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dimanche 12 janvier 2014

MAGMA Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh (1973)

Magma - Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh
Zeuhl (France)


1973… encore toi, année dorée… Tu t’ouvres ainsi à la transe de Magma, et à ses obsessions… Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh est le troisième mouvement de la trilogie Theusz Hamtaahk, même s’il est le premier enregistré. C’est aussi le disque originel, l’an 0 pour Magma, le centre névralgique de la tentaculaire discographie d’un groupe à plusieurs dimensions. S’il incarne la vraie naissance de l’esprit Magma, il symbolise également l’intensification des forces de la vie, derrière un caractère pourtant sombre et élégiaque.

Mécanique et primal, le monolithe de Magma est intimidant. Si son esprit rôde encore, le jazz fusion semble parti en fumée, broyé par les températures et les éruptions étourdissantes de ce troisième opus. C’est ainsi qu’une musique emphatique aux accents teutons déboule et se dévoile en pleine lumière : l’ouverture ‘Hortz Fur Dëhn Stekëhn Ẁest’ brille par la superposition de ses chœurs et de sa rythmique, imperturbables. Aux velléités guerrières du concept, le contenu de Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh offre ses répétitions insistantes de patterns, son langage dur, ses rythmes décalés, martelés et autoritaires. Une musique mathématique et inquiétante, parfois assommante, souvent obsédante.

Mais ce n’est pas tellement la dimension grandiose, inédite et conceptuelle qui fait de Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh un grand disque ; j’y vois plutôt une œuvre précise, subtile, faite d’arrangements en or fin. Un opéra extraordinaire, mais peaufinant son art de façon plus classique et « terrestre », gardant même parfois un côté « musique soignée de conservatoire ». C’est toute l’attention apportée aux instrumentations qui donne au disque sa force, agrémenté d’une production noire et lustrée, de grande qualité (écoutez les magistraux ‘Ïma Sürï Dondaï’ & ‘Kobaïa Iss de Hündïn’). Les textures sont éclatantes et le rôle de chaque élément bien mis en valeur : la clarté du piano, percutant ; l’emphase des chœurs et des cris guerriers ; les cuivres rutilants ; la touche jazz cosmique apportée par la guitare lead…

La dualité puissance/subtilité se met au service d’une progression musicale saisissante. Tout le long de l’opus, la belle mécanique de Magma gagne du terrain. Elle progresse inexorablement, écrasant tout sur son passage, et s’offrant la victoire. Cela est assez flagrant sur ‘Nebëhr Gudahtt’, avançant sur un tapis de velours pour proposer une merveilleuse montée de tension, déchirante, et parfaitement exécutée, malgré quelques cris un peu surjoués. Le titre débouche sur ‘Mekanïk Kommandöh’, exultant jusqu’à l’euphorie, voire la danse extatique. Si le disque semble s’accomplir ainsi dans une certaine folie, ‘Kreühn Köhrmahn Iss de Hündïn’, le titre final, semble chanter avec douceur un paysage dévasté.

Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh fait sensation. On pourra regretter que certains chants/cris excessifs et quelques redondances poussent le concept à ses limites (sur ‘Da Zeuhl Ẁortz Mëkanïk’, parfois). Mais le troisième album du groupe demeure un disque particulièrement abouti et poignant, une œuvre vibrante et dynamique explorant certaines directions proposées par Carl Orff, Igor Stravinsky ou encore Béla Bartók. Hostile et imposant, il propose en parallèle un vrai régal d’instrumentations. Et pour cause, il est véritablement le siège d’un combat entre puissance et subtilité, que la seconde aura finalement remporté.

Note : 6/6

Morceaux fétiches : ‘Ïma Sürï Dondaï’, ‘Kobaïa Iss de Hündïn’, ‘Nebëhr Gudahtt’, ‘Mekanïk Kommandöh’, mais un peu tout en fait…

dimanche 7 avril 2013

PINK FLOYD The Dark Side of the Moon (1973)

Pink Floyd - The Dark Side of the Moon
Psychédélisme/Progressif/Expérimental (Grande-Bretagne)


Tant de choses ont été écrites, dites, vécues avec cet album, The Dark Side of the Moon... Dans cette chronique, je ne pense pas apporter grand-chose sur l’une des œuvres les plus fameuses de l’histoire du rock. Et accessoirement des ventes de disques (voire de chaînes hi-fi…)

Toutefois, j’aimerais brièvement parler d’un paradoxe que renferme la pierre noire de la discographie de Pink Floyd. En effet, beaucoup reprochent à ce disque son côté « trop parfait », trop lisse, et donc son aspect fade, sans âme et sans saveur. Suscitant indifférence, ennui et lassitude. Devant le travail impeccable réalisé à la production, on peut comprendre cet avis. Et c’est vrai que plane un peu cet aspect hermétique et froid, tout le long du disque.

Pourtant, j’ai l’impression que cet album est insufflé par le son d’une époque et, au final, restant lui-même très personnel, par son propre son, sa propre identité. La direction artistique proposée par ce disque est à double tranchant ; si l’on ne ressent rien, on accusera une production et des chansons sans relief. Mais d’un autre côté son identité, quand on la perçoit, en fait un disque clé dans l’histoire en lui donnant une place à part, une singularité.

Et puis voir un disque conceptuel s’introduire dans le monde mainstream est déjà un tour de force. D’ailleurs, honneurs aux deux acteurs qui auront joué le rôle de filtres entre cette musique et le grand public : Alan Parsons pour sa production musicale, fondamentale, et Bhaskar Menon pour sa production marketing et commerciale, particulièrement efficace.

Je me souviens avoir entendu Roger Waters dire que l’album était "driven by emotion", ce qui peut, justement, sonner curieusement par rapport à l’argumentaire des pourfendeurs de Dark Side. Pourtant, les frissons sur ‘Time’ sont bien réels. L’atmosphère d’époque très Zeitgeist de ‘Breathe’ également. Et que dire de cette magie qui nous illumine, le temps d’un morceau, ‘Us & Them’, comptant parmi les plus belles compositions du groupe, à la fois… intime et fédérateur. À moins que l’on ne cède à l’envoûtement, le temps d’un grand concert dans le ciel ; Rick Wright apporte encore une fois une touche essentielle, ‘The Great Gig in the Sky’ restant un des moments phare de l’œuvre.

