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samedi 21 septembre 2013

Brian ENO & David BYRNE My Life in the Bush of Ghosts (1981)

Brian Eno & David Byrne - My Life in the Bush of Ghosts
World music synthétique / électronique (Grande-Bretagne)


« Ma vie dans la brousse des fantômes »… Une collaboration essentielle entre deux ténors de la musique expérimentale : Brian Eno et David Byrne. Certes, le premier avait déjà offert ses services de production au groupe du second : les Talking Heads. Mais ici, nous sommes en présence d’une fusion de leurs deux styles musicaux très marqués, et préfigurant, parmi d’autres, l’art de l’échantillonnage.

Le disque est un véritable travail de fond sur de nombreux terrains : les sons et les textures, les rythmes et l'assemblage de samples, les ambiances et la production. Il présente une assise rythmique bien particulière, fortement inspirée des percussions africaines, et sur laquelle se posent la plupart du temps des échantillons vocaux, se substituant à un chanteur classique ; on se trouve ainsi tour à tour en présence d’un politicien, d’un animateur radio, d’un révérend, d’un exorciste (!)...

Divers genres musicaux fondent dans le creuset de nos deux artistes : la musique électronique bien évidemment, et une forme de world music synthétique, presque mécanique, technologique. En effet, les samples peuvent également être tirés de chanteurs locaux. L’influence africaine est prégnante via ses rythmes, certaines dynamiques authentiquement funk, et le titre de l’album (tiré du roman de l’écrivain nigérian Amos Tutuola). Aux travers de chants ou prières locales, les mondes arabe et musulman sont d’autres horizons embrassés par l’opus. Il en résulte une forme de spiritualité assez évidente, auréolant le disque d’un halo toujours plus lumineux.

Très homogène et propre, le travail d’Eno et de Byrne est particulièrement minutieux, méticuleux, à la façon d'un dressage de plat, mis en valeur par une production limpide, fluide, translucide. Il y a un sentiment de perfection technique qui émane de ce disque, exécuté tout en finesse et subtilité. Ce qui permet aux deux artistes, entourés d’une douzaine de musiciens ici intermittents (dont l’incontournable Robert Fripp), d’apporter quelques titres majeurs comme ‘Mea Culpa’, ‘The Jezebel Spirit’, ‘Regiment’ ou ‘The Carrier’.

My Life in the Bush of Ghosts demeure une œuvre historique, spirituelle, un voyage entre les cultures et au cœur de la modernité. Un travail d’alchimiste du son, de virtuose des manipulations analogiques, donnant aux arts des samples leurs lettres de noblesse. Une collaboration qui, à l’image de son résultat, fait montre de toute son importance et de sa nécessité.

Note : 5,5/6

vendredi 2 novembre 2012

Jon HASSELL Dream Theory in Malaya: Fourth World Volume Two (1981)

Jon Hassell - Dream Theory in Malaya: Fourth World Volume Two
Avant-garde/Ambient/World (U.S.A.)


Une étrange musique… et une idée qui ne l’est pas moins. Après la sortie de Possible Music (le Fourth World volume 1), Jon Hassell poursuit ses explorations en mettant en musique un concept quasi sociologique. Une musique culturelle et exotique, fusionnée aux traitements modernes qu’il fait subir à ses sons de trompette. Pour cette aventure, Jon Hassell profite de l’aide de Michael Brook et Daniel Lanois, mais aussi de Brian Eno avec qui il avait fortement collaboré sur l’opus précédent.

Le concept, brièvement. Jon Hassell s’est inspiré d’une étude réalisé par l’anthropologue Kilton Stewart. Ce dernier visita en 1935 la tribu Senoï (Malaisie) qui accordait une importance prépondérante aux rêves dont ils tiraient interprétations et apprentissages. Par ailleurs, Jon Hassell s’intéressa aussi aux Semelai, proches des Senoi et vivant dans la zone marécageuse la plus vaste de Malaisie. Les rythmes produits par leurs éclaboussements joyeux donnent la trame musicale à l’œuvre d’Hassell ici présentée, se retrouvant d’ailleurs clairement restructurés dans le titre central ‘Malay’.

