazz explosif, autour de 22 minutes en tout. C’est un peu le feu d’artifice de l’album et l’on regrette que l’édition CD ajoute en bonus des répliques du film (et cette chanson nullarde ‘Tengo Na Minchia Tanta’), juste avant ces moments de bonheur cuivrés, impétueux et dynamités. Après, chacun ira y trouver son bonheur personnel, mais mis à part l’apparition de Suzy Creamcheese et quelques blagues potaches, on a fait rapidement ici le tour de cet imposant (double) disque.

Paradoxalement, on pourra se demander si ce double disque ne manquerait pas de générosité. Le disque donne beaucoup, dans tous les sens, mais cette musique restant souvent impénétrable, notamment aux premiers abords, laissant un sentiment étrange. Ce disque est une provocation, mais avec de bases musicales solides, et un challenge pour l’auditeur, sommé de s’investir dans ces chemins organiques et scabreux. Uncle Meat reste en tout et pour tout l’un des fondements de la carrière de Zappa, de ses réflexions, de ses vues et perspectives artistiques. Une aventure stimulante et ambitieuse, qui finalement n’en est encore qu’à ses débuts…

Note : 4,5/6

jeudi 1 novembre 2012

SAGITTARIUS The Blue Marble (1969)

Sagittarius - The Blue Marble
Pop/Psychédélisme (U.S.A.)


Après Present Tense, classique de l’époque et du genre, emmené notamment par le sublime ‘Another Time’, voici The Blue Marble, album nocturne et onirique mettant en valeur de courts morceaux de velours très homogènes. Pas de psychédélisme de grande envergure ici, les titres dépassant rarement les 3 minutes. L’écriture est plutôt soignée et classieuse, et l’univers du disque semble assez particulier, avec une identité forte, mais peut-être un peu trop maniéré. On a l’impression d’assister à un petit carnaval baroque et mystérieux, très empreint de l’époque, avec à la fois une petite ambiance vieillotte et des sons plus futuristes.

Les morceaux qui à mon sens se détachent le plus sont l’emblématique ‘In My Room’, et sa belle mélodie un peu innocente que Gary Usher a coécrite avec Brian Wilson ; ‘Gladys’, le titre le plus efficace du disque avec notamment son couplet qui fait mouche ; ‘Lend Me A Smile’, assez poilant pour l’usage de son Moog visqueux ; ‘I See In You’, avec là encore une très belle mélodie surannée et rêveuse ; et ‘Cloud Talk’, autre titre curieux et cocasse, pour terminer l’album dans les étoiles.

Alors évidemment le disque pourra sembler déroutant, notamment pour quelques passages un peu forcés (les manières vocales de ‘From You Unto Us’, qui n’est pourtant pas un mauvais morceau), et pour l’impossibilité de retrouver un titre du calibre d’‘Another Time’ de l'opus précédent. L’interprétation est très singulière et ne contentera pas vraiment les fans de pop baroque précieuse et irrésistible. Mais l’intérêt est aussi d’avoir ici une pop psyché plus intime et obscure, et donc originale, tout en gardant un aspect assez amusant. The Blue Marble reste ainsi un bon cru, une petite étrangeté à découvrir pour cerner toujours plus profondément ce que nous a apporté la fin des sixties.

Note : 4/6

vendredi 13 juillet 2012

CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND Trout Mask Replica (1969)

Captain Beefheart - Trout Mask Replica
Euh... expérimental (U.S.A.)


Trout Mask Replica semble aux premiers abords un disque particulièrement énigmatique. De par sa pochette, mais aussi par les 28 titres qui le composent, autant de courtes questions musicales en suspens, autant de petites pièces anticonformistes en liberté. Produit par Frank Zappa, cet album, le classique par excellence de Beefheart, devient le truc anormal et extravagant de l’époque. Et ce pour longtemps.

Le contexte de création est lui-même déroutant. On entend parler d’ascétisme violent, de discipline dominatrice, de surinvestissement personnel des musiciens, reclus dans une baraque proche de L.A.. Le récit de John French (aka Drumbo), batteur essentiel, musicien central dans le Magic Band (la courroie de transmission intelligente entre Don et les autres membres), peut être lu ici et . Les conditions de production sont souvent consubstantielles à l’œuvre, mais peut-être devons-nous en faire partiellement abstraction ici. Ce serait entrer dans un débat d’un autre ordre, qui nous dépasserait sans doute.

A nos oreilles, un joyeux désordre musical… Des parties guitares clinquantes et déglinguées, emmêlées les unes aux autres, des rythmes de batterie déréglés et syncopés, une voix schizophrène qui éructe, s’extasie, part dans des grognements et délires incantatoires, des instruments à vent qui couinent, braillent comme des animaux, ondulent, se faufilent au sein de morceaux cubistes… Tout s’entrechoque, se bouscule. Tout est cacophonie, déstructuration, déconstruction. Défiguration. Bref, un beau foutoir que l’on découvre avec une curiosité amusée, mais non sans effroi, parfois.