A cette émotion se mêle un concept clé pour Waters : « l’empathie ». Elle imprègne le disque, lui donne toute cette approche conceptuelle. Les thématiques se rapprochent de M. tout le monde : le stress du travail, l’angoisse de la guerre, l’amour, la folie, la mort. On se reconnaît parfois dedans, et l’être humain y est finalement décrit, compris, pas forcément excusé. Un concept… intime et fédérateur, encore une fois.

Et puis les outils, les armes. La technologie qui illustre à merveille le concept d’une modernité étouffante. Un synthé EA. Des oscillations, des spectres. De l’effet Doppler. De la pop et du jazz. Le passé. Le futur. Ces réveils et pendules qui vous foutent la trousse. Ces voix noires et blanches. Ces notes de cristal. Les variations de styles divers, au sein d’un monolithe, d’une pierre noire, d’un diamant. Un diamant noir, dans lequel des groupes aussi divers que Dream Theater, Anathema ou Air, viendront puiser leurs influences.

Point besoin de s’appesantir sur ‘Money’. Autre exemple dans la carrière du Floyd dans lequel un songwriting approximatif et un tantinet benêt sera détourné de façon maligne, ici à coup de bruit de caisses enregistreuses et de basse sautillante. Alors oui, c’est vrai que le final du disque est un peu pompeux, ‘Eclipse’ refermant le disque de façon un chouia grandiloquente. Mais peut-être est-ce ‘Brain Damage’, morceau troublant le précédant, qui lui fait de l’ombre, avec son écriture introspective. Ces deux titres resteront en tout cas marquants dans les mémoires pour leur enchaînement, leur opposition, leur fusion.

En fait, à force de dire que Dark Side est surestimé, il va finir par devenir sous-estimé, finalement. Enfin presque. J’ai eu à certains endroits un regard désapprobateur sur cette œuvre, une relation conflictuelle aussi parfois. Curieusement, je maintiens le constat de ses défauts réels, mais ne peux nier une certaine aura. Je ne sais encore s’il s’agit, comme dit, de celle de l’époque durant laquelle elle a été créée. Ou alors s’agit-il de ces moments pendant lesquels je l’ai découverte… Il n’empêche de Dark Side mérite sa chance. Et même si la vénération entière et suspecte dont il est l’objet peut énerver, ne perdons pas l’occasion d’être éclairés par ses rayons et ses couleurs.

Note : 5/6

dimanche 29 juillet 2012

FAUST Faust IV (1973)

Faust - Faust IV
Krautrock (Allemagne)


Bruits et atmosphères soniques. Après The Faust Tapes, suite d’enregistrements très privés, Faust IV réalise un nouveau pas en avant dans l’expérimentation. Un équilibre entre recherche inventive et efficacité, beaucoup plus accessible que les précédentes œuvres. Faust IV, album drone, inconscient du post rock à venir, quelques années plus tard.

Face A. Les moments à retenir sont en premier lieu ‘Krautrock’, titre symbolique, dans une veine plus proche de Neu! que des expérimentations hostiles du passé. Spatial, un classique de la musique cosmique allemande, dans lequel se passent des choses étranges, dans des directions différentes, et dans ses recoins les plus cachés. ‘Jennifer’ reste aussi dans cette dynamique de flux, aux frontières du mélodique. Une autre réussite, dans le traitement des sons notamment. Quant à ‘The Sad Skinhead’, intercalé entre ‘Krautrock’ et ‘Jennifer’, il s'agit du titre le moins original, et à mon sens, le moins bon. Un support intéressant néanmoins pour le courant post rock. Enfin, ‘Just A Second’ complète bien le tableau, avec cette dimension sonique personnelle et expérimentale.

Face B. Il y a des passages que j’aime bien sur ‘Picnic On A Frozen River’ (cette montée souterraine à 0:54, et le passage jazzy central), mais la fin répétée à outrance (le motif que l’on retrouve sur « Faust So Far ») est quand même bien soûlante. ‘Giggy Smile’, plaisant et soutenu, devient un moment bien intrigant, de bonne tenue, tandis que le drone ‘Lauft…’ ajoute une nouvelle touche légèrement atmo, bruitiste, assez eno-esque, et au final très réussie. ‘It’s A Bit Of A Pain’, dernier morceau du disque, présente une ambivalence entre un côté assez classique, et une forme de perversion sonore qui détourne un peu le morceau, avec ces petits assauts industriels.

Le bruitisme de Faust IV semble davantage intégré dans un processus mélodique. Ce qui donne cette sensation d’équilibre ; les trois grands classiques de Faust sont chronologiquement une poussée vers cette mesure, même si l’expérimental reste toujours ambitieux. La forme change, le cœur du concept se maintient. Et de nouvelles atmosphères, prégnantes, sont sans cesse créées. Avec son quatrième album (le meilleur probablement), Faust, tout en faisant bouger les lignes et alimentant sa discographie, reste dans les pas de Stockhausen, Cage, Zappa et du Velvet. Radical, libre et jusqu’au-boutiste.

Note : 5/6

dimanche 24 juin 2012

Frank ZAPPA Over-nite Sensation (1973)

Frank Zappa - Over-nite Sensation
Rock / Fusion (U.S.A.)


Fort d’une quinzaine de disques à son actif, Zappa nous offre cette fois le sympathique Over-nite Sensation. Il s’appuie sur la troisième version des Mothers fraîchement créée et qui fonctionne déjà à plein régime : Bruce Fowler (trombone), Sal Marquez (trompette), Ian Underwood (flûte, clarinette, saxophones), soutenus par Ralph Humphrey (batterie) et Tom Fowler (basse). Bien sûr on ne saurait oublier la présence de Jean-Luc Ponty (violons), de George Duke (claviers), de Ruth Underwood qui excelle aux percussions (marimba et vibraphone) et… de Tina Turner et des Ikettes !

Ce premier disque de ce fringant line-up fait donc suite à l’aparté « jambe plâtrée » de Waka/Jawaka-The Grand Wazoo, spirituellement liés à Hot Rats. Par ailleurs, Zappa se montre ici davantage comme chanteur-compteur, se recentre vers un rock mélodique et parfois narratif, avec ses phrases cultes. Doté d’une esthétique seventies, urbaine, cradingue et salasse, Over-nite Sensation développe au sein de titres très compacts une multitude d’arrangements qui rentrent en collision, fusionnent, bouillonnent, et s’accordent au final pour donner un résultat très homogène et dense, avec des morceaux qui s’enchaînent très bien. Pour les moments fétiches, on pense par exemple au solo de la satire médiatique ‘The Slime’, au groove de ‘Dinah-Moe Humm’, aux mécanismes progressifs de ‘Zomby Woof’, à l’euphorie hirsute de ‘Fifty-Fifty’, et au classique ‘Montana’, propulsé notamment par les vocaux de Tina Turner et des Ikettes.

