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samedi 7 juin 2014

Brian ENO Taking Tiger Mountain (By Strategy) (1974)

Brian Eno - Taking Tiger Mountain (By Strategy)
Rock expérimental / Art rock (Angleterre)


Après un premier album plutôt ambitieux, Brian Eno poursuit sa route avec Taking Tiger Mountain, sorti en 1974. À travers cette pop sophistiquée aux accents glam un peu glauques, Eno marque encore sa filiation avec Roxy Music, qu’il avait quitté en 73. Cependant, il se tourne vers une forme d’« exercice », en fournissant un travail considérable (et varié) sur les sons et la production des titres, mais délaissant quelque peu l’essence de ses chansons, leur « âme » véritable.

Si le disque semble plus abouti que le précédent, les morceaux manquent un peu de passion, et l’auditeur se sent peut-être moins complice de l’artiste, le sentiment de lassitude n’étant jamais loin. Certains travaux méritent néanmoins d’être entendus, voire retenus ; ‘The Great Pretender’, ‘Third Uncle’, éventuellement ‘The True Wheel’ et le morceau final ‘Taking Tiger Mountain’, terminant le disque en toute sérénité. Le reste m’est assez difficile d’écoute, de par la politique glam pratiquée, et l’hermétisme de certains titres.

Certes, Brian Eno confirme son aisance et le style pratiqué sur son premier album solo, en poussant la pop dans certains de ses derniers retranchements (aidé de ses Oblique Strategies, instructions très brèves, sous forme de cartes tirées au hasard pour stimuler la création artistique). Mais il figure peut-être cette fois-ci face à un mur ; il est temps de trouver une nouvelle modalité pour expérimenter. Ce qu’il ne tardera pas à faire, avec sa première référence discographique en solo : Another Green World.

Note : 3,5/6

lundi 20 janvier 2014

MAGMA Köhntarkösz (1974)

Magma - Köhntarkösz
Zeuhl (France)


Köhntarkösz est comme un flux de pensée, ou comme un spectre sombre et inquiétant avançant progressivement, de façon latente, comme tapi dans l’ombre. Magma montre une nouvelle facette de son art, ici plus expérimental, là où le groupe me plaît davantage. Avant tout, le groupe nous propose un imposant morceau titre, formé de deux sections d’une quinzaine de minutes. Il présente aussi deux petites compositions de cinq minutes environ : ‘Ork Alarm’ du bassiste Jannick Top, et ‘Coltrane Sündïa’, en hommage au maître.

Cet album représente l’un des premiers contacts que j’ai eu avec le groupe. Mystérieux, il avait plusieurs secrets à révéler. Loin de la musique « totale » de Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh, Köhntarkösz n’en demeure pas moins une forme d’alter ego, en « négatif photographique ». Si le groupe n’a cessé de gagner en renommée, il semble ici se diriger vers une musique de plus en plus intérieure, délaissant cette fois les cuivres, mais jouissant toujours des atouts du groupe : ses chants venus d’ailleurs, ses claviers sinueux et son assise rythmique, incarnée par Christian Vander et Jannick Top.

La première partie du morceau titre est une véritable réussite. Le tempo est entretenu ici de manière lente et pensante, comme marque de fabrique d’un disque étrange. Tout semble cohérent, autonome et en parfait équilibre. Les atmosphères sont évocatrices, insidieuses, mais charment l’écoute. Les instruments et les voix semblent s’écouter, voire s’observer. Le morceau est un vrai régal, pourtant mêlé d’interrogations. La montée en tension de la composition aboutit à l’apparition brutale d’un clavier saturé, appuyé par un étourdissant travail d’harmonies au piano, dures et implacables.

Pourtant, la fin de la première partie du morceau ‘Köhntarkösz’ annonce une forme de sérénité, comme celle parfois rencontrée chez Popol Vuh. Mais il n’en est rien : la seconde partie débute avec pour trame de fond cette même inquiétude, comme caractère dominant. C’est ensuite l’univers de Soft Machine qui s’offre à nous, avec de nouveau les tribulations d’un clavier saturé, toujours soutenu par des parties de piano et des vocaux en pointillés. Le titre s’enferme ensuite dans des répétitions un peu assommantes, avant de se retrouver ses esprits pour une coda triomphale et libératrice, plutôt réussie.

Concernant les deux autres titres, ‘Ork Alarm’ reste une curiosité un peu électronique et extra-terrestre, étonnante mais pas forcément palpitante, avec ses notes de violons hachées et monotones. Écrite par Jannick Top, cette composition un peu amusante et un peu inquiétante préfigure une autre façon de faire de la musique sombre. Elle pourra éventuellement servir de support aux développements d’Üdü Ẁüdü, le disque suivant. Quant à ‘Coltrane Sündïa’, le dernier titre, il est parfait pour la quiétude d’un dimanche. Une référence explicite à Coltrane, l’icône originelle, pour un morceau calme et léger, où le piano est roi. De l’expérimental discret, tout en douceur.

Derrière son aspect labyrinthique, Köhntarkösz s’apparente à une nouvelle révélation. Malgré l’échec commercial, il devient un disque majeur dans la discographie fragmentée de Magma, notamment pour son merveilleux morceau titre, parfaitement maîtrisé dans chaque direction entreprise. Cependant le climat commençait déjà à s’assombrir, l’époque devenant synonyme de tension musicale comme de débauches physique et nerveuse, amenant une mystérieuse dissolution en 1974. Pour un nouveau départ ?

Note : 5/6

Morceau fétiche : ‘Köhntarkösz’ (première partie notamment)

lundi 13 janvier 2014

MAGMA Ẁurdah Ïtah (1974)

Magma - Ẁurdah Ïtah
Zeuhl (France)


Ẁurdah Ïtah est le deuxième mouvement de la fameuse trilogie Vanderienne, Theusz Hamtaahk. Rappelons que, curieusement, ses trois parties commencèrent à être enregistrées à rebours, Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh étant en réalité le troisième mouvement de la pièce. De plus, la première partie de la trilogie, portant d’ailleurs son nom, n’a jamais eu la chance d’obtenir un enregistrement studio.

Autre particularité, Ẁurdah Ïtah est travaillé par une formation de Magma resserrée. Il fut d’ailleurs sorti sous le nom de Christian Vander, même s’il est considéré par beaucoup comme un album de Magma. Le disque avait vocation à être de nouveau enregistré par le groupe dans son ensemble, mais le projet fut avorté.

Troisième élément, Ẁurdah Ïtah est la B.O. du film Tristan et Iseult d’Yvan Lagrange, que je n’ai moi-même pas pu visionner (et qui n’a d’ailleurs pas très bonne presse je crois). Christian Vander n’a finalement pas accepté l’utilisation de sa musique pour ce long-métrage (même s’il était trop tard). Paradoxalement, si le disque reste lié à une autre entité, un film, il est censé révéler plus que tout autre album l’identité artistique de Magma, puisant sa force dans ses chœurs fiers et les martellements de ses claviers.

Ainsi, « après » la tempête Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh, on retrouve avec Ẁurdah Ïtah davantage de calme, voire plus d’intimité, sans pour autant délaisser l’intensité intérieure du groupe. Le disque semble encore un peu embryonnaire mais demeure interprété avec vigueur. Âme de Magma, le chant reste plus que jamais prédominant, et permet bien sûr l’émergence d’une forme de sacré.