Trout Mask Replica est le prolongement des œuvres précédentes, l’extrapolation d’une spontanéité primale mêlée à une forme d’érudition étrange que l’on parvient à démasquer. Les musiciens ont appris à maîtriser leurs instruments et les influences free jazz et delta blues demeurent prégnantes.

Un disque extatique. On cherche à y entrer, mais son exubérance profonde nous révèle tout le mouvement consubstantiel à la musique rock, et qui en sort. L’opus dévoile sa danse, quasi tribale, l’essence même du rock 'n' roll, et il ne s’agit dès lors plus d’y chercher un quelconque mystère à élucider, comme dans une quête infinie. En ce sens Trout Mask Replica est précisément rock, appuyé également par une réelle dynamique "garage" omniprésente dans l'album.

Un disque originel. Qui se replonge dans les fondations jazz et blues, avec tout un héritage d’expérimentations brutes que lui-même est en train ici de préparer pour la suite. Miroir et modèle. En ce sens Trout Mask Replica est à la fois célébration et avant-gardisme.

Les gimmicks, les riffs, les lignes mélodiques… Les différents moments du disque finissent par se dévoiler ensuite, au fil des écoutes. Plusieurs logiques superposées apparaissent, défilent, et finissent par former un tout un peu plus cohérent à nos oreilles.

Il y a aussi un aspect imagé dans cet album, des phrases ou expressions emblématiques ("Fast & bulbous", "mousetrapreplica"…), des personnages acteurs-musiciens dans l’album (‘Drumbo’, ‘The Mascara Snake’…). L’invention d’une nouvelle grammaire de sons, de nouvelles syntaxes musicales mais aussi d’une symbolique. Et des masques.

De tous ces morceaux (souvent) miniatures, de ces collages sculptés, on peut chacun en tirer une poignée de favoris personnels : l’incontrôlable et euphorisant ‘When Big Joan Sets Up’, la furie (l’exutoire ?) de ‘Pena’, le riff tranchant de ‘Moonlight on Vermont’, l’effrayant ‘Dachau Blues’… Il y a aussi ‘Sugar ‘N Spikes’ que j’aime beaucoup, sautillant, avec des parties de guitare bien plus mélodiques qu’à l’accoutumé. Sans oublier ‘Neon Meat Dream of a Octafish’, ‘Sweet, Sweet Bulbs’, l’instrumental free ‘Hair Pie: Bake 1’, le riff de ‘Veteran’s Day Poppy’, déjà post-rock avant l’heure…

Exubérance, exutoire, extase. Trout Mask Replica ressemble à un disque déséquilibré dans tous les sens du terme. Pourtant il parvient à garder le cap, entre concept et spontanéité, entre mystère et évidence, entre appui sur un héritage et ouverture vers de nouveaux horizons. Un disque unique, dément et démentiel, mais vivant avant tout, au carrefour de deux décennies importantes d’expérimentations.

Note : 5,5/6

dimanche 1 juillet 2012

THE LEFT BANKE There's Gonna Be A Storm (1967-69)

The Left Banke - There's Gonna Be A Storm
Pop baroque (U.S.A.)


There’s Gonna Be A Storm est une compilation de 1992 rassemblant le contenu des deux principaux albums de The Left Banke : Walk Away Renée/Pretty Ballerina (1967) & The Left Banke Too (1968), qui raviront tous les amateurs de pop sixties raffinée et distinguée, dite « baroque ». On y compte aussi les singles ‘Ivy Ivy’/’And Suddenly’ (mars 67), et ‘Myrah’/’Pedestal’ (novembre 69)...

Le premier renforça les désaccords au sein du groupe (enregistré par Michael Brown et des musiciens de session, également sous le nom de The Left Banke), le second fut engendré à la suite d’une reformation. Les problématiques de line up sont donc multiples. D’autant que je ne saurais oublier la forte implication de Michael Brown dans Montage, autre groupe de renom évoluant dans le même genre. Un seul disque au compteur pour cette formation, mais de bonne facture. Nous aurons peut-être l’occasion d’en parler dans une chronique ultérieure.