La musique, ensuite. Atour des thèmes exposés précédemment, Jon Hassell traite et maltraite des textures très particulières, mettant notamment en valeur ses sons de trompette synthétiques, influencés et imprégnés de musique indienne, et qui semblent se glisser, se froisser, se liquéfier dans ces compositions. Le résultat donne quelque chose à mi-chemin entre l’hostile et le relaxant, une forme de flux de conscience, de transe minimale et flottante jouée en boucle, légèrement agressive et dérangeante, et émergeant comme une musique géographique et psychologique : il s'agit d'un voyage intérieur et extérieur. Il y a un côté dépaysant, marié volontairement à un traitement plus occidental, et animé par une dynamique clairement « contemporaine ». La prédominance est indubitablement rythmique, et il se crée par ailleurs des atmosphères en soi, assez authentiques et très homogènes.

Dream Theory in Malaya ressemble avant tout à de la musique ambiante, à l’exploration de nouveaux territoires sonores, et que l’on peut considérer au même titre que les travaux d’Eno, mais dans un esprit/concept différent. Une curiosité ? Un classique de l’avant-garde ? Un album de méditation agréable ? Un disque ennuyeux et répétitif ? De l’esbroufe conceptuelle ? Les avis pourront être largement partagés.

Note : 4/6

dimanche 30 mars 2008

RUSH Moving Pictures (1981)

Rush - Moving Pictures
Art Rock / Prog / FM (Canada)


Moving Pictures comprend deux points communs avec Permanent Waves. D’une part, il s’agit de la confirmation du tournant réalisé lors du disque précédent : un croisement de deux styles ennemis, le FM et le progressif, en y ajoutant des dynamiques hard et des inflexions new wave. D’autre part, il contribue également à asseoir plus encore la réputation de ce groupe et sa compréhension de l’essence d’un trio. Les morceaux de l’opus, très soignés techniquement et homogènes, prouvent d’ailleurs l’osmose absolument évidente qui règne entre les musiciens. À travers une production lisse et limpide se dévoile aussi une certaine noirceur, parfois inquiétante. Notons également la place stratégique importante qu’occupent les claviers. En règle générale, les différents titres de l’opus sont plutôt courts, à l’exception des 10 minutes de ‘Camera Eye’. On y décèle un tube parfait (‘Limelight’) et un instrumental qui rend plutôt bien en live : ‘XYZ’. Le groupe ourdit d’ailleurs quelques uns de ses classiques comme le fameux ‘Tom Sawyer’. Ainsi, Moving Pictures, à la fois abordable, rigoureux et précis, marque dès lors un pas supplémentaire en avant pour le groupe et demeure la pierre noire de sa discographie.

Note : 6/6

vendredi 30 juin 2006

CAN Delay 1968 (1968-69/1981)

Can - Delay 1968
Krautrock (Allemagne)


Avec cette collection de titres enregistrés à l'aube de sa carrière, Can peut se targuer d'aller à l'encontre des conventions musicales de son époque. Cependant, si Delay 1968 n'a certainement pas l'ambition, la cohésion et le génie des œuvres suivantes, il a tout de même le mérite de faire fusionner le jazz et le rock sur fond de culture expérimentale et d’atmosphère garage. Le disque annonce d'ailleurs une partie de la scène punk. Pour ce qui est des morceaux, ‘Butterfly’ ouvre le disque de belle manière. Il s'agit d'un titre stressant, spatial et futuriste, dans lequel une certaine tension est évoquée de façon habile par les différents musiciens. Les rythmiques insaisissables de Karoli, le Hendrix blanc, rencontrent le feeling black de Mooney et se noient dans l'atmosphère étrange provoquée par le synthétiseur à adrénaline d'Irmin Schmidt. Le rythme imposé par Jaki Liebezeit est assez pesant, et la basse de Czukay insistante. ‘Pnoom’, le titre suivant, est un morceau comique de 26 secondes, un quiproquo sonore et malin. Quant à ‘Nineteen century man’ et ‘Man called Joe’, elles ne sont pas forcément marquantes mais présentent une forme de cacophonie rythmée et quelques aspects de la musique de Can qui seront accentués par la suite. Entre ces deux titres s'intercale une belle ballade subtile et tendue, ‘Thief’, dans laquelle la guitare aiguisée et acide de Michael Karoli se met une nouvelle fois en valeur. ‘Uphill’, le petit frère de ‘Sister Ray’ du Velvet, révèle ensuite une prédominance rythmique évidente. La solidité du rythme est une nouvelle fois assurée en très grande partie par la basse de Czukay et évidemment par le jeu de Liebezeit qui prendra encore de l'importance dans les albums suivants, notamment dans la trilogie. Le dernier morceau, ‘Little star of Bethleem’, est perfectible mais rassemble suffisamment d'éléments pour rester néanmoins de qualité et bien symboliser certains aspects artistiques de la musique du groupe. Can pose dès lors avec cette collection des bases artistiques déjà en avance sur son temps et va y ajouter au fil de sa carrière des éléments beaucoup plus ambitieux, déboussolants, inquiétants, élargissant ainsi son concept en intégrant des composantes très expérimentales, sous l’influence de la musique contemporaine et des psychédélismes Barrett-ien et Velvet-ien. Par comparaison, Monster movie, le premier véritable album du groupe, sera un disque logiquement plus homogène, et plus complexe.