Multifacette, Over-nite Sensation se montre prog, jazzy, funky, technique, populaire et un peu dépravé, foncièrement moins expérimental qu'à l'accoutumé, mais carrément rock. Une belle énergie délivrée pour l’un des classiques de Frank Zappa & des Mothers.

Note : 4,5/6

mardi 22 mai 2012

GONG Angel's Egg (Radio Gnome Invisible Pt. 2) (1973)

Gong - Angel's Egg
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Angel’s Egg semble a priori plus pro que son prédécesseur, moins fou, tentant d’aboutir à une expérience musicale accomplie autrement. L’ensemble des titres nous plongent toujours dans un univers enchanteur, quasi cinématographique, celui de l’histoire de science-fiction servant de trame à la trilogie. On se prend au jeu de ce cirque musical, aux multiples facettes, aux différentes directions musicales, aux moult priorités esthétiques, aux divers instruments dominés chacun par de fortes personnalités artistiques.

L’ensemble forme une musique psychédélique collective, et encore un peu sauvage. On se sent néanmoins parfois un peu perdu dans ces morceaux assez courts, diversifiés, éparpillés tout le long de ce périple oblique, futuriste et hallucinatoire. Pour se repérer, on peut néanmoins regrouper ‘Flute Salad’/‘Oily Way’/‘Outer Temple’/‘Inner Temple’ dans une même suite.

Au niveau du line up, chacun semble pouvoir tirer son épingle du jeu autour de Daevid Allen et Gilli Smyth. Tim Blake aux synthés et Steve Hillage, guitariste, marquent aussi ce disque de leurs griffes, tout comme Didier Malherbe aux saxophones, l’explosif Pierre Moerlen aux percus, et Mike Howlett armé de sa basse... À noter la présence de Mireille Bauer aux percussions/glockenspiel et bien sûr la direction de Giorgio Gomelsky à la production (un vrai homme de réseau ayant travaillé avec Soft Machine et Magma, entre autres).

L’album fut enregistré au Pavillon du Hay, à proximité de Sens, en France. Le groupe vivait en ce temps-là dans cet espace propice à l’inspiration, plongé dans la nature (100 hectares de forêt), côtoyant des animaux sauvages. L’enregistrement fut possible grâce au studio mobile fraîchement acquis. Les musiciens pouvaient enregistrer de leurs chambres respectives et les câbles se faufilaient un peu partout à travers la maison. En somme, une installation amusante et ingénieuse, favorable à l’imagination et à la poésie.

Parmi les meilleurs moments : l’ouverture ‘Other Side of the Sky’, le vrai titre proprement spatial du disque. On note aussi les arpèges oniriques et la mise en scène musicale de ‘Prostitute Poem’, tout comme la fanfare prog de ‘I Never Glid Before’ qui a peut-être donné des idées au Mercury Rev des deux premiers albums. La suite centrale est également de bonne facture, notamment pour son travail sur les atmosphères.

Le tout forme un délire sympathique et maîtrisé, sans pour autant être un chef d’œuvre, la faute à certains passages peut-être un peu inoffensifs. Pour beaucoup il s’agit d’un des meilleurs Gong voire du meilleur. Pourtant, je lui préfère son successeur, You, qui voit les choses nettement plus en grand, s’éloignant progressivement des petites divagations passionnées, malicieuses et fantasques de l’œuf d’ange.

Note : 4/6

lundi 21 mai 2012

GONG Flying Teapot (Radio Gnome Invisible Pt. 1) (1973)

Gong - Flying Teapot
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Next mission : la planète Gong ! L’occasion d’écrire un peu sur la trilogie du groupe : Radio Gnome Invisible. Créé à la fin des années 60, Gong est la mise en musique d’un savoir, d’une érudition mystique dont Daevid Allen s’est saisi. La trilogie permet la déclinaison de sa mythologie cosmique et psychédélique, entre les voies hippie et bouddhiste, mettant en scène lutins et théières volantes.

Cela est également lié à l’usage des substances psychotropes, mais a-t-on vraiment besoin de le signaler ? Daevid Allen se montrera en tout cas réticent à cet environnement pendant la création de la troisième partie du triptyque : You. L’humour est également de mise, un humour non pas sarcastique mais plutôt joyeux, barré, et communicatif. Derrière tout cet échafaudage musical se trame enfin un message politique anarchiste, à l’image de la musique et de ses structures démantelées, au sein d’une fiction d’anticipation.

A l’instar de Soft Machine (formation dans laquelle Daevid Allen jouait avant d’être interdit de territoire britannique en 1967 pour une histoire de visa…), je trouve personnellement que Gong peut se marier avec une forme de philosophie spontanée sans tomber dans un intellectualisme forcé et arrogant. En tout cas, on mesure également comment les circonstances historiques, parfois proches de l’anecdote (un souci de visa) peuvent entraîner la création et la maturation de projets musicaux modifiant de façon considérable l’histoire même de la musique rock.

Flying Teapot, le premier volet de la trilogie, reste encore une mémoire du passé du groupe, même s’il s’intègre dans un nouveau projet artistique. Daevid Allen a en tout cas toujours la maîtrise du navire. L’influence du synthé de Tim Blake est notable tout comme l’apport de Steve Hillage, guitariste créatif, et de la section rythmique composée de Francis Moze (basse) et de Laurie Allan (batterie/percussions). À l’issue des sessions d’enregistrement, le groupe fut pourtant projeté dans un trou noir, son line-up étant plus que malmené, subissant même quelques allers-retours (dont celui de Daevid Allen lui-même). Enfin, précisons la présence de Giorgio Gomelsky à la production (Soft Machine, Magma).

Après une ouverture encore timide (‘Radio Gnome Invisible’), le morceau ‘Flying Teapot’ apparaît comme une des des pièces majeures du disque. Pour ses douze minutes, poussant la musique au-delà de ses limites. Pour son aspect funky-prog (!), ses nappes cosmiques et menaçantes, ses rayons de sax colorés et acides, son ambiance spatiale, mystique et conceptuelle. Pour sa marque dans l’histoire, dans laquelle Gong semble bien en avance.