Mais penchons-nous un peu plus sur There’s Gonna Be A Storm. Plusieurs classiques mélodiques sont évidemment présents : ‘Walk Away Renée’ et ‘Pretty Ballerina’ sur le premier album, ‘Desiree’ sur le second. J’aime vraiment beaucoup ‘Pretty Ballerina’, une magnifique mélodie typique de l'époque, deux minutes 30 en or fin. À noter que ‘Walk Away Renée’ fut repris par Sylvie Vartan avec ‘Quand un amour renaît’ (vous admirerez au passage le petit tour de passe-passe avec « Renée » devenu « renaît »). Enfin, ‘Desiree’ figure aussi sur l’album de Montage (à l’instar de ‘Men Are Building Sand’), sous un autre enregistrement.

Ce n’est pas tout. Parmi les meilleurs morceaux, on note ‘Barterers And Their Wives’, ‘Lazy Day’ et surtout ‘Shadows Breaking Over My Head’ sur le premier album ; ‘Dark Is The Bark’ (avec la présence du jeune Steven Tyler, future figure d’Aerosmith), ‘Sing Little Bird Sing’ (très mélodique, je dois avouer avoir eu un peu de mal avec cette chanson au départ), ‘Give The Man A Hand’ (très chantant aussi, avec une fin bien maîtrisée, très instrumentale), et ‘There’s Gonna Be A Storm’ sur le second opus. Sur ce dernier on recense aussi, et sans surprise, de solides inflexions Beach Boys (le très bon ‘My Friend Today’, voire ‘Goodbye Holly’).

Certes tout n’est pas parfait, loin s’en faut. J’ai parfois (et même souvent) du mal à décoller à certains moments. Paradoxe d’une pop riche dotée d’éléments mélodiques et d’arrangements parfois un peu faciles, un peu chiches. Mais bon, à part ‘What Do You Know’ voire ‘Nice To See You’ (pour son refrain un peu niais), chacun sur un album, il n’y a pas de gros ratage. Cette compilation, à cheval entre l’anthologie et l’intégrale, est donc une chance d’avoir en face de soi l’essentiel d’un groupe incontournable dans le genre. Même si The Left Banke ne fait pas vraiment partie de mes artistes favoris, je ne saurais négliger les passages musicaux qu’ils ont su ourdir avec grand talent.

Note : 4,5/6

mercredi 6 juin 2012

Frank ZAPPA Hot Rats (1969)

Frank Zappa - Hot Rats
Jazz Rock (U.S.A.)


Si Zappa mêle l’humour à la musique, on ne peut pas non plus négliger les parallèles avec le 7ème art. En effet, ses créations semblent parfois se dérouler comme un film, avec son intrigue, ses concepts et ses répliques, ses moments forts, ses phrases cultes. Un groupe plus récent comme Mr Bungle aurait par exemple une approche parfois similaire. Et puis, en ouvrant Hot Rats, le doute n’est plus permis : "The movie for your ears was produced and directed by Frank Zappa".

Hot Rats est un disque phare parce qu’il permet d'une part de mettre en lumière certains aspects fondamentaux de la carrière de Zappa, et d'autre part de se frayer un chemin dans sa longue et tortueuse discographie. Un album (presque) entièrement instrumental, expérimental à sa façon, et de grande envergure. L’ensemble des morceaux est vraiment d’une solide homogénéité, et cette cohérence apporte un côté imposant au disque. Hots Rats représente un travail de composition et de production de haut niveau, sur les sons et les couleurs d’un rock doré et sophistiqué.

Fondamental pour l’époque, Hot Rats reste un support essentiel de jazz rock, animé par une culture de musique contemporaine. La rencontre est fructueuse, et pour ce faire, Zappa choisit cette fois de s’écarter du cycle d’albums réalisés avec les Mothers première mouture. Pour son deuxième disque dit « solo », il s’entoure d’un tout autre orchestre, technique et pro jusqu’au bout des doigts, avec des invités prestigieux comme Shuggie Otis et Jean-Luc Ponty. Certains musiciens seront d’ailleurs ses compagnons de route pour des albums futurs, réalisés avec d’autres versions des Mothers. Ian Underwood, fidèle multi-instrumentiste, qui avait déjà participé à d’autres œuvres de Zappa, lui prête main forte (piano, orgue, flûte, clarinettes, saxophones !). À noter aussi la présence de Captain Beefheart sur ‘Willie the Pimp’, bien évidemment. Les deux artistes amis n’auront d’ailleurs pas fini de collaborer (et aussi de se brouiller). Malgré ses changements, le disque garde pourtant une avancée logique dans le parcours de l’artiste.

Parmi les moments forts indiscutables, je retiens tout d'abord l’ouverture : brillante, lumineuse, radieuse, magique, euphorisante. ‘Peaches en Regalia’ est un des meilleurs morceaux de Zappa et l’une des plus belles introductions d’album. Un collage mélodique, jazzy et chaleureux... indispensable.