Ceci dit, en écoutant Ẁurdah Ïtah je m’explique davantage pourquoi j’aimais Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh : pour ses mélodies, ses harmonies, ses instrumentations et le son qui les mettaient en valeur… Ce n’est évidemment pas l’absence relative de grandiloquence ou d’exubérance qui me trouble dans Ẁurdah Ïtah, c’est tout simplement le manque de repères, de moments qui m’envoûtent, de chansons phare éclairant mon chemin.

Ici la musique est parfois trop linéaire, lisse et opaque, malgré une maîtrise indéniable. De plus, sa nudité semble mal s’associer à son caractère très typé. Enfin, le groupe cultive son style avec brio mais avec moins de générosité ; Ẁurdah Ïtah développe probablement une musique de qualité, agréable même, mais parvenant difficilement à conquérir totalement l’auditeur. En fait, c’est peut-être sur Ẁurdah Ïtah que l’art de Magma se montre le plus pur, le plus « essentiel », et donc le plus hermétique.

Note : 3,5/6

Morceaux fétiches : /

mardi 17 septembre 2013

HARMONIA Musik von Harmonia (1974)

Harmonia - Musik von Harmonia
Krautrock / Kosmische Musik (Allemagne)


Zip… zip… pfuit… pfuit… splouf… splouf… bzouing… bzouing… klang… klang… La musique d’Harmonia est électronique, mécanique et synthétique. Cosmique. Elle est le fruit de la collaboration entre Michael Rother (Neu!), Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius (Cluster). De façon élégante et sensible, le groupe crée des ambiances lumineuses et spatiales comme des séquences plus rythmées et magnétiques, « motoriques » (en héritage de Neu!), avec un son très contemporain, très industriel. Les textures nous rappelleraient presque des matières physiques sorties d’usine, souples ou rigides, des produits de synthèse chimique, des plastiques caoutchouteux lisses et ondulés... Parmi les meilleurs titres de l’opus : ‘Dino’ et sa rythmique répétitive et tendue (qui pourrait durer des heures…) et le bien nommé ‘Sehr kosmisch’, onze minutes d’hypnose où tout semble se ralentir et devenir si limpide… comme une éclaircie temporelle. Un des plus grands titres krautrock assurément… Organique, robotique et industrielle, la musique expérimentale d’Harmonia est à l’image d’une époque. Pour ses paysages ambiants et soniques, Musik von Harmonia est un disque très attachant et un album majeur dans le paysage kraut.

Note : 5,5/6

jeudi 22 août 2013

HENRY COW Unrest (1974)

Henry Cow - Unrest
Jazz Rock Free & Expérimental / Canterbury (Angleterre)


Unrest est le deuxième album d’Henry Cow, sorti en 1974. Si le groupe est souvent assimilé au mouvement Canterbury (Unrest est d’ailleurs dédié en partie à Robert Wyatt), il s’en éloigne sur de nombreux aspects, lorgnant davantage vers un expérimental sombre et avant-gardiste, parfois très improvisé, et très influencé par le jazz et la musique contemporaine, voire le blues dada. Henry Cow développe une musique intellectuelle et quasi philosophique, un avant-rock arty aux fausses allures de musique de chambre. Bartók, Kurt Weil, mais aussi Beeheart, Zappa et la machine molle ont sans doute eu une influence notable sur la dynamique artistique d’Henry Cow.

Si l’on ne peut négliger l’apport de Chris Cutler et Lindsay Cooper, l’épine dorsale du groupe reste bien sûr constituée de Fred Firth et Tim Hodgkinson, dont la rencontre à Cambridge en 68 scella l’avenir de ce groupe obscur, anti-commercial, en marge de la scène marketing mais toujours très coté. La vie du groupe Henry Cow fut d’ailleurs mouvementée, le line up évoluant avec le temps. De plus, après l’expérience Unrest, Henry Cow eut ensuite le sentiment de tomber dans la monotonie et le classicisme d’un rock plus conventionnel ; cela poussa la formation à se séparer de Lindsay Cooper et à se trouver de nouveaux chemins expéri-mentaux.

Henry Cow semble être davantage un groupe de scène, même si ses réalisations en studio sont évidemment fondamentales. Il faut aussi noter qu’ils ont mis un certain temps avant d’enregistrer (6 ans environ). Enfin, parmi leurs expériences scéniques majeures, le groupe a été en première partie de Pink Floyd en 1968 et a également tourné avec Faust (en 73, avant la sortie de Faust IV).

Le groupe est aussi le fer de lance du mouvement « rock in opposition » (RIO). Henry Cow organisa en 78 un festival à ce nom, avec d’autres formations européennes. Le RIO est un collectif d’artistes organisé, muni d’une charte, s’opposant à l’industrie musicale et à ses pressions. Il présente clairement une volonté de s’extraire de l’hégémonie anglo-saxonne en musique, mais plus globalement de faire son art sans tenir compte des desideratas du business. Cette motivation n’est d’ailleurs pas sans entraîner des difficultés pour se sustenter…

Henry Cow semble bien un groupe autonome et auto-suffisant, à la marge et sans compromis, faisant de la musique pour la musique. Déjà avec le mouvement RIO, on sent toute le composante politique derrière, mais je ne souhaite pas m’égarer ici. Le groupe fonctionne comme un comité délibérant sur tous les aspects de la vie du groupe, nécessairement de façon collective. Les décisions sont prises à l’issue de réunions formelles, hebdomadaires et minutées.

*****

Unrest est le témoin d’une volonté du groupe d’aller toujours plus loin dans le dépassement de la musique rock. Lindsay Cooper (hautbois & basson) est d’ailleurs sollicitée dans ce but, permettant ainsi l’émergence d’une nouvelle identité ou empreinte sonore pour le groupe. Se remettre en cause, se réinventer, se lancer des défis, telles sont les impératif d’un groupe exigeant avec lui-même et avec ses auditeurs.

Inaccessible, atonale, asymétrique, la musique d’Henry Cow, et ici d’Unrest, est à la fois une négation des conventions et une affirmation d’une liberté créatrice, instaurant dès lors elle-même des codes difficiles à suivre mais inspirant de nombreux artistes. Des codes visuels aussi ? La pochette représente une chaussette, comme celles des albums Legend et In Praise of Learning. Ces visuels formeraient ainsi un triptyque assez intrigant.

A l’image de sa musique, Unrest est un disque enregistré dans l’intensité et la tension. Ses sessions furent aussi extrêmement enrichissantes pour chacun des membres, opposés par leurs personnalités fortes, mais également liés ici dans une aventure collective de création et d’apprentissage permanent. Le résultat est à la hauteur des efforts et de la satisfaction liée l’aboutissement de l’œuvre.

La première partie du disque est formée de compositions très précises et riches. La seconde face est en revanche improvisée, les musiciens n’ayant pas assez de compos pour remplir l’album entier. Les différentes improvisations mettent également en lumière les capacités du groupe à manipuler les bandes et leurs différents sons, voire leurs vitesses.