Note : 4/6

lundi 26 juin 2006

GENESIS Abacab (1981)

Genesis - Abacab
Pop (Angleterre)


Avec Abacab, Genesis poursuit sa route, et les premiers albums de progressif pur semblent désormais déjà bien loin… Mais l’heure n’est pas à la nostalgie. Ici le trio propose une musique synthétique et plastique, avec un son moderne et claquant. Une forme de new wave un peu futuriste, légèrement expérimentale, un peu artificielle, et pas toujours très ambitieuse non plus. On retiendra surtout le tubesque ‘Keep it Dark’, la mélodie de ‘Man on the Corner’, la section middle du flamboyant ‘No Reply at All’… peut-être aussi le morceau titre, malheureusement un peu crispant à cause de ses back vocals… Quant aux autres chansons, elles donnent un caractère monolithique au disque sans s’en détacher singulièrement. Genesis a tout de même penser à mettre dans son sac un morceau plus long que les autres, ‘Dodo/Lurker’, mais celui-ci se révèle finalement assez pénible à écouter. Dans l’ensemble c’est avant tout la production de l’album qui est intéressante car les compositions ne suivent pas toujours…

Note : 3,5/6

mardi 2 août 2005

KING CRIMSON Discipline (1981)

King Crimson - Discipline
Progressif, New Wave (Angleterre)


Voici la bête : Discipline. Une bête intellectuelle, mais pas toujours très docile. Une bête qui barit comme l’éléphant (‘Elephant Talk’) et qui s’enfonce dans un délire mystérieux et névrotique (‘Indiscipline’). Oui, ça y est, une fois encore, King Crimson a laché son animal en pleine nature. Que ce soit pour les parties rythmiques tumultueuses et entraînantes de ‘Thela Hun Ginjeet’ et de ‘Frame by Frame’, ou les panoramas pittoresques, lumineux et sereins, dessinés par ‘Matte Kudasai’ et ‘The Sheltering Sky’, on sent immédiatement qu’on fait partie du voyage. Du voyage dans l’antre de la bête. Dans Discipline, la technique est au service d’une musique cérébrale, intellectuelle et rigide, carrément mathématique. Les lignes mélodiques du chapman stick de Tony Levin, nouveau dans le groupe depuis Red, se déroulent et s’enroulent dans des sections rythmiques où règnent précision et osmose entre les musiciens. Autre petit nouveau : Adrian Belew, que l’on connaît bien puisqu’il a joué entre autres avec Frank Zappa et les Talking Heads. Ici une nouvelle fois en grande forme, il illumine le disque de sa voix. Mais ce sont évidemment les deux autres membres de l’équipage, les inénarrables Robert Fripp et Bill Bruford, qui vont constituer la base du groupe grâce à leurs immenses créativité et verve musicale. Ils construisent cet édifice musical avec une précision chirurgicale mais aussi avec une forme de… liberté, comme si le Roi Pourpre avait à nouveau, depuis sa désintégration post-Red, réussi à combiner de façon impossible la discipline musicale et la liberté créatrice. Oui, King Crimson semble avoir contourné le faux piège des années 80. Le progressif le plus intransigeant sait se joindre à une forme de new wave sophistiquée pour offrir un disque original et loin de tout repos. À écouter de toute urgence…

Note : 5,5/6