Le disque donne évidemment une forte place aux soli, que ce soit la guitare de Frank Zappa, le sax de Ian Underwood, ou le violon (Jean-Luc Ponty ou Don Sugarcane Harris). On le voit notamment sur ‘Willie the Pimp’, ‘Son of Mr Green Genes’, et évidemment ‘Gumbo Variations’ (la version CD réalisée en 1987 allonge d’ailleurs le solo époustouflant d’Underwood). L’improvisation reste absolument essentielle pour ce disque mais cela n’empêche pas d’être tout autant séduit par les titres plus « chantants », comme ‘Little Umbrellas’ et surtout ‘It Must Be A Camel’, ces moments de jazz soignés et mélodiques, de très bonne facture.

Hot Rats est un disque à deux dimensions, présentant à la fois des sections courtes, mélodiques, très soignées à l’écriture et à la production, et des moments d’inventivité libre et créative, d’effervescence musicale et de dépassement de soi. Ses avancées musicales insérées dans le contexte de l’époque, et le plaisir communicatif des titres le composant, font de Hot Rats une œuvre emblématique et enthousiasmante, célébrant la rencontre féconde entre le rock et le jazz.

P.S. : ce disque a été retravaillé en 1987 par Zappa. Cette chronique tient compte de la version LP originale de 1969. Des compléments sur ces différentes éditions, ici et .

Note : 5,5/6

mercredi 18 avril 2012

THE SOFT MACHINE Vol. 2 (1969)

The Soft Machine - Vol. 2
Canterbury / Jazz Prog (Angleterre)


Le tournant des années 60/70 est un phénomène excitant et Soft Machine y participe à sa façon. Avec les deux premiers volumes, sortis à un an d’intervalle, on obtient deux authentiques recueils d’expérimentations éruptives et obliques, hallucinatoires et de toute beauté. Ici, Ayers ne fait cependant plus partie de l’aventure, remplacé par Hugh Hopper (Brian Hopper est également présent, aux saxophones). Robert Wyatt reste quant à lui l’âme de la machine.

Avec ce deuxième volume, on s’éloigne un peu des contrées purement psychédéliques pour vraiment aborder les horizons Canterbury, avec une dynamique jazz/prog-rock largement renforcée. Plus court et moins compliqué que son prédécesseur, le volume 2, forme de poème ou rêverie dadaïste, présente tout de même une structure générale assez déroutante : 17 titres plutôt courts pouvant être regroupés en deux grands moments (‘Rivmic Melodies’ & ‘Esther’s Nose Job’). Enfin, puisque l'on a déjà parlé d'Hendrix pour le vol. 1, certains passages font ici irrémédiablement penser à l’artiste (notamment le tonique ‘Pataphysical Introduction’, et ‘Have You Ever Been Green?’ pour son titre et son texte).

Parmi les morceaux les plus marquants, je ne saurais oublier le tour de magie ‘Hibou, Anemone and Bear’, et ses sons de saxophone malicieux et délicieux. Autres passages jazzy, l’illuminé ‘Dada Was Here’ et le fuzzy ‘As Long as He Lies Perfectly Sill’ demeurent bien réussis. Ajoutons à tout cela la douceur nocturne de ‘Thank You Pierrot Lunaire’, l’agité et tumultueux ‘Out of Tunes’, le chaos de ‘Fire Engine Passing With Bells Clanging’ et la comptine ‘Dedicated to You, But You Weren’t Listening’, que Genesis n’aurait vraiment pas reniée, magnifique. Enfin, gros morceau terrifiant et efficace pour clôturer l’ensemble : ‘10:30 Returns to the Bedroom’, déjà « annoncé » par ‘Pig’ dont les saxophones résonnent encore dans les cieux.

Ainsi, Soft Machine se montre une fois de plus comme un groupe ô combien complet et polyvalent. Pour sa beauté intense et magique, et pour avoir amorcer le style Canterbury (ce jazz-prog cuivré et avant-gardiste, improvisé et organique, que l’on aura encore l’occasion de rencontrer), le volume 2, particulièrement impressionnant, demeure un disque essentiel pour tous les amoureux du jazz et du prog, et des sons de l’époque.

Note : 6/6

mardi 6 mars 2012

NICO The Marble Index (1969)

Nico - The Marble Index
Expérimental / Avant-garde (Allemagne)


Avec The Marble Index, ce n’est plus pareil. Nico compose ses morceaux, conçus et interprétés avec l’appui minutieux de John Cale (alto électrique, guitare et basse, orgue et piano…) Désormais, on entre dans son univers. On connaissait déjà sa voix, encore bridée sur le premier disque. Sur Marble Index, on la découvre avec un harmonium indien, son instrument symbolique.