- Au niveau de la face A, ‘Bittern Storm over Ulm’ est un détournement de ‘Got to Hurry’ des Yardbirds, composé par Fred Firth en référence à une de ses chansons favorites du groupe. Highlight de la première face, ‘Half Asleep/Half Awake’ est comme un flux de pensée très riche, développant une logique venant d’une autre planète. Le morceau est captivant, chaque détail ayant son importance. Les parties restant au service d’un tout cohérent mais insaisissable. Fondé à partir de suites numériques de Fibonacci, le faustien ‘Ruins’ démontre aussi toute la dynamique de création mathématique d’un groupe expérimental comme Henry Cow. Le début du morceau nous rappelle aussi les sphères du style Canterbury.

- Pour la face B, ‘Solemn Music’ et son hautbois apportent une douceur ambiguë, étrange mélange de mélancolie, de sérénité, de nostalgie et d’inquiétude… Ce dernier sentiment sera parfaitement mis en musique avec ‘Linguaphonie’, ‘Upon Entering the Hotel Adlon’ et ‘Arcades’ qui entrent en scène : le groupe part dès lors dans des délires musicaux bien plus sinistres. Morceau final et highlight de la seconde face, ‘Deluge’, plus introspectif, et peut-être davantage Canterbury, laisse entrevoir un filet de lumière dans cet album sombre, dans cette musique de manoir. Il symbolise l’expérience d’Unrest (que ce soit côté musicien ou auditeur) présentant surtout ce « vécu » de l’enregistrement, entre tension collective et effervescence créatrice.

Unrest a tout pour plaire pour les fans de jazz-rock sombre et expérimental, aux vertus inexpliquées. Les aficionados de Soft Machine pourront aussi s’y reconnaître, non sans quelques entorses à leurs principes. Hostile mais source d’une certaine fascination, à la fois mode de vie et mode de création musicale, Henry Cow est un groupe vraiment à part, musicalement et commercialement parlant. En somme, un groupe de rock un peu obscur, mais bien dans ses chaussettes.

Note : 5/6

lundi 12 novembre 2012

Frank ZAPPA & THE MOTHERS Roxy & Elsewhere (1974)

Frank Zappa - Roxy & Elsewhere
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Roxy & Elsewhere est une reconstruction de différentes prestations en concert. Elles furent exécutées notamment au Roxy à Hollywood (8, 9, 10 décembre 1973), au Edinboro State College (8 mai 1974), et à l’Auditorium Theatre de Chicago (11 mai 1974). Ce live incarne souvent chez les fans l’esprit des Mothers troisième mouture, tâchant de mettre en valeur la créativité artistique, l’osmose technique, l'esprit de communion, et la fièvre bouillonnante ressentie lors des interprétations sur scène.

Cela est particulièrement audible sur ‘Pygmy Twylyte’/’Dummy Up’/‘Village of the Sun’, mais surtout sur ‘Echidna’s Arf (Of You)’, avec notamment sa coda tout à fait haletante, menant sur le long ‘Don’t You Ever Wash That Thing?’. En revanche, et assez paradoxalement, ‘Penguin in Bondage’ et surtout ‘Cheepnis’ me laisse particulièrement froid, malgré la chaleur qu’ils tentent d’apporter. On s’engouffre en revanche plus volontiers dans les relectures de ‘Oh No’/‘The Orange County Lumber Truck’ (devenant ‘Son of Orange County’) et de ‘Trouble Every Day’ (devenant ‘More Trouble Every Day’).

Pour clore le disque, Zappa propose son incestueux ‘Be-Bop Tango’, complexe et arithmétique, représentation sur scène d’une danse pervertie. Cela n’a malheureusement que peu d’intérêt puisque l’image manque ; le ‘Be-Bop Tango’ s’accompagne d’une chorégraphie improvisée par des spectateurs à partir des notes jouées et chantées par George Duke. L’absence de visuel s’avère assez préoccupant et ennuyeux (voire ridicule) pour un passage durant une dizaine de minutes...

Selon l’humeur, Roxy & Elsewhere apparaîtra chaleureux, ou un peu moins... On pourra se sentir inspiré et absorbé par l’identité de cette musique ensoleillée et funky (surtout s’il on est en phase totale avec l’esprit Zappa), ou bien juger que les musiciens se regardent parfois jouer, au sein d’une musique rythmée qui peine un peu à cacher sa densité. Roxy & Elsewhere se veut communicatif, mais on ne sait pas toujours s’il s’agit d’un échange avec l’auditeur, ou simplement entre les musiciens eux-mêmes. Je parle en termes musicaux, même si la saynète de ‘Dummy Up’ rend assez bien au final (Jeff Simmons essaye de convaincre Napoleon Murphy Brock de fumer un diplôme…)

Roxy & Elsewhere n’en demeure pas moins un classique d’un artiste, d’un groupe et d’une période très symbolique dans une discographie tentaculaire. Il dévoile un témoignage sur scène qui n'est pas négligeable, apportant un regard précis sur un stade de l'évolution des Mothers. Globalement, Roxy & Elsewhere représente donc un album impressionnant à bien des égards, même si sa réputation semble supplanter légèrement sa valeur intrinsèque.

Note : 4/6

lundi 25 juin 2012

Frank ZAPPA Apostrophe (') (1974)

Frank Zappa - Apostrophe
Fusion / Concept (U.S.A.)


Apostrophe continue sur la même lancée qu’Over-nite Sensation, avec une épine dorsale quasi identique, autour des Mothers deuxième version. La cohorte de musiciens qui soutient ce projet n’est d’ailleurs pas en reste, comptant sur les présences supplémentaires de Sugar Cane Harris (violon), Napoleon Murphy Brock (back-up vocals et sax), Aynsley Dunbar, Johnny Guerin et Jim Gordon (tour à tour aux fûts), ou encore Jack Bruce de Cream (basse) sur le morceau titre !

La priorité est donnée à la multitude de styles qui s’entrechoquent et on retrouve également l’impact de la narration, davantage appuyée, avec la forte complicité des instruments qui prennent part au récit en symbolisant de manière sonore ses différents événements. Pourtant, les thématiques habituelles sont délaissées et la satire sociale légèrement en retrait, au profit de l’histoire de Nanook l’eskimo (cf. le film de Robert Flaherty, 1922) et de Fido le chien (non sans un « humour » pas très finaud).

Véritable concept album dans lequel la symbolique musicale est reine, Apostrophe ressemble déjà à un aboutissement pour l’artiste. L’ensemble du disque, court d’une demi-heure, est très cohérent, les différentes scénettes-vignettes s’enchaînant à merveille. Les textures de sons, multiples, communiquent, se répondent, et font d’Apostrophe un voyage multi sensoriel en plusieurs dimensions. Cela est notamment flagrant sur ‘Nanook Rubs It’… Mais on ne saurait oublier les vertigineuses mélodies en escalier des percussions sur ‘St. Alfonzo’s Pancake Breakfast’, la puissance blues de ‘Cosmik Debris’, la rythmique hypnotique de ‘Excentrifugal Forz’, le jam d’‘Apostrophe’… Les styles sont une fois de plus multiples, mais on sent toujours cette patte Zappa authentique.

C’est vrai, à la toute première écoute, Apostrophe ne m’a pas du tout semblé accessible. Pourtant son format court et la façon dont les instruments charment l’auditeur dès les 3-4 premières écoutes en font un disque finalement bien peu récalcitrant. Il nécessite par ailleurs un investissement dont l’intensité s’évapore au fil des minutes, même s’il ne contient pas de morceaux proprement accrocheurs ou catchy de façon classique, comme ‘Peaches En Regalia’ par exemple. Au final, on parvient tout de même à s’« installer » au sein de morceaux en particulier. À mon humble avis, c’est sans doute un détour obligé pour comprendre Zappa, mais pas nécessairement le premier disque sur lequel se pencher pour découvrir l’artiste.