‘The Octave Doctors and the Crystal Machine’ est un passage ambient, aussi éphémère que prenant, arrivant à point nommé après le plutôt faiblard et irritant ‘The Pot Head Pixies’, amusant pour son nom et son imagerie mais musicalement en deçà de ce que le disque propose par ailleurs.

‘Zero the Hero and the Witch’s Spell’, titre héroïque de dix minutes, est l’autre moment fort. On se plonge dans son ambiance « jazz de l’espace » et l’on découvre ses passages déboussolants assez réussis, ses moments atmosphériques de toute beauté, semblant illustrer un vide intersidéral mais évocateur, plein de sens.

Le titre de clôture ‘Witch's Song/I Am Your Pussy’ marque une présence toujours fondamentale et consubstantielle à l’existence de Gong : celle de Gilli Smyth. Une forme de délire sexuellement explicite, sans atteindre le paroxysme d’un ‘The Return of the Son of Monster Magnet’ de Zappa et des Mothers of Invention en 1966. Le morceau est sympa mais pas fondamental en lui-même.

Pour ses divers ingrédients et sa démarche aventureuse, Flying Teapot est un carrefour dans l’univers psychédélique, un tournant pour le groupe et pour le genre qu’il met au point. Un passeport nécessaire pour comprendre l’évolution de la gongographie, ses atouts et ses apports artistiques.

Note : 4,5/6

mercredi 11 avril 2012

ASH RA TEMPEL Join Inn (1973)

Ash Ra Tempel - Join Inn
Kosmische Musik (Allemagne)


Après les tribulations acides de Seven Up, Ash Ra Tempel retrouve un peu son identité première sur Join Inn. Klaus Schulze est de retour et distille deux ingrédients dont il a le secret : le groove déchaîné (batterie) et les atmosphères éthérées (claviers). Comme à l’accoutumée, la première plage est une invitation à un jam live retapé pour l’occasion : le fringuant et emblématique ‘Freak ’n’ roll’, free form assez propre. La seconde plage, ‘Jenseits’, méditation ambiante ésotérique, sied assez bien à la discographie parallèle de Schulze. Dès les premières ondes, dès les premières notes égrenées, on se retrouve absorbé dans ce fluide métaphysique et mélancolique, composé une fois de plus sur une autre planète et dans un autre temps. Rosi, compagne de Manuel Göttsching participe à ce voyage lunaire en y posant sa voix. En fait, on commence à cerner aussi la présence d’une dualité, de l’union homme-femme à travers tous ces disques cosmiques : de la pochette de Schwingungen à la participation de Rosi Müller, en passant par les voyages initiatiques en Suisse de Leary et de Kaiser accompagnés de leurs femmes... Célébration cosmique d’une communion entre les êtres, entre les âmes, et entre des morceaux duaux qui semblent se compléter à chaque fois depuis quatre albums. La production limpide et lumineuse de Kaiser donne tout l’éclat à l’évasion de ces deux symphonies teutonnes. On parle vraiment, toujours et encore, d’exploration psychique. Toutefois, cette dernière prendra fin pour Hartmut Enke, qui décida de quitter l’aventure en 73 à l’issue d’un concert à Cologne. Il ne se sentait plus d’attaque pour intervenir dans une musique aussi belle, dit-il. L’illumination de trop.  

Note : 5/6

mercredi 21 décembre 2011

Klaus SCHULZE Cyborg (1973)

Klaus Schulze - Cyborg
Kosmische Musik / Électronique / Ambient (Allemagne)

L’exploration des contrées cosmiques se poursuit avec Cyborg. Réalisé avec peu de moyens techniques, ce deuxième opus du maître reste une prouesse pour l’époque. Ici, la recherche avant-gardiste d’Irrlicht commence à se fondre avec les sons qui feront le futur de la discographie de Klaus Schulze. Une étape semble franchie. Armé désormais d’un proto-synthé VCS3, toujours très prisé de nos jours, Klaus Schulze continue d’ourdir ses nappes, ses strates harmonieuses, et de manipuler ses enregistrements d’orchestres. Une nouvelle grammaire du son se met en place.

Minimaliste par essence et maximaliste dans la forme (4 symphonies de 20/25 minutes), Cyborg montre aussi un caractère différent d’Irrlicht. Certes, la menace semble toujours latente, comme sur ‘Synphära’ et ‘Neuronengesang’ qui encadrent le disque et nous transportent dans un équilibre précaire. Mais les deux pièces centrales ‘Conphära’ et ‘Chromengel’, néo-classiques et tourmentées, demeurent plus mélodiques, dans une veine véritablement mélancolique, accompagnant le rêveur triste devant ses paysages dévastés. Klaus Schulze semble ici exploiter différemment l’aspect sombre de sa musique. Dans ‘Conphära’ par exemple, les sons acides d’une base synthétique en apesanteur laissent la place à des envolées de cordes électroniques, profondes et lugubres. Les atmosphères magnétiques nous enrobent, et nous font voguer à leur rythme. De même, l’excellent ‘Chromengel’, autre travail minutieux sur les ondes de cordes, nous compte à sa manière une poésie nocturne et sépulcrale, d’une beauté noire et funèbre.

Klaus Schulze nous délivre une nouvelle fois une œuvre monolithique, certes plus imposante encore qu’Irrlicht. Le style mérite d’être apprivoisé par l’auditeur qui souhaite s’aventurer avec courage dans ses régions froides, mornes et lunaires. Mais Cyborg reste surtout une œuvre introspective, réflexive. Visionnaires et planantes, les quatre grandes pièces atmosphériques qui composent le disque nous font découvrir les recoins du Temps, de l’Espace, et de notre Âme. Cyborg, au-delà de ce qu’il apporte à l’histoire de la kosmische Musik, est une véritable quête intérieure, et un voyage dans le temps, à travers les souvenirs du passé et les promesses du futur. Pour ces raisons, à la fois dérangeant et vitalisant, il demeure aussi un disque hybride. Et une fois écouté, le constat est éclatant : le cyborg nous a animés de son souffle.