Un décor sombre et morose, gothique, semble être le siège de ce disque. La voix de Nico, libérée, se faufile et danse hors des morceaux, ayant davantage l’allure de flux de conscience, ou de prières intérieures. Comme Nick Drake, Nico conte un pathos intime avec une forme de violence rentrée. Cela rend le résultat d’autant plus puissant (et non moins théâtral et tragique). La nudité du chant imperturbable de Nico, marié aux vagues d’un harmonium inquiétant, se confronte au savoir avant-garde de John Cale. Il en résulte une musique originale, sérieuse et stoïque, à la fois impressionniste et surréaliste, et dotée d’une sensibilité européenne.

Si le disque reste inédit pour le monde du rock et se tourne indubitablement vers l’avenir, il semble aussi célébrer d’une certaine façon et non sans paradoxe une musique ancienne (au charme antique ? aux accents médiévaux ?), à moins qu’elle ne vienne finalement d’un autre temps et d’un autre monde, froid et désolé. Et c’est justement ce tout dernier point qui me fait penser l’existence d’un lien prégnant entre le contenu du disque et les images mentales que l’on peut s’en faire. Cette relation n’est d’ailleurs pas étonnante puisque Nico mêle dans sa manière de composer le cinéma à la musique, les visions aux sons.

L’ensemble des morceaux est très homogène. On retient par exemple ‘No One Is There’ et ses cordes ; ‘Ari’s Song’, morceau à l’harmonium, dédié à son fils ; ou encore ‘Evening of Light’, cristallin et hypnotique, vraiment prenant. La réédition CD contient deux titres supplémentaires ‘Roses in the Snow’, complainte assez réussie, et ‘Nibelungen’, totalement a cappella. L’album aura peu de succès commercial, malgré son influence artistique. Il laisse un certain malaise, car on a étrangement du mal à savoir si le disque est beau ou dérangeant. Le paradoxe d’un style qui va se poursuivre à un niveau supplémentaire, sur Desertshore.

Note : 4,5/6

mardi 3 juin 2008

COLOSSEUM Valentyne Suite (1969)

Colosseum - Valentyne Suite
Jazz-Rock/Psychédélisme/Progressif (GB)


Je me rappelle avoir commandé ce disque par internet. Lors de sa réception, je fus captivé par l’objet, que j’avais « réel » devant moi. Auparavant, le disque m’intriguait, certes, mais c’était sa présence toute réelle qui se dévoilait enfin devant mes yeux et bientôt dans mes oreilles, ce jour-là. Ce sentiment était lié à pas mal de disques sortis pendant les 60’s et les 70’s, albums teintés d’une aura particulière. C’est vrai que les premières écoutes furent fébriles ; la richesse de la musique, son côté hypnotique, sa parfaite maîtrise instrumentale, son atmosphère sixties étrange… tout était là pour me faire perdre mon objectivité. De nombreux disques ont su attirer l’attention bien des années après leur parution, notamment grâce à leur symbolique, leur importance présumée et justifiée dans l’histoire de la musique rock… et Valentyne Suite fait partie de ceux-là.

Si l’histoire des rencontres entre le jazz et le rock est passionnante, Colosseum en aura écrit un des chapitres les plus importants avec Valentyne Suite. Cette musique plonge ses racines dans le passé, mais contribue également à l’avènement de ce style que nous affectionnons tant : le rock progressif. Alors, Valentyne Suite, un disque hors du temps ? Peut-être que la production donnera à l’ensemble un aspect brut, voire vieillot, mais le contenu tient pourtant le haut du pavé. La musique de Colosseum propose un certain équilibre entre le côté blues/rock/psyché et le côté jazz, entre l’expérimentation et la tradition. En 1969, nous sommes une fois de plus à la croisée des chemins.

Valentyne Suite se découpe en fait en deux grandes parties : 4 titres plutôt courts d’une part, et l’imposant ‘Valentyne Suite’ d’autre part. Pour cette dernière, il s’agit de 17 minutes sectionnées en trois actes illustrant les talents du groupe sur un terrain plus progressif. Parmi les premiers morceaux, on retiendra surtout l’élégant et estival ‘Elegy’, titre particulièrement réussi avec ses accents jazz, et le doré ‘Butty’s Blues’. L’énigmatique ‘The Machine Demands A Sacrifice’ et le rock abrasif et sauvage de ‘The Kettle’ demeurent des moments plus mélodiques mais mineurs par rapport au reste, à mon sens.