Note : 4,5/6

jeudi 24 mai 2012

HATFIELD AND THE NORTH Hatfield and the North (1974)

Hatfield and the North -
Canterbury (Angleterre)


"Hatfield and the North" aurait pu rester une mention de directions sur un panneau autoroutier anglais. Mais ce nom fut affublé à un groupe de Canterbury inspiré, ou je dirais même à un épisode du style, ayant duré trois petites années. Deux albums furent écrits par cette formation composée de Phil Miller (guitare / précédemment dans Delivery et Matching Mole), Dave Stewart (claviers / précédemment dans Egg), Richard Sinclair (basse, chant / Caravan, Camel à la fin des seventies) et Pip Pyle (batterie / Gong). Le premier album qui nous intéresse ici est renforcé entre autre par la présence de Robert Wyatt (Soft Machine, vocaux sur le titre ‘Calyx’), Didier Malherbe (saxophones / Gong) de Geoff Leigh (sax & flute / Henry Cow)… et des "Northettes" au chant. Ouf. Bref, un nouveau laboratoire collectif de sons pour le genre.

Dans cet album, le vocabulaire musical du style est bien présent avec un authentique côté british irréductible. Autre fait notable, le disque se compose de 15 titres, dont 13 petits, oscillant entre une vingtaine de secondes et 3 ou 4 minutes. Tout le monde semble se mettre à l’écriture. On y trouve la légèreté lumineuse et enjouée de ‘Aigrette’, la mélodie en escalier de ‘Calyx’, la technique sophistiquée de ‘Rifferama’, forme de jazz endiablé et condensé, contrastant avec la mélancolie douce-amère de ‘Fol De Rol’, qui le suit. Même sentiment diaphane et contemplatif, nostalgique, avec le délicat ‘Licks for the Ladies’… autre moment bien agréable et éphémère, comme l’allègre et romantique ‘Bossa Nochance’, fragile et magnifique, les deux ‘Big Jobs’, lyriques et maîtrisés (le rappel est de toute beauté), ou encore les mélodies féminines et célestes de ‘Lobster in Cleavage Probe’.

Les deux autres morceaux sont deux pièces progressives mémorables : la longue suite de dix minutes ‘Son of 'There's No Place Like Homerton'’ et le haletant ‘Shaving is Boring’, particulièrement éprouvant, titre expérimental un peu psychédélique et héroïque suivi d’un très beau jam canterbury-esque. Deux sortes d’épines dorsales parmi des morceaux toujours courts et mesurés. D'une certaine façon, les autres morceaux auraient aussi pu parfois être assemblés au sein d’une même plage… et inversement concernant les deux titres plus longs.

Respecté, coté, prisé, ce premier album du groupe est un classique du genre, presque idéal pour qui souhaite intensément goûter aux saveurs du Canterbury. Tout semble participer à l’identité propre du genre et devient dès lors une invitation supplémentaire pour s’engouffrer dans ces contrées progressives si particulières, avec cette ambiguïté entre mesure et démesure.

P.S. : notons par ailleurs les deux titres en bonus très réussis : ‘Let’s Eat (Real Soon)’, très mélodique et british, et ‘Fitter Stoke Has A Bath’, très subtil, notamment sur sa section middle. Ils sont disponibles dans la compile After.

Note : 5/6

mercredi 23 mai 2012

GONG You (Radio Gnome Invisible Pt. 3) (1974)

Gong - You
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Avec You, Gong élabore véritablement son space rock psychédélique et multi-instrumental, aux accents exotiques. D'ailleurs, le groupe devient un peu l’ancêtre d’Ozric Tentacles, que l’on a déjà eu l’occasion de voir ici. Ses atmosphères, ses chemins sinueux, ses appels, ses échos… Gong est véritablement à la base d’un truc historique, qui semble être écouté de bien des façons différentes tant les directions et priorités artistiques prises sont multiples (rythmes, atmosphères, soli d’instruments…) Le groupe met ici en place une forme de jazz progressif flottant et horizontal, cosmique et mystique.

Après quelques morceaux d’introduction assez classiques, dans l’esprit de la partie 2 de la trilogie, surgit véritablement le cœur de l’album et son essence. Les deux premiers titres valent surtout musicalement pour le contraste qui va être réalisé, et cela les rend presque indispensables : il ne peut y avoir d’évasion sans un lieu de départ. En fait, avec cette mutation, on a véritablement l’impression de s’évader peu à peu, dans d’étranges contrées acides et futuristes. ‘Magick Mother Invocation’/‘Master Builder’ est une réussite notable, notamment dans la façon selon laquelle se posent les atmosphères. Un moment pendant lequel l’espace et le temps se figent. Pourtant le ciel semble se déchirer avec le solo incisif de Steve Hillage perforant ‘A Sprinkling of Cloud’, le titre suivant, très ambiant, appuyé par cette batterie explosive de Pierre Moerlen. D’autres instruments sont dès lors de mise comme le sax de Didier Malherbe qui entre dans la partie et se joint à cette fête psychédélique particulièrement animée. On prend la pleine mesure du côté instrumental polymorphe dans cette section décadente et joyeuse.

Ensuite, petit entracte avec ‘Perfect Mistery’, dans le même registre classique, comptine légère et enjouée. Je ne sais pas bien si sa place est légitime ; coupe-t-elle maladroitement et de façon irritante l’atmosphère du disque ? Ou au contraire aère-t-elle agréablement l’album ? Les choses reprennent ensuite avec deux nouvelles plages de 10 minutes : ‘The Isle of Everywhere’, plus groovy et ‘You Never Blow Yr Trip Forever’ qui complètent le tableau. Ces morceaux sont un peu moins haletants que le cœur du disque mais ils participent vraiment bien à son identité spatiale, au projet musical ici mis en place, et restent tout à fait réussis.

Produit dans la douleur (et dans un climat qui provoqua le départ d’Allen…) You reste l’achèvement de la trilogie Radio Gnome Invisible, qui sert d’assise à la renommée du groupe et illustre sa symbolique. Une forme de longue rêverie ayant toute sa complémentarité dans la discipline d’un Magma, comme l’estime Steve Hillage. Le disque le plus profond des trois actes, et une base certaine pour des expérimentations spatiales et hallucinatoires du futur.

Note : 5/6

dimanche 8 août 2010

Brian ENO Here Come The Warm Jets (1974)

Brian Eno - Here Come The Warm Jets
Art-Rock / Glam futuriste (Angleterre)


L’après-Roxy Music commence ici pour Brian Eno. Quelque part entre pop et avant-garde, entre innocence et expérience, Here Come The Warm Jets ressemble à un disque de rock and roll glamour et futuriste, style abandonné au bout de deux albums mais témoignant déjà de la démarche de l’artiste : Brian Eno veut réconcilier la musique pop, contemporaine ou rétro, et son futur. Tout en persévérant dans la création d’un nouveau langage.