Note : 6/6

vendredi 4 novembre 2011

GENTLE GIANT In A Glass House (1973)

Gentle Giant - In A Glass House
Progressif (Angleterre)


“People who live in glass houses shouldn't throw stones”. C’est donc sur ce proverbe que fut érigé In A Glass House, l’album le plus énigmatique de Gentle Giant, semblable à une maison de verre, laissant entrevoir ses jeux de lumière. En effet, l’éclat de la musique de Gentle Giant se dévoile encore dans cet étrange opus.

Pourtant, un changement majeur a été opéré : Phil Schulman, pièce maîtresse de Gentle Giant, a quitté le groupe, et une nouvelle ère s’amorce sous un autre label. Avec un nouveau style aussi, plus rock, peut-être plus accessible, mais toujours avec cette sophistication de chaque instant. Le disque est donc loin d’être impénétrable et son côté sibyllin vient au moins d’un fait assez simple : il n’a pas été facilement disponible pendant plus de 25 ans après sa sortie. Boudé par la distribution, jugé invendable, In A Glass House demeure néanmoins un des albums du groupe qui a eu le plus de succès.

L’entrée en matière peut sembler un tantinet déstabilisante. In A Glass House s’ouvre avec des bruits de verre, s’éclatant sur le sol. Puis une boucle façonnée par ce vacarme démarre… Avec ‘The Runaway’, Gentle Giant tiendrait-il ainsi un peu son ‘Money’ ? Rassurons-nous, le morceau délivre ensuite toute sa complexité. Une production assez lisse, équilibrée et parfaitement adaptée, met en valeur les enchaînements de gimmicks enchevêtrés et marqués par l’empreinte du groupe, toujours présente et palpable.

‘Experience’ et le morceau titre seront dans la même veine, titres tournant également autour de 8 minutes très inspirées. Même constat pour une composition fétiche, ‘Way of Life’. Certes, ses premières minutes restent difficile à appréhender, avec ce motif un peu cocasse. Cependant, pulsé notamment par la batterie de John Weathers, il devient assez marrant, plutôt malin, et particulièrement bien construit. Progressivement, il laisse sa place à une autre séquence plus profonde, mettant en valeur le rôle essentiel des claviers.

À côté de ces 4 morceaux exécutés avec minutie et brio, et d’une longueur analogue, on retrouve deux titres plus courts, assez délicats et raffinés : le minimaliste ‘An Inmates Lullaby’ et l’intimiste ‘A Reunion’. Gentle Giant aime s'attarder sur des formats plus courts que ceux rencontrés habituellement dans les sphères progressives. Avec toujours cette intensité cérébrale, cette minutie, cette complexité non dénuée de fraîcheur.

Aventureux, et tout en restant homogène, In A Glass House présente alors une réelle solidité, et une aura très particulière. Au carrefour de la discographie du groupe, l’opus tient toute sa puissance de ses différentes sources d’inspiration. De ses contrastes aussi, à la fois hermétique et envoûtant. Fort de cela, il pourrait ainsi faire office de meilleur disque de la formation.

Note : 5,5/6

samedi 12 décembre 2009

DEEP PURPLE Who Do We Think We Are (1973)

Deep Purple - Who Do We Think We Are
Hard Rock/Heavy Prog (Angleterre)

Who Do We Think We Are est le dernier album de la célèbre formation Mark II de Deep Purple. Les risques et l’impétuosité brute des albums précédents semblent avoir été écartés pour donner place à un rock and roll propre et un peu inoffensif, voire agaçant par moments. Certes les musiciens maîtrisent l’aspect technique et dynamique du disque, mais ils restent un peu en pilotage automatique. Quand il n’est pas apprécié et sauvé par la bonne humeur de l’auditeur, Who Do We Think We Are semble vraiment moyen. Aucun titre ne deviendra majeur, même l’enlevé ‘Woman From Tokyo’ qui sert de hit à l’album. Si ‘Mary Long’ et ‘Super Trouper’ sont un peu pénibles, ‘Smooth Dancer’ et ‘Place in Line’, assez entraînants, résistent mal à l'outrage du temps. Quant au tonique ‘Rat Bat Blue’, il reste plutôt sympathique mais apporte peu. Enfin ‘Our Lady’, légèrement pompeux, est un adieu un peu manqué pour le Mark II. Dans Who Do We Think We Are on ne retrouve que l’identité de Deep Purple délavée dans un projet à bout de souffle qui ne suscite pas beaucoup d’excitation, malgré la qualité d'exécution. La fatigue des tournées et les tensions internes auront eu donc raison de la bonne santé du groupe. Une nouvelle ère doit dès lors s’amorcer… ce qui est sur le point d’aboutir : le Mark III prend le relais, avec David Coverdale au chant et Glenn Hughes à la basse, pour Burn, l’album suivant.

Note : 3/6

lundi 10 novembre 2008

DUELLO MADRE Duello Madre (1973)

Duello Madre - Duello Madre
Progressif / Jazz-Rock / "Canterbury" (Italie)


Duello Madre. Le pied. Avec Picchio dal Pozzo, on tient peut-être ce qui se rapproche le plus du courant Canterbury… en Italie. Les atmosphères moelleuses et fragiles, les cuivres perturbateurs, énergiques et agiles… auxquels on ajoute un gros travail à la basse… et l’on obtient cet album technique et insolite, portant le nom de son géniteur, groupe énigmatique entre mille, né de l’union d’anciens membres d'Osage Tribe et de Circus 2000 (et comptant en ses rangs Pippo Trentin, sax tenor).

Il s’agit d’un disque exigeant, ambitieux et élégant. La production de Gian Piero Reverberi met en valeur tout l'éclat et le rôle primordial de chacun des instruments (saxophone, flûte, guitare & basse, percussions). Néanmoins, beaucoup trouveront l'opus dense et confus, malgré sa courte durée le rendant assez accessible, comparé à un Third de Soft Machine par exemple (plusieurs écoutes furent tout d’abord nécessaire pour baliser le terrain, planter le harpon dans la bête, puis d’autres pour la maîtriser).

Cinq morceaux constituent cet album de jazz-rock progressif, faisant le grand écart entre les atmosphères méditerranéennes et les influences de la Nouvelle-Orléans. On retiendra surtout ‘Madre’, long morceau d’une dizaine de minutes captant la magie du mouvement Canterbury et jouant sur les contrastes de passages plus calmes et d’autres plus animés.

Cependant, le travail à la basse apparaît sans doute comme l’un des éléments les plus marquants, et ce sur tous les morceaux : que ce soit sur ‘Aquile Blu’, le titre d’ouverture (le seul track contenant du chant, d’ailleurs assez typiquement italien) ou sur ‘Momento’, qui contient un interlude onirique à la flûte. On ne saurait oublier non plus ‘Otto’ et ‘Duello’, titre final, montrant encore le sens du rythme du groupe et l’utilisation de sa basse serpentine.

Pfff… Et après, qui osera nous bassiner que les progueux n’ont pas de bonnes sections rythmiques ? En tout cas, si cet album éponyme demeure sans suite, il reste quand même un gros coup de pied dans la scène italienne, un disque formidable et chaleureux illuminant le courant progressif de ses lumières. Et puis, quelle pochette…

Note : 5/6

mercredi 2 juillet 2008

CAPTAIN BEYOND Sufficiently Breathless (1973)

Captain Beyond - Sufficiently Breathless
Hard Pop (U.S.A.)


Derrière cette pochette amusante, farfelue et un peu flashy, se cache le deuxième album de Captain Beyond, formation dans laquelle on retrouve notamment le chanteur de Deep Purple, Rod Evans, qui la quittera en fin d’année. Également présents : le guitariste Larry Reinhart et le bassiste Lee Dorman, anciens membres d’Iron Butterfly (qu’ils retrouveront d’ailleurs par la suite).

L’ensemble de l’album regorge d’un rock arty assez soutenu, légèrement heavy, proposant aussi des parties plus acoustiques. Cependant, Captain Beyond délaisse globalement la musique brute et énergétique du premier opus pour se tourner davantage vers une forme de pop ensoleillée, assez travaillée, et plus lisse. Si l’on peine parfois à distinguer les horizons progressifs entrevus sur le premier album, ici estompés (ou exprimés différemment), un certain caractère psychédélique est bien maintenu.

Parmi les meilleurs moments de Sufficiently Breathless, on pense rapidement à ‘Drifting In Space’, morceau endiablé assez marrant. Il se dote finalement d’une certaine efficacité, malgré l’innocence dont il pourrait faire preuve. ‘Starglow Energy’, plus méditatif et mélancolique, et ‘Bright, Blue Tango’ demeurent quant à eux parmi les morceaux les plus soignés et intéressants du disque.

Sufficiently Breathless souffre même d’un problème majeur : beaucoup ont préféré le premier album et ont été un peu décontenancé de la tournure pris par ce deuxième disque. De plus, l'absence du cofondateur du groupe, Bobby Caldwell (attention à l’homonymie) reste peut-être pénalisante. Mais dans tous les cas, ce disque plaisant et sympathique aura tout de même une carte intéressante à jouer chez les amateurs de hard pop seventies… Sufficiently Breathless proposant la seconde face d’une même réalité : celle d’un groupe de rock psyché très expressif.

Note : 4/6

jeudi 13 juillet 2006

CAN Future Days (1973)

Can - Future Days
Krautrock (Allemagne)


Avec Future Days, dernier volet du triptyque, si j'ose dire, on voyage très loin. Ce disque, peut-être le plus homogène de la carrière du groupe, propose en effet un itinéraire musical, maritime et exotique. Prouvant une nouvelle fois les talents d'une section rythmique déroutante et déboussolante, cette oeuvre visionnaire et atmosphérique parvient à nous mener vers ses abysses océaniques. Avec Future Days, Can fait baigner son krautrock dans des ambiances aquatiques... Ce périple démarre avec le titre éponyme, une mélodie ensorcelante et avenante, composée par des sirènes. Can révolutionne ici son propre style et atteint des dimensions cosmiques et métaphysiques. En laissant de côté les angoisses kafkaïennes de Tago Mago, le groupe offre une musique étonnamment calme, berçant l'auditeur. ‘Spray’, le titre suivant, se situe encore plus dans une optique expérimentale, avec ses lignes boogie étouffées dans une écume atmosphérique. Quant à ‘Moonshake’, il s’agit un peu du récif de l'album, un titre un peu plus froid et dur, tout en restant très mélodique. L'album débouche sur ‘Bel Air’, titre climatique et liquide, morceau impossible de vingt minutes. Comme dans le premier titre ‘Future days’, on perçoit une mélodie discrète, suave et enchanteresse. C'est le retour des sirènes. L'influence jazzy est bien présente mais c'est évidemment le côté planant qui est prépondérant, largement accentué par la basse de Czukay, naviguant de tons en tons. La voix de Suzuki se fond et se confond avec les autres instruments, et la guitare de Karoli encadre le morceau par ses sonorités sifflotantes et lointaines. Une fois encore, la performance de Liebezeit est étourdissante de maîtrise et de maturité. Future Days est un voyage authentique vers des panoramas musicaux envoûtants. Le disque devient à lui seul une expérience à vivre, et surtout un album largement en avance sur son temps, dont l'écoute se fait fatalement indispensable.

Note : 6/6

lundi 15 mai 2006

ANGE Le cimetière des arlequins (1973)

Ange - Le cimetière des arlequins
Progressif Symphonique (France)


Le soir, dans la brume bleutée, j’aperçois la procession des arlequins… ils grimpent une montagne verdoyante et transportent des présents, de l’or, de l’encens… C’est avec Le cimetière des arlequins que j’ai découvert le monde musical si particulier d'Ange… Ce deuxième album du groupe demeure plus cohérent et plus homogène que le précédent, et le style y est plus affiné. Il nous emmène dans un univers onirique, magique et humoristique (‘L’espionne lesbienne’), parfois plus intimiste et coquet (‘La route aux cyprès’) mais toujours aussi sombre… et parfois même macabre, si ce n’est angoissant (les ambiances de ‘Bivouac final’ et surtout le terrible morceau éponyme). Dans l’ensemble, la musique reste toujours très exubérante et typée. D’ailleurs quoi de plus naturel pour Ange d’ouvrir l’album avec une reprise du très théâtral Jacques Brel (‘Ces gens-là’) ? Il y a en outre un morceau dont je ne me lasse pas : ‘Aujourd’hui c’est la fête de l’apprenti sorcier’, petite perle de progressif enveloppée dans des nappes de claviers célestes (notons que le mellotron n'est pas utilisé avant 1978 et l'album Guet-apens). De plus, les textes sont également réussis, demeurant bien sûr un élément particulièrement important. Bref, toujours très atmosphérique, et souvent dérangeant, ce deuxième album est un passage obligé dans le monde du progressif français.

Note : 5/6

jeudi 20 avril 2006

GENESIS Selling England by the Pound (1973)

Genesis - Selling England by the Pound
Progressif Symphonique (Angleterre)


En 72-74, Genesis est probablement à l'apogée de sa carrière. Avec Selling England by the Pound, il nous offre son deuxième sommet discographique. Dès le titre qui ouvre le disque, ‘Dance with the Moonlit Knight’, la voix de Peter Gabriel nous transporte dans un monde féerique plein de magie, d'intimité et de mélancolie. Des atmosphères sombres et énigmatiques émanent parfois du morceau et captivent l'auditeur. Le piano de Tony Banks fait des merveilles, tout comme sur l'épatant ‘Firth of Fifth’ où les notes s'emballent dans un tourbillon musical assez renversant. La fin de l'opus est également magistrale : l'instrumental ‘After the Ordeal’ est saisissant, grâce à la vivacité de la mélodie, et le morceau suivant, ‘The Cinema Show’, demeure véritablement une pièce maîtresse dans ce puzzle musical. Ici une mélodie discrète va laisser place à un long dialogue entre instruments pour finalement faire éclore un magnifique solo de clavier, auréolé d'une atmosphère épurée absolument troublante. Quand cette dernière s'estompe, le dernier titre ‘Aisle of Plenty’, parfaitement enchaîné, nous rappelle les mélodies de ‘Dance with the Moonlit Knight’ avant de sombrer délicieusement une fois encore dans ces ambiances brumeuses et mystérieuses qui donnent à cet album un charme irremplaçable. Passons enfin brièvement sur les morceaux les moins intéressants : ‘I Know what I Like (In your Wardrobe)’ reste correct au niveau du couplet mais le refrain est assez assommant. Quant à ‘More Fool Me’, c'est une forme de guimauve peu engageante chantée par Collins. Concernant l'épique ‘The Battle of Epping Forest’, il regorge de bons moments sans être vraiment exceptionnel. Dans l'ensemble, la production est d'une luminosité et d'une clarté irréprochables et fait ressortir la musicalité des morceaux, dont l'interprétation se révèle d'une précision remarquable. Ainsi, Selling England by the Pound apparaît comme une grande pièce des seventies, et un prétexte de plus pour rêver tout éveillé.

Note : 5,5/6

mardi 18 avril 2006

GENESIS Live (1973)

Genesis - Live
Progressif Symphonique (Angleterre)


Enfin une borne pour se reposer dans cette aventure génésis-ienne. Je vais donc en profiter pour rappeler le parcours qui m'a amené à Genesis. C'est vrai que quand j'étais petit j'étais assez amusé et diverti par leurs infâmes morceaux des eighties et nineties qui envahissaient les ondes FM. En fait j'étais presque fan, oui, je dois passer aux aveux. Ceci dit je n'en ai pas honte car cela fait partie de mon parcours personnel dans le monde de la musique, avec ses embûches, ses impasses, ses routes droites dirigées vers l'horizon, ses découvertes les plus incroyables, ses erreurs les plus improbables... En fait, quand on me révéla que Genesis était un groupe de rock progressif, cela fut trompeur, puisque j'avais en tête leur soupe indigeste qu'ils avaient préparée pendant les deux dernières décennies. Mais un jour je découvris la partie immergée de l'iceberg... Foxtrot, et ces pochettes étranges de ces disques de Genesis... groupe des Seventies... je repérai dès lors de nouveaux rivages... et je choisis de m'y échouer. Ces atmosphères, ces structures, cette esthétique devenue familière... et là le génie comme l'intérêt premier du groupe se dévoilèrent à moi.

*****

Ce live de Genesis ici-présent n'est pas le plus important de leur carrière et souffre de la comparaison du célèbre Seconds Out. En outre, cet enregistrement ne vient même pas de la volonté du groupe. Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'interprétation est propre, très fidèle aux albums, ce qui constitue un problème en soi, au niveau de l'intérêt même de ce live, vu qu'il ne peut se distinguer clairement des disques studio de Genesis. Cependant, comment résister à ‘Watcher of the Sky’ ? C'est toujours un grand plaisir de se plonger dans un concert-représentation de Genesis avec ce morceau comme ouverture magistrale. Le mellotron reste en effet toujours aussi saisissant. Le disque contient 4 autres morceaux classiques, joués avec puissance et sans excentricité : ‘Get'em out on Friday’, ‘The Return of the Giant Hogweed’, ‘The Magical Box’ et en clôtur, ‘The Knife’. Ce Live est juste un bon moment dont on n'a pas non plus vraiment envie d'abuser. Un enregistrement de concert plutôt propret et sympathique qui ravira les fans.

Note : 3/5

mardi 16 août 2005

GENTLE GIANT Octopus (1973)

Gentle Giant - Octopus
Progressif (Angleterre)


Octopus est un disque respecté dans le milieu. Les morceaux... courts ! ne sont pourtant pas vraiment des pièces des plus incisives ou directes : ils se démarquent par leur justesse d'interprétation effrayante, et leurs sophistications et arrangements élégants, notamment sur les deux premiers titres. Ce disque proprement tentaculaire et organique, inspiré par l’œuvre de Rabelais, fait preuve en outre d'une grande synthèse d'influences : les inflexions médiévales sont bien présentes (‘Raconteur Troubadour’) tout comme un certain côté hard rock (‘A Cry for Everyone’), le tout condensé dans huits morceaux joués avec une grande dextérité. Par ailleurs, on retrouve d’une part ces textures de son si particulières qui forgent l’identité du groupe, comme sur l’instrumental liquide ‘The Boys in the Band’, et d’autre part un véritable travail sur les voix, une nouvelle fois (‘The Advent of Panurge’, le sincère ‘Think of Me with Kindness’). Globalement, grâce à son originalité et à sa forte personnalité, le Gentil Géant a su prendre à contre-pied le monde du rock progressif, et ce n’est pas rien. Il devient une référence incontournable, notamment avec Octopus, même si sa popularité n’est pas toujours au niveau de ses efforts. D’ailleurs, je ne suis pas un fanatique de cet album en particulier, mais force est de constater son apport à la discographie du groupe dont il a nettement contribué à la solidification. Peut-être s’agit-il parfois d’une musique qui brille plus par sa forme que par son contenu.

Note : 4/6

samedi 30 juillet 2005

KING CRIMSON Lark's Tongues in Aspic (1973)

King Crimson - Lark's Tongues in Aspic
Progressif (Angleterre)


En exil. Très souvent, c’est loin de certains disques que l’on peut réellement percevoir leur essence et leur sens. Loin de l’anarchie de la sensibilité. C’est un peu de cette manière que j’ai pu comprendre cet opus de Crimson, à moins que cela soit encore plus particulier. En effet, c'est en arrêtant de l’écouter un moment que j’ai pu cerner la distance qui se trouvait entre la tranquillité toute relative de la planète Terre et l’endroit où il voulait m’emmener. En exil.

Longtemps j’ai dû m’éloigner de sa musique pour mieux l'apprivoiser. Si la majorité de mes disques est sujette à mes théorisations plus ou moins habiles et à un recul nécessaire, pour celui-ci c’est encore plus spécifique : j’ai vraiment voulu me détacher de mes sens, avec méfiance, j’ai voulu faire confiance à mon intellect (ou ce qu'il en reste), j’ai voulu préparer le terrain, dès les premières écoutes. J’ai voulu conceptualiser avant d’écouter en profondeur. Loin du disque. En exil.

Larks’ Tongues in Aspic est le début d’une nouvelle ère, et un support pour les disques Starless and Bible Black et Red, autres pièces maîtresses de la discographie du groupe. On aurait pu croire à la lente décomposition de la bête à l’issue d’une mort violente mais force est de constater que le recrutement autour de Fripp de personnalités artistiques comme John Wetton, Bill Bruford, David Cross et Jamie Muir fut bénéfique au niveau de la cohérence, de l’originalité et de la qualité intrinsèque de l’œuvre que Crimson nous propose. Une œuvre lumineuse, exotique et mystique. Complexe et visionnaire. Agressive et dangereuse, enfin. Un voyage sensoriel et magique. Un exil.

Les deux parties du morceau titre sont un passeport pour une île inconnue, celle des grands espaces et du temps infini qui s’égrène. Des percussions mystificatoires, des guitares obscures et énergiques, des cordes de lumière. Des mélodies qui scintillent. Magnétisantes. De la mélancolie de ‘Book of Saturdays’ à l’hypnotisme éprouvant du dynamique ‘The Talking Drum’, cet album de Crimson est un récit de voyage sonore (appuyé par les textes de Richard Palmer-James), un tissu homogène d’expérimentations transcendées par des séquences émotionnelles intimes et vivifiantes. Si 'Exiles' nous fait part de ses mystères et de son aura, ‘Easy Money’ enfonce le clou, que ce soit au niveau de la recherche expérimentale ou de l’importance de la place, fondamentale, des percussions.

Nous voilà échoués dans un autre univers. Larks’ Tongues in Aspic est un disque venu de nulle part, une œuvre qui nous invite à découvrir un paysage musical insulaire dans lequel l’auditeur ressentira le besoin de se désintégrer et de vaporiser de part en part chacune de ses cellules. Plus qu’un disque : une révélation. À écouter loin, loin, loin. En exil.

Note : 5,5/6

dimanche 17 juillet 2005

AREA Arbeit Macht Frei (1973)

 Area - Arbeit Macht Frei
Progressif Italien / Jazz-Rock / Fusion


Area, groupe notamment aux trousses de Soft Machine, de King Crimson et de John Cage, développe ici une musique fusionnant jazz-rock, avant-garde, style Canterbury, et folklore oriental. Cette formation se revendique, par l’intermédiaire de la pochette dadaïste et militante du disque, comme un « groupe populaire international » et dénonce la barbarie nazie à travers le titre de l’album qui fait référence au tristement célèbre slogan. L’érudition des membres d’Area est mise au service d’une musique de qualité, rigoureuse et vivante, exécutée avec vigueur, proposant des thèmes éclatants et des expérimentations plutôt réussies. La chaleur du jazz vous prend aux tripes et annonce un peu parfois les illuminations des Italiens de Picchio dal Pozzo, eux aussi lancés sur les traces de Robert Wyatt. Le rythme de l’oeuvre est varié, parfois souple et soutenu, parfois dilué dans des expériences sonores psychédéliques. Quant à la voix acrobatique et expérimentée de Demetrio Stratos, elle s’insère parmi les autres instruments avec une étrange facilité, même si elle aura tendance à véritablement irriter l'auditeur pour son exubérance, point faible du disque. Arbeit Macht Frei est dans l’ensemble une œuvre de référence, et reste en tout cas une marque d’ouverture sur différents styles, parfaitement assemblés et entremêlés, une volonté de synthèse nécessitant l’éclatement des frontières musicales, où la diversité est au service d’une certaine « unicité ». Un très grand disque !

Note : 5/6

vendredi 15 juillet 2005

LE ORME Felona e Sorona (1973)

Le Orme - Felona e Sorona
Progressif Italien / Symphonique


Le Orme s’avère être un guide de choix pour explorer les panoramas progressifs transalpins. Si certains thèmes de Felona e Sorona, un concept album dans la pure tradition du mouvement, se fixent assez bien dans la mémoire de l’auditeur, ce sont bien les atmosphères sombres et romantiques qui apparaissent comme l’atout majeur de l’opus.

Se plonger dans Felona e Sorona c’est en effet en découvrir l’aura si particulière qui entoure ces neuf morceaux d’une troublante suspicion. Même si l’on pourra regretter quelques légèretés dans le style d’écriture, le disque nous offre notamment deux grands titres : ‘Sospesi nell’Incredibile’, et un ‘Rittrato di un Mattino’ rappelant un peu étrangement le ‘A Whiter Shade of Pale’ de Procol Harum. Le reste de l’album navigue entre une tension inquiétante et des réflexions lascives qui donneront le beau rôle aux différents claviers de Toni Pagliuca.

Ce petit disque à la pochette bleutée que l’on écoute de façon très personnelle s’apparente de près ou de loin à un hommage aux plaisirs des sens de l’auditeur. Néanmoins, si Felona e Sorona est de façon générale une œuvre touchante et intime elle n'en dégage pas moins un certain sentiment d’universel. D’ailleurs, pour poursuivre ce paradoxe, si cet album sait se dissimuler sous les traits d’une curiosité locale, il fait figure de classique, particulièrement prisé par de très nombreux aficionados du groupe.

Note : 4/6