Intrinsèquement blues, souvent psychédélique dans l’esprit, l’album fait ensuite place à ce long morceau éponyme : ‘The Valentyne Suite’. Primal mais organique, sans cesse en incandescence, cette pièce montée en trois parties fait place à une instrumentation solide et vivante. L’énergie, la mystique et la maîtrise de l’ensemble n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Ys de Il Balletto di Bronzo. Orgue débridé, chœurs mélancoliques, rythmique libérée, textures de saxophone obsédantes… tous ces éléments fusionnent parfaitement à travers un exercice libre, abouti, et qui laissent entrevoir la capacité des musiciens à savoir où ils vont : au cœur de la musique. Proposant une autre définition du rock, toute personnelle, ce long titre reste assurément un des morceaux décisifs de cette année 1969, donnant à la fois le statut de grand disque à Valentyne Suite mais préparant également la décennie de tous les possibles : les seventies.

Note : 5/6

P.S. : symboliquement, il s'agit du premier disque à porter la spirale du label Vertigo, je crois bien…

lundi 30 juillet 2007

AMON DÜÜL II Phallus Dei (1969)

Amon Düül II - Phallus Dei
Krautrock (Allemagne)


Phallus Dei ? Certes, mais cet opus ne serait-il pas tout droit sorti de la cuisse de Satan ? C’est en tout cas sur les atmosphères que se jouera principalement l’intérêt de ce disque séminal. Et aussi sur la place primordiale qu’occupent souvent les percussions (cf. Amon Düül I, comme quoi les deux groupes sont issus du même œuf). Le morceau d’ouverture, ‘Kanaan’, est d’ailleurs une réussite exemplaire, et pas uniquement à ce niveau : mélodie orientale, instrumentations d’outre-tombe, et fin psycho-métaphysique… Cependant, je n’aime pas certaines parties vocales du disque ; certaines sont assez niaises, pas toujours bien chantées, et ont à mon sens mal vieilli. Ce sont les deux titres suivants qui en font les frais. Quant aux instrumentations, occupant d'ailleurs la quasi-totalité de l’espace, elles restent en revanche de très grande qualité, brutes et énergétiques, et un peu embrouillées dans une production avorton possédant un charme sonore évident (autre point commun avec Amon Düül I). Mais notons aussi l’ambition du groupe : la longue suite éponyme en est la preuve vivante (décomposition : atmosphère sorcellerie – jam progressif – apparition des voix – motifs au violon – danse africaine et percus – mélodies de violon avec accompagnement puis voix – finish ascension céleste). Ici, tous les points forts du groupe dont nous avons parlés vont être réunis. Et il y a surtout, en milieu de piste, cette danse tribale et sauvage, soutenue par des percussions frénétiques et possédées… Il y a une vraie communion magnétique et spirituelle entre les musiciens (rappelons que le line-up s’est élargi). En fait, dans Phallus Dei, œuvre visionnaire, le psychédélisme nomade rejoint l’univers gothique, l’esprit jazz, l’improvisation blues, la culture roots et l’héritage Stockhausen pour un concert mystique, lugubre, et habité. Pour un voyage infernal, hors du temps, hors de l’espace.

Note : 5/6

dimanche 2 juillet 2006

CAN Monster Movie (1969)

Can - Monster Movie
Krautrock (Allemagne)


Les 60's ont permis l'émergence des monstres, ces disques déviants et hors normes qui apportèrent tant de richesse et de créativité à la musique rock. Monster Movie fait partie de ceux-ci. Certes, nous sommes loins de la démesure des oeuvres suivantes, mais quand même, arrêtons-nous ici un instant. Avec Monster Movie, Can gère l'espace musical et déforme le temps. Le groupe solidifie ses bases : les rythmes saccadés et alambiqués de Liebezeit, la guitare stridente et élimée de Karoli, les pulsations hypnotiques de Czukay, les claviers fantômatiques de Schmidt. La force de Can réside dans cette communion de pensées, dans ce collectif musical et artistique.

Aussi, Monster Movie est le seul album où l'on rencontre véritablement Malcom Mooney au chant. Et voilà le point négatif de Monster Movie, sa controverse : la performance du chanteur afro-américain peut être sujette à de nombreuses critiques.  Le fait d'isoler stylistiquement l'album du reste de la carrière du groupe ne fait pas de Mooney un paria. C'est plutôt ses excès et redondances vocales qui peuvent fortement gêner certains auditeurs. C’est la sensibilité de chacun qui tranchera. S’il ne fut certainement pas inutile, je ne pense pas que son passage dans Can fut des plus mémorables. Cela étant, cet anti-frontman exubérant a plus ou moins dirigé la musique de Can vers des horizons Velvetiens. Du moins c'était sa sage volonté.