Guitares acérées, harmonies synthétiques, rythmiques obliques, sons artificiels venus d’une autre planète… divers éléments au service d’une free-pop fantasque dans laquelle l’accident musical se révèle plus fécond que l’intention artistique fidèlement réalisée ; en effet, si ce premier disque d’Eno en solo s’apparente à une excroissance des débuts de Roxy Music (tous les protagonistes du groupe sont présents, sauf Bryan Ferry évidemment), les artistes qui y contribuent de façon diversifiée seraient retenus pour leur incompatibilité…

En tout cas, et donc bien au-delà de ses lyrics absurdes et surréalistes, Here Come The Warm Jets reste fondamentalement l’aboutissement d’un travail sur le son lui-même et du mélange qu’il forme avec le bruit, et demeure ainsi le fruit d’un débat perpétuel sur les frontières qui délimitent ces deux concepts. Dans cette optique, Eno constitue plusieurs couches d’arrangements qui se superposent, formant des morceaux construits et très riches dont les nombreuses écoutes se révèlent nécessaires.

Certes, ce n’est pourtant pas le Eno que j’apprécie le plus ici ; même si la recherche intellectuelle et sonique demeure bien présente dans son projet avant sa prochaine mutation, le côté glam et ampoulé est encore un peu trop présent pour moi : par exemple, je ne suis pas particulièrement enchanté par le maniérisme un peu insupportable d’un ‘The Paw Paw Negro Blowtorch’...

En revanche, parmi les titres qui me marquent le plus, je penserais plutôt à celui de l’ouverture : ‘Needles in the Camel’s Eye’, et sa rythmique tendue, au bord du déséquilibre… et puis à son solo de guitare, vestige de la culture rock. La fin de l’album reste aussi assez réussie, avec cette ballade visionnaire, ‘Some of Them Are Old’, prophétisant d’une certaine manière les sons et atmosphères des disques suivants, et la très bonne chanson-titre qui clôt le disque un peu de façon circulaire. Notons aussi la section instrumentale de ‘Baby’s on Fire’, emmenée par un Robert Fripp en grande forme, éminent musicien à l’aise avec sa guitare/"tuned jet" (ce n’est d’ailleurs pas étonnant si ce titre me donne envie d’écouter Starless and Bible Black de Crimson…)

Dans Here Come The Warm Jets, le studio devient un instrument proprement dit, et si les morceaux sont encore légèrement maladroits par moments, la réflexion artistique sur ce qu’est la musique pop-rock en est plus qu’à ses balbutiements : entre instinct et maturité, elle profite à l’émergence d’un disque sophistiqué et futuriste, glauque et ironique, curieux et intriguant, pour le début d’une carrière complète et fondatrice, réalisé par un futur touche-à-tout de génie.

Note : 4/6


N.B. : je me suis parfois appuyé sur les sources suivantes pour réaliser cette chronique :
- TAMM Eric. Brian Eno: His Music and the Vertical Color of Sound. 1995, Da Capo Press. ISBN 0306806495. Cité dans la page wikipedia consacrée au disque : http://en.wikipedia.org/wiki/Here_Come_the_Warm_Jets
(pour ce qui concerne l’accident artistique et l’incompatibilité musicale désirée ; http://www.pdfhacks.com/eno/BE.pdf est le lien pour l’avoir disponible) ;
- http://music.hyperreal.org/artists/brian_eno/HCTWJlyrics.html
(pour la signification que donne Eno à "tuned jet" ; cité aussi dans le wiki) ;
- http://www.allmusic.com/cg/amg.dll?p=amg&sql=10:difqxqt5ldfe
(pour la construction des morceaux en couches).

dimanche 20 juin 2010

Gene CLARK No Other (1974)

Gene Clark - No Other
Folk Baroque / « Cosmic American Music » (U.S.A.)


Gene Clark fut l’un des songwriters des Byrds, groupe célèbre pour son folk rock cristallin et psychédélique. Membre d’origine, il quitta pourtant le groupe en 1966 pour amorcer sa carrière solo dont No Other reste un des disques les plus marquants (certes, Gene Clark a entre temps continué quelques collaborations avec les Byrds, notamment l’album Byrds, sorti en 1973)… Dès lors cavalier solitaire, réfugié chez Asylum Records, Gene Clark offre avec No Other un songwriting de haute volée, plein de panache, pot-pourri flamboyant de pop expérimentale, blues hanté, folk psychédélique, country rock, et gospel. Habité par ses visions liées à l’Océan Pacifique (à proximité duquel il composait, en Californie du Nord), il présente ici un recueil mystique et poétique, une forme de « chef d’œuvre inconnu », emprunt de spiritualité mais boudé à sa sortie.

Visionnaires et quasiment avant-gardistes, les sept morceaux de l’opus demeurent pourtant à la pointe d’une écriture ornementée et précise, riche et authentique, interprétée par un ensemble de musiciens plutôt fourni. Certes, malgré l’importance des moyens engagés, le disque ne fut pas taillé pour le succès commercial… mais artistiquement c’est évidemment autre chose : tutoyant les étoiles mais avec les pieds sans cesse sur terre, les diverses compositions hallucinées de Clark, gracieuses et fringantes, raffinées et flambantes, sont le fruit de sentiments très personnels touchant l’auditeur de près. L’excellence de morceaux comme ‘Strength Of Strings’, ‘From A Silver Phial’, ou bien sûr ‘Some Misunderstanding’ le prouve aisément…

Mais si il n’y avait qu’un titre à retenir dans cet opus merveilleux, je penserais au magnifique ‘Lady Of The North’, cette chanson pleine d’infini, en rapport avec sa femme… Cette dernière s’enfuira pourtant avec les enfants, loin d’un Gene à nouveau erratique, en prise aux drogues en vigueur lors de son retour vers L.A., bien loin du cocon familial paisible et serein de Mendocino, le berceau des compositions de No Other… Morceau d’excellence, assurément l'un des plus beaux des seventies, ‘Lady Of The North’ demeure une réussite en tout point, que ce soit au niveau de l’interprétation, de la production, ou des sections instrumentales vertigineuses, d’une beauté pure et renversante. Le point d’orgue d’un disque de toute beauté, une œuvre laissée dans les ténèbres avant que l’on puisse comprendre la pleine mesure de ce qu’elle avait à nous offrir : toute sa lumière, son élégance et son génie.

Note : 5,5/6

mardi 24 juillet 2007

CAMEL Mirage (1974)

Camel - Mirage
Progressif (Angleterre)


Pour certains, Mirage c’est un peu mou, mou, mou. Mou comme un caramel mou. Il s’agit pourtant du premier classique de Camel. Et derrière cette pochette mythique se cache l’univers cotonneux et douillet de cette formation, progressive dans l’âme, légèrement jazzy dans l’exécution. Tout un tas d'ingrédients font l'identité de l'album : voix nonchalante, ambiance aérienne et liquide, soli affûtés, claviers incandescents, esprit très seventies… le tout soutenu par une section rythmique plutôt alerte et dynamique. Ici, les synthés futuristes et planants de Peter Bardens enveloppent les mélodies singulières émanant de la guitare d’Andrew Latimer. On retrouve dans ce disque un peu l’onirisme de Genesis et de Jethro Tull (pour la flûte), et un peu le monde moelleux de Caravan (style canterbury). La production équilibrée met assez bien en valeur l’interprétation des morceaux, plutôt carrée, tout en laissant place à des improvisations très mesurées, et finalement assez techniques. Concernant les titres eux-mêmes, l’ambition de l’album semble symbolisée par le long ‘Lady Fantasy’, petite pièce montée de douze minutes. En outre, si les deux premiers morceaux n’apportent pas grand-chose (la rythmique et les soli de ‘Free Fall’ restent pourtant entraînants), ‘Nimrodel/The Procession/The White Rider’ et ‘Earthrise’ incarnent les autres bons moments de l’opus. Dans l’ensemble, Mirage reste un disque appliqué et cohérent, très instrumental, auquel il manque tout de même un peu plus de passion et un zeste de génie, à mon sens.

