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mercredi 16 juillet 2014

Brian ENO Apollo: Atmospheres & Soundtracks (1983)

Brian Eno - Apollo: Atmospheres & Soundtracks
Space ambient (Angleterre)


Apollo est un disque qui me trouble à plus d’un titre. Déjà, c’est le premier album de Brian Eno que j’ai écouté. Je devais avoir 15 ou 16 ans. Cela me rappelle mes premiers emprunts à la discothèque du quartier, mes premiers pas pour me constituer une culture musicale contemporaine. Mais le contenu est également fascinant. Si sa musique a su pénétrer les aéroports, se fondre dans les topos, elle se met à la conquête de l’espace. Ainsi, l’artiste aborde un nouveau concept musical, que j’appellerai, peut-être maladroitement, le space ambient.

J’avoue être fasciné par l’espace, sans pour autant développer à ce jour une grande connaissance à son sujet. Mais métaphysiquement, scientifiquement, et esthétiquement, le contexte spatial donne à penser. En fait Apollo sert de B.O. au documentaire For All Mankind (d’abord appelé Apollo) réalisé par Al Reinert, retraçant l’histoire saisissante des premiers pas sur la lune. Plus exactement, tous les morceaux d’Apollo ne sont pas dans le film, et toutes les musiques du film ne sont pas dans Apollo. Quoi qu’il en soit, le docu se montre tout à fait intrigant, pour sa rétrospective historique et son dépaysement planétaire, vraiment saisissants.

Certaines compositions sont parfois inquiétantes mais offrant une certaine beauté, comme un trésor merveilleux que l’on découvre… sur une autre planète mystérieuse, dont on ne connaît pas encore les secrets. Je pense ici aux excellents ‘Under Stars’ I & II, à ‘The Secret Place’, sans oublier l’immense ‘Stars’ venant terminer le disque. Un titre comme ‘Matta’ devient quant à lui presque « descriptif », contextuel, retraçant l’ambiance lunaire, sans pour autant faire émerger une mélodie ou des harmonies précises.

D’autres plages se montrent véritablement lumineuse, comme ‘Drift’, ‘Deep Blue Day’ (que le film Trainspotting s’appropriera également) et le chef d’œuvre ‘An Ending (Ascent)’, irradiant le disque de son intensité et de sa magie. Une illumination musicale, une pluie d’étoiles. On retrouve également ce morceau dans le très beau film Traffic.

Outre ce contraste ténèbre/lumière, certains morceaux viennent apporter une tonalité autre. Je pense à ‘Silver Morning’, sonnant comme une pop relax et « spatiale », quasi Floydienne, tranchant avec tous les autres titres de l’album, de façon assez étrange. La légèreté de ‘Weightless’ et d’‘Always Returning’ va également dans ce sens.

On se demande parfois s’ils ne mettent pas en danger l’homogénéité de l’ensemble… mais je suis content que ces compos se soient immiscées dans ce disque, offrant un nouvel angle d’attaque pour évoquer l’univers céleste. De plus, le documentaire nous aide à mieux comprendre leur sens : ‘Silver Morning’ survient à un moment plus jovial et amusant ; ‘Always Returning’ revient comme un leitmotiv pour représenter notre planète bleue attachante, notre « chez nous ».

Pour ses différentes facettes, comme pour ses zones d’ombre, Apollo a beaucoup à partager. Il prône à la fois la dimension lugubre du dark ambient et la composante « topographique », ici dans l’espace. Il n’est donc pas si loin d’un On Land. Parfaitement maîtrisé sur le plan musical, et donc très évocateur sur le plan conceptuel, il reste un disque assez fort, aussi bien subjectivement qu’objectivement. Des moments magiques, faisant surgir en nous des tas de questions sans réponses, comme un trouble métaphysique un peu angoissant. Ce dernier n’en demeure pas moins lié à une véritable contemplation, révélant une rare beauté.

Note : 6/6

jeudi 12