Dans l'ensemble, le disque garde évidemment une certaine magie, une harmonie, une mystique organique. Et pas question de laisser Mooney de côté. Can est un collectif quoiqu'il advienne et ces musiciens se joignent dans cette cérémonie expéri-mentale, dans cette procession apocalyptique de spectres sous amphétamines. Au niveau des morceaux eux-mêmes, on est globalement satisfait. En effet, mise à part ‘Mary, Mary, So contrary’, ballade dispensable et un peu fatigante, le disque est assez bien garni. Le détraqué et entraînant ‘Father Cannot Yell’, le terrifiant ‘Outside my Door’, l'épique et pétillant ‘You Doo Right’ (auquel vont se joindre ‘Mother sky’ et ‘Halleluhwah’ dans la catégorie morceaux pachydermiques) font de Monster Movie un opus influent pour le rock ouest-allemand, et même au-delà. Cependant l’intérêt du disque réside davantage dans l’ambition des musiciens que dans le plaisir musical qu’on en tire ; Monster Movie demeure un disque avant-gardiste et un support pour les générations à venir.

Note : 4,5/6

vendredi 30 juin 2006

CAN Delay 1968 (1968-69/1981)

Can - Delay 1968
Krautrock (Allemagne)


Avec cette collection de titres enregistrés à l'aube de sa carrière, Can peut se targuer d'aller à l'encontre des conventions musicales de son époque. Cependant, si Delay 1968 n'a certainement pas l'ambition, la cohésion et le génie des œuvres suivantes, il a tout de même le mérite de faire fusionner le jazz et le rock sur fond de culture expérimentale et d’atmosphère garage. Le disque annonce d'ailleurs une partie de la scène punk. Pour ce qui est des morceaux, ‘Butterfly’ ouvre le disque de belle manière. Il s'agit d'un titre stressant, spatial et futuriste, dans lequel une certaine tension est évoquée de façon habile par les différents musiciens. Les rythmiques insaisissables de Karoli, le Hendrix blanc, rencontrent le feeling black de Mooney et se noient dans l'atmosphère étrange provoquée par le synthétiseur à adrénaline d'Irmin Schmidt. Le rythme imposé par Jaki Liebezeit est assez pesant, et la basse de Czukay insistante. ‘Pnoom’, le titre suivant, est un morceau comique de 26 secondes, un quiproquo sonore et malin. Quant à ‘Nineteen century man’ et ‘Man called Joe’, elles ne sont pas forcément marquantes mais présentent une forme de cacophonie rythmée et quelques aspects de la musique de Can qui seront accentués par la suite. Entre ces deux titres s'intercale une belle ballade subtile et tendue, ‘Thief’, dans laquelle la guitare aiguisée et acide de Michael Karoli se met une nouvelle fois en valeur. ‘Uphill’, le petit frère de ‘Sister Ray’ du Velvet, révèle ensuite une prédominance rythmique évidente. La solidité du rythme est une nouvelle fois assurée en très grande partie par la basse de Czukay et évidemment par le jeu de Liebezeit qui prendra encore de l'importance dans les albums suivants, notamment dans la trilogie. Le dernier morceau, ‘Little star of Bethleem’, est perfectible mais rassemble suffisamment d'éléments pour rester néanmoins de qualité et bien symboliser certains aspects artistiques de la musique du groupe. Can pose dès lors avec cette collection des bases artistiques déjà en avance sur son temps et va y ajouter au fil de sa carrière des éléments beaucoup plus ambitieux, déboussolants, inquiétants, élargissant ainsi son concept en intégrant des composantes très expérimentales, sous l’influence de la musique contemporaine et des psychédélismes Barrett-ien et Velvet-ien. Par comparaison, Monster movie, le premier véritable album du groupe, sera un disque logiquement plus homogène, et plus complexe.

Note : 4/6

lundi 22 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND "" (1969)

The Velvet Underground - The Velvet Underground
Rock (USA)


Le troisième Velvet, l'album gris sobrement intitulé The Velvet Underground, pourrait explorer les recoins de la Factory après les ravages noctures d'un jam dévastateur, ‘Sister Ray’. Dans l'intimité d'un songwriting souvent retenu et clos sur lui-même défilent onze mélodies sur un fond de velours, tout juste éclairées par la pénombre des soirées intimistes. Tout comme la présence de Cale, l'avant-gardisme ne semble n'être qu'un lointain souvenir. Pourtant, ces compositions ne sont pas de naïves chansonnettes sans intérêt, d'autant plus que ce recueil renferme 'The Murder Mystery' à la rythmique fugace et frénétique, sorte d'exception au disque. Ici, on s'assoit, on s'arrête de parler et on écoute. Sur le canapé de la Factory plus précisément.