Note : 4/6

mercredi 2 août 2006

Robert WYATT Rock Bottom (1974)

Robert Wyatt - Rock Bottom
Art-Rock / Canterbury (Angleterre)


Au fond du trou, le moral à zéro. Les termes "rock bottom" ne signifient pas seulement les fonds rocheux que l’on découvre dans les profondeurs des mers, et que les deux pochettes du disque représentent plus ou moins ; "rock bottom", c’est aussi la déprime la plus totale, quand on se retrouve face à la catastrophe de sa vie. Vous l’aurez compris, le disque de Wyatt fait ressortir une certaine idée de la profondeur et le musicien va s’efforcer de dévoiler son jardin intérieur.

La catastrophe est bien survenue dans la vie de Robert Wyatt : le musicien fit une chute de quatre étages en 1973. Cet accident le mit devant l’irréparable, l’irréversible : paralysé des deux jambes, lui, le batteur acrobate… lui, le musicien venu d’un autre monde. Dès lors, la réalité de la vie lui montrait son visage le plus cruel. Insistons bien sur un point : Wyatt avait déjà commencé à travailler sur Rock Bottom avant sa chute, histoire de clarifier le contexte.

Ceci dit, Rock Bottom, c’est avant tout une synthèse d’émotions : l’espoir, la mélancolie, la sérénité… Il s’agit bien d’un mystère intérieur, et non d’un disque de croque-mort. Aussi, c’est à se demander si, justement, Wyatt n’invente pas de nouvelles tonalités de sentiments, des couleurs inédites pour la palette des émotions... Mais Rock Bottom représente également une merveilleuse synthèse de styles où les musiciens brillent sur tous les tableaux. Notons ainsi la présence des illustres Mike Oldfield, Richard Sinclair, Hugh Hopper… Robert Wyatt sait mélanger le jazz, la pop, l’expérimental pour aboutir à un opus extrêmement cohérent, parfaitement bien construit.

Wyatt nous offre ainsi les jolies mélodies de ‘The Last Straw’ et de ‘Sea Song’. Cette dernière finit d'ailleurs par nous emmener progressivement vers les Cieux, accompagnés par la voix si particulière de Wyatt, chanteur équilibriste. Autre grand moment de musique, ‘Little Red Riding Hood Hit the Road’ irradie le disque de sa beauté lumineuse, même si ‘Little Red Robin Hood Hit the Road’, sorte de long rappel en fin d’album, traîne un peu et reste en deçà des autres morceaux.

Mais le plus fondamental dans Rock Bottom se trouve dans la suite ‘Alifib’/‘Alife’. Et là que dire… Dès le départ, la respiration, l’expiration de Wyatt soutient l’intégralité d'‘Alifib’, devient sa pulsation. Si l’on écoute plus attentivement son halètement, on découvre que Wyatt murmure en fait : "Alifib"… Puis la mélodie se superpose, comme si les divers instruments avait préparé le terrain. Et soudain, ‘Alife’ fait son entrée au cours d’une transition de rêve. On a l’impression que la chanson se transforme, et qu’en même temps elle recommence, se montrant sous un autre jour. Terrifiant.

Et cela est même plus qu’une impression : le morceau semble se dérégler, les percussions s’agitent, et l’atmosphère de tension est bien mise en valeur par le jeu impressionnant de Gary Windo. Puis cette voix, cette mélodie… est-ce une prophétie, une complainte, un songe raconté de manière mystérieuse ?... personne ne le sait mais l’auditeur reste à la fois persuadé et convaincu de traverser émotionnellement un des grands moments de l’aventure rock. Avec ce classique du progressif et même de la musique du Xxème siècle, Wyatt nous a en effet fait partager une des plus belles pages de son histoire, un testament qui reste à de nombreux niveaux insurpassable.

Note : 6/6

mardi 16 mai 2006

ANGE Au-delà du délire (1974)

Ange - Au-delà du délire
Progressif Symphonique (France)


Au-delà du délire, qui fait figure de classique dans la discographie du groupe, est un peu la confirmation de ce que l’on a pu entendre sur le précédent disque Le cimetière des arlequins. Ici encore, nous sommes en présence de nouveaux personnages (‘Godevin le Vilain’ par exemple) et la musique nous emmène dans un Moyen-Âge fictif et onirique (jusque dans les bois autour du château, où l’on entend le murmure perpétuel de la nature et de ses habitants). Quant aux textes, ils évoquent à la fois les hallucinations psychotiques et les visions bibliques qui ont déjà frappé l’esprit dérangé de Décamps sur les précédents albums. ‘Si j’étais le Messie’ en effet, est une déclamation déroutante, un morceau qui montre qu'Ange ne joue pas que de la musique mais sait aussi raconter des histoires troublantes (comme c’est aussi le cas sur ‘La bataille du sucre’, même si je suis bien plus réservé sur ce titre). Après cette vision messianique et une transition brutale, le disque se poursuit avec une autre réussite : ‘Ballade pour une orgie’, petite comptine de ménestrel en or fin. L’album regorge aussi d’un titre plus rock ‘Fils de Lumière’ et une fois encore d’un long morceau éponyme s’achevant sur un solo de feu. Ainsi, c’est sur cette dernière vignette que le livre d’images du petit page, le recueil de contes magiques, se ferme devant nos yeux.

Note : 5/6

samedi 22 avril 2006

GENESIS The Lamb Lies Down on Broadway (1974)

Genesis - The Lamb Lies Down on Broadway
Progressif / Concept Album (Angleterre)


The Lamb… est la troisième grande pièce de la discographie de Genesis. Un grand concept album fantastique où l’on parle d’une parade d’emballages sans vie, d’un anesthésiste surnaturel, et d’hommes-chaussons… Déjà, la production joue une fois encore un rôle primordial dans la qualité d’ensemble de ce double album. Grâce à ce vernis, les titres de The Lamb… apparaissent modernes et intemporels. Il n’est finalement pas étonnant que les trois grands opus du groupe présentent à chaque fois une production non seulement remarquable, mais différente, donnant un relief très particulier aux morceaux.

Et comme dans tout disque de Genesis, que ce soit les trois grands ou les moins connus, les musiciens montrent toute leur habileté à travailler les atmosphères conceptuelles. On connaissait les nappes de mellotron de Foxtrot, les ambiances énigmatiques de Selling England by the Pound (vous savez celles qui vous donnent envie de vous enfoncez dans des forêts lugubres et mystérieuses), on connaît dorénavant celle de The Lamb… : de la pure nostalgie, un voyage dans le temps et dans des espaces infinis, dans des endroits insolites comme ces chambres aux 32 portes, ces bateaux vides d’où résonne une tristesse silencieuse et pesante, ces ravins profonds et angoissants, ces rapides dans lesquels nous sommes projetés malgré nous… bref un nouvel univers mystérieux qui se dévoile à nous.

Quelque chose de profond émane de ce disque, qui en même temps garde une certaine froideur. Mais derrière la glace que l’on parvient à briser se cache un certain nombre de morceaux incontournables. Il est vrai que ‘The Lamia’ est un argument de poids. Un titre comme celui-ci fait la différence avec pas mal d’autres concept albums : cette mélodie si remarquable… et puis la fin du morceau où se joignent flûte et percussions dans un instant furtif mais vraiment mémorable... Avec le symbolique ‘In the Cage’ et ses cascades instrumentales, ‘The Lamia’ fait partie de ces grands cols du disque, imparable et surhumain.

Que de mélancolie ici et là, dans tant de grands moments… dans ‘Hairless Heart’, ‘In the Rapids’ ou ‘Anyway’, des instants magiques… Et n’oublions pas évidemment ‘The Light Dies down on Broadway’ qui reprend partiellement la mélodie du morceau titre ouvrant le disque (ah ce piano au début de l'album…) et l’étincelant ‘Carpet Crawlers’ qui nous trimbale un peu n’importe où, un peu malgré nous. Quant aux atmosphères du fabuleux et eno-esque ‘Silent Sorrow in Empty Boats’, de l’excellent ‘Ravine’ ou encore du terrifiant ‘The Waiting Room’, elles nous transportent plus loin que nous l’imaginions.

Les musiciens apparaissent en grande forme, que ce soit Banks et ses envolées de synthétiseur (‘In the Cage’, ‘Riding the Scree’, ‘The Colony of Slippermen’), Collins et son jeu de batterie affûté et percutant (‘The Lamia’, ‘In the Cage’, ‘Carpet Crawlers’), Peter Gabriel (la voix sur ‘Carpet Crawlers’ par exemple…), Hackett et ses guitares délicieuses (‘Here comes the Supernatural Anaesthetist’), Rutherford et sa basse (‘Fly on a Windshield’)…

Genesis joue alors avec les dimensions ; il nous oppose à la proximité de morceaux intimes... mais nous plonge également dans des infinis spatio-temporels, ces mêmes infinis qui nous effraient… ce vide qui suscite tant d’interrogations. The Lamb… est plus qu’un disque, c’est une quête, une véritable aventure comme seul le groupe sait en raconter. Et accessoirement, un concept album incontournable dans l’histoire de la musique rock. "Yes it's only knock and knowall, but I like it...".

Note : 6/6

jeudi 20 octobre 2005

GENTLE GIANT The Power and the Glory (1974)

Gentle Giant - The Power and the Glory
Progressif (Angleterre)


Si les sophistications propre au groupe semblent avoir ici légèrement fondu dans le creuset d’un progressif qui se veut dense et accessible, The Power and the Glory demeure pourtant un disque d’une rare intelligence. Plus brut, plus souple, plus fin, ce disque peut aisément figurer parmi les meilleures œuvres du groupe. Un album immédiat certes, mais qui par son caractère peut rebuter ou laisser de marbre ; The Power and the Glory est avant tout un disque très typé. Il n'en présente pas moins un certain panache. En effet, l'opus regorge de perles rythmées comme ‘Playing the Game’ et sa pulsation particulièrement hypnotique ; ‘Proclamation’ ouverture fondante reprise en fin de disque sous une autre forme ; ‘Valedictory’ ; ou encore le vivace ‘The Face’, qui pèche cependant par un chant un peu forcé à mon sens. A côté de cela, on note des titres plus doux, comme le très beau ‘Aspirations’ et sa mélodie sincère. Dans l’ensemble, le disque peut ainsi tordre habilement le cou à l’accusation, malheureusement parfois fondée, stipulant que le prog n’offrirait en guise de morceaux que des ramades boursouflées et démonstratives. A cette dernière, Gentle Giant répond ici de la meilleure manière : avec sa précision d’horloger et ses morceaux concis, et distingués.

Note : 5/6

lundi 1 août 2005

KING CRIMSON Red (1974)

King Crimson - Red
Progressif (Angleterre)


Pour ce classique du rock progressif, King Crimson n’est plus qu’un trio : Bruford, Fripp, Wetton. Qu’on se rassure, David Cross est toujours là au violon en tant que musicien additionnel, accompagné notamment de Ian McDonald (saxophone alto) et de Mel Collins (saxophone soprano). Ici le groupe développe une musique sombre et rageuse, dans laquelle l’énergie côtoie parfois une forme de malaise ambiant, comme sur les deux premiers morceaux : le très carré et menaçant ‘Red’, imposant de par sa noirceur si brute ; et ‘Fallen Angel’, un titre à la mélodie subtile. ‘One More Red Nightmare’ continue de vous ensevelir dans cette atmosphère si particulière et hostile mais qui nous semble si proche. Ce titre permet également, comme l’ensemble du disque, de continuer à découvrir les talents de Bruford à la batterie, et ses sons si particuliers, secs et froids. Ensuite, ‘Providence’ tutoie des ambitions expérimentales et avant-gardistes un peu obscures mais au final plutôt réussies. Le genre de truc qui pourrait en laisser froid plus d'un, mais qui pourrait également attirer les esprits les plus curieux. Enfin, Red se clôture par un long morceau, sublime et crépusculaire, mélancolique et très bien structuré : ‘Starless’. Ici la recherche sonore au des textures s’avère encore fructueuse. La mélancolie nous transporte vers d'autres sphères et la qualité d'interprétation, elle-même très diverse, se révèle une fois encore captivante. Quand au finish du morceau, magistral, il remplit à nouveau nos yeux de larmes de lumière et d'émerveillement. Red prouve une nouvelle fois que King Crimson a troqué au fil de sa carrière une dépression pour une autre, délaissant cette forme de déprime peut-être encore trop romantique des débuts pour s’enfermer dans quelque chose d'encore plus malsain et névrotique. Dès Larks’ Tongues in Aspic, et même peut-être avant, on sentait que ce groupe savait évoluer sur le fond comme sur la forme (la pop s’est de plus en plus effacée au profit de l’avant-garde et du jazz, éléments pourtant bien présents dès le premier opus). Red, grâce notamment à l’héritage musical laissé par les deux précédents disques dont il se fait témoin, est une marche supplémentaire dans l’évolution de King Crimson, dans la mutation d’un groupe sachant aller vers le haut, tout en plongeant parfois ses auditeurs dans les abîmes les plus tristes et intérieures. Entre la rage et le désespoir. Entre le rouge et le noir.

Note : 5,5/6

dimanche 31 juillet 2005

KING CRIMSON Starless and Bible Black (1974)

King Crimson - Starless and Bible Black
Progressif (Angleterre)


Starless and Bible Black est le deuxième volet de la période crimson-ienne la plus riche, amorcée par Lark’s Tongues in Aspic. Ce disque composé en partie de morceaux joués live et overdubbés n’en demeure pas moins un disque attrayant, malgré un certain manque d'homogénéité. S’agit-il alors d’un album décousu ou bien d’une œuvre fertile et variée ? Tantôt relativement aérien, tantôt plus claustrophobique, le disque propose aussi bien une pop douce-amère et flottante, un rock plus pernicieux, et des expérimentations maladives et inquiétantes.

La première face, démarrant en trombe par un curieux et endiablé ‘The Great Deceiver’, propose deux instrumentaux de très bonne facture : 'We'll Let You Know', et surtout l'onirique 'Trio' qui semble décrire de façon magnifique un paysage musical et métaphysique aux teintes pastel. Elle se compose également de deux très jolies chansons : ‘Lament’ et ‘The Night Watch’. Cette dernière entre en scène dans une cascade sonore et magique du plus bel effet et dispose aussi d’une mélodie assez envoûtante. Notons que les paroles… comment dire… étranges, sont écrites sous la plume de Richard Palmer-James. Enfin, 'The Mincer', morceau discret mais inquiétant, complète le tableau de fort belle manière.

Dès lors, durant le morceau titre présent sur la seconde face, la guitare distordue et toxique de Robert Fripp se fraye un chemin à coups de larsens dans cette musique noire et tendue d’où émerge une légère agonie de mellotron. Et quand la compo se débride, une très belle dynamique rythmique en émerge... Enfin, ‘Fracture’, le morceau final, demeure quant à lui plus mathématique et ses thèmes mélodiques très personnels en font un titre emblématique du groupe. Une composition absolument fantastique et particulièrement imposante, clôturant donc cette oeuvre de façon magistrale. On constate également un gros travail de Bruford sur les percus, comme à l'accoutumée.

Starless and Bible Black, qui prend un malin plaisir à mettre parfois l’auditeur mal à l’aise pendant l’écoute, a aussi la capacité de le submerger. Cette musique aux allures parfois antipathiques révèle ainsi un grand pouvoir. En effet, Starless and Bible Black, disque d’excellence pourtant controversé et parfois mal aimé, présente à mon sens un potentiel considérable (que l’on connaissait déjà) et parvient de ce fait à maîtriser totalement sa véritable proie : l’auditeur.

Note : 5,5/6

jeudi 21 juillet 2005

YES Relayer (1974)

Yes - Relayer
Progressif Symphonique (Angleterre)


Yes nous propose à travers ce disque une véritable aventure. Le parcours du combattant est fixé à trois morceaux, dans le même schéma que l’album Close to the Edge : un titre épique long d’une vingtaine de minutes puis deux autres d’environ dix minutes. Cependant, l'équipe s’annonce différente : ici plus de Rick Wakeman, puisqu’il est remplacé par Patrick Moraz, qui apporte un côté plus jazzy et atmosphérique au groupe. En outre, on trouve Alan White derrière les fûts, en grande forme, notamment sur ‘Sound Chaser’.

Le disque s’ouvre sur un morceau imposant qui inspire le respect, ‘Gates of Delirium’. Au départ, les mélodies fluctuantes baignent dans des atmosphères liquides, puis le rythme s’accélère pour laisser progressivement place à une section endiablée où se côtoient effervescence rythmique et soli en ébullition. Les ruptures de rythme sont saisissantes et s’échouent finalement au bout de plus d’une quinzaine de minute pour faire apparaître ‘Soon’, cette petite coda calme et onirique laissant un peu de répit à l’auditeur, pour qu’il puisse contempler le monde sonore qui l’entoure. Cette dernière section est un peu comme le calme qui vient après la tempête. Ensuite, ‘Sound Chaser’, le deuxième morceau du disque, est une expérience sonique, un grand jam endiablé où les musiciens semblent avoir été lâchés en liberté. Plus dense et plus libre que le précédent titre, on y découvre aussi des claviers inquiétants et un Alan White se lançant tambour battant dans des passages rythmiques rapides et particulièrement soutenus. On retrouve aussi les soli aiguisés et énergiques de Howe entremêlés avec les lignes de basse d’une section rythmique incontrôlable. Enfin, ‘To be Over’ clôture le disque dans une ambiance douce, agréable et rêveuse, où la mélancolie est reine. Le morceau fait preuve de richesse musicale et les mélodies vocales (qui ne sont pas toujours parmi les atouts du groupe) s’enchaînent à merveille.

Relayer se présente ainsi comme une excursion dans un univers hostile où l’aventurier va tenter de dépister ses mystères en découvrant la lumière qui se cache derrière les récifs parsemés dans ces espaces immenses et inconnus. Cette musique s’agite, se montre agressive à sa manière, mais sait aussi voguer dans de douces accalmies. Relayer demeure un classique, un peu controversé, mais donnant encore une fois, après Tales of the Topographic Oceans, une nouvelle idée de l’excès et de la variété de caractères que l’on peut apporter en musique.

Note : 5,5/6

lundi 18 juillet 2005

MUSEO ROSENBACH Zarathustra (1974)

Museo Rosenbach - Zarathustra
Progressif Symphonique Italien


La très belle pochette (également controversée) m’ayant fait à plusieurs reprises les yeux doux pour me plonger dans l’œuvre de Museo Rosenbach, je me dois bien de livrer un petit texte relatant mes impressions… Que ce soit au niveau de l’imagerie (tranchant allègrement avec les idéaux politiques rencontrés habituellement dans le prog italien) ou de la thématique du disque (le surhomme nietzschéen), Zarathustra est la musique d’une certaine émancipation, un disque symbolique très coté, proposant un progressif heavy, atmosphérique, teinté de nombreuses influences classiques.

A travers une musique technique, puissante, appliquée et riche, dont l’aspect sombre est bien mis en valeur par la présence parfois imposante des claviers, l’œuvre va réveiller le surhomme qui sommeille en nous, ou plus exactement ce qu’il y a de surhumain. À quoi cela correspond-il ? A une élévation de valeur, à un dépassement du mode de vie humain que l’on retrouve de façon prédominante dans la culture contemporaine en Europe et au type pulsionnel que celle-ci propose : celui du « bon », lié aux valeurs morales. Le surhumain renvoie à l’homme le plus sage ou le plus fort, à celui qui a pour tâche la transfiguration de l’existence.

Concernant les morceaux de l’album, le principal highlight est la longue suite ‘Zarathustra’, présentant des thèmes mélodiques intéressants ('Il Re di Ieri' et 'Superuomo' notamment) et une structure complexifiée. Les trois autres morceaux évoquent eux-aussi des concepts nietzschéens (l’éternel retour, et une référence à l’ouvrage Par-delà bien et mal) et restent dans un style similaire très appliqué (on notera surtout 'Della Natura'). Dans l’ensemble de l’oeuvre, on perçoit l’essence du groupe, son intelligence, ses motivations et son caractère, notamment à travers la dextérité des musiciens et l’énergie de la voix de Stefano Lupo Galifi.

Ce disque à l’originalité presque symbolique montre aussi la marque de fabrique de nombreux groupes progressifs : une certaine vigueur dans l’interprétation, une grande symbiose entre les musiciens et un héritage classique. Ce dernier point compense le fait que le rock ne se soit pas créé, ne se soit pas forgé une véritable culture en Italie par comparaison aux pays anglo-saxons (notons que la scène anglaise est plus porté sur des influences jazz et rock, la scène allemande sur la musique contemporaine)… Zarathustra est un album qui respire son époque tout en l’anticipant, en tentant de la dépasser. Une œuvre phare qui guide l’auditeur curieux en l’illuminant sans cesse dans ses découvertes.

Note : 5/6