On ne subit plus tellement les attaques meurtrières de la musique déchirante du Velvet, même si l'on craint une fois encore le songwriting impossible, décadent et dangereux de Lou Reed. Les titres offerts par le groupe ne sont plus que séquelles vicieuses et peurs omniprésentes, soulagements éphémères et désirs embrumés. La musique du Velvet a des cernes et la gueule de bois, mais tétanise encore, décrit encore une fois le visage de la mort et de la destruction. La voix schyzophrène de l'album, tantôt possédée par Reed tantôt empruntée par son alter ego (coéquipier ? adversaire ? rival ?) Doug Yule, se faufile, serpente dans les visions torturées du récital velvetien. Dans une lumière tamisée et à travers une fumée discrète émerge ‘Candy Says’... À ce sujet, les collants d'un(e) jeune travesti(e), Candy Darling, sont peut-être le linceul du Velvet des deux premiers albums, décédé de mort violente.

Le ventre a terre, le groupe soupire encore quelques chansons tout juste effleurées par des voix fluettes et parfois même trop fatiguées. ‘What Goes On’ tout d'abord, rock intransigeant, entêtant, relevé et monstrueux. Et puis ‘Pale Blue Eyes’ et ‘Jesus’, et leurs mélodies froides et mélancoliques. Le lascif ‘Some Kinda Love’ surtout, avec son beat autoritaire, classique parmi les classiques. Enfin, ‘Setting Free’, cantique des cantiques, une des plus belles compositions de Reed première époque. La sister Ray est loin, mais derrière ce songwriting de junkies désintoxiqué se cachent encore efficacité et émotions, lyrisme et souffrance marquée. L'esprit du Velvet marque encore une de ses œuvres, par sa présence presque impalpable, morbide et spectrale.

Note: 4/6





mercredi 27 juillet 2005

KING CRIMSON In the Court of the Crimson King (1969)

King Crimson - In the Court of the Crimson King
Progressif (Angleterre)


Sortir un tel album est un véritable tour de force, tant au niveau de sa qualité intrinsèque que de son apport à l’histoire. Œuvre technique et érudite, In the Court of the Crimson King se montre également onirique et atmosphérique, présentant une ambiance inédite presque indescriptible. Le son vieillot contribue clairement à cette impression de rêve tout éveillé. Réalisé avec recul et maturité, ce disque fait d'ailleurs partie de ceux qui ont le mieux vieilli.

Magique et harmonieux, tel est le premier album du Roi Pourpre. L'habileté et la virtuosité des musiciens se mettent au service de la beauté. Le disque regorge de serpentins guitaristiques multicolores, de vents et claviers en panique, de ruptures et de dynamiques rythmiques écervelées. Et cela sans compter le jeu magistral d’un mellotron presque omniprésent, à la beauté envoûtante. Les compositions font preuve d'une richesse démente et inépuisable ; le jazz rencontre le rock, la musique classique le blues, la technique la mélodie, le génie la folie… Un peu comme The Yes Album (1971), mais de façon plus atmosphérique et avant-gardiste, cet opus donne lieu à une forme de pop complexifiée, fuyant les conventions des charts anglais.

En outre, cet album fait ressortir en nous des sentiments bien marqués, parfois fulgurants, et souvent proches de rêveries mêlées d’espoir comme de désarroi. Les musiciens funambules, en clowns tristes, s'amusent sur les bases du rock progressif, style qui a trouvé ici un de ses pères. Morceau d'ouverture, ‘21st Century Schizoïd Man’ exprime musicalement à quoi ressemble un esprit malade devant la folie d’un environnement urbain et post-moderne qu’il maîtrise mal ou qui l’oppresse. D'ailleurs, les instruments symbolisent très bien une forme de cohue et de panique générale à la fin de la composition.

La suite de l'opus nous offre de nouvelles merveilles : ‘I Talk to the Wind’, subtile et somptueux, composition planante et réalisée avec minutie, dopée par de beaux instruments à vent ; ‘Epitaph’, dotée d'une mélancolie poignante proche du malaise ; ‘Moonchild’ et sa mélodie qui vous hante, regorgeant d’émotions si difficiles à contenir, et laissant entrevoir dans sa seconde partie un grand panorama musical, quasiment lunaire, atmosphérique et avant-gardiste. Quant au titre ‘The Court of the Crimson King’, cette grande finale dramatique et majestueux, achève le disque de façon théâtrale en prouvant une nouvelle fois la capacité du Roi Pourpre à créer en nous des émotions presque écrasantes.

1969 : il fallait donc se lever tôt pour voir le Roi Crimson rencontrer sa cour et ses adeptes. Sur une autre planète, dans une autre galaxie. Les années 60 se terminent en devenant encore un peu plus extra-terrestres. D’ailleurs, si l’on considère que les années 60 n’ont duré globalement que quatre ans (de 65 à 68 comprises), on ne peut pas considérer ce disque autrement qu’une ouverture sur un monde nouveau : en effet avec King Crimson, on est peut-être déjà entré dans les seventies…

Note: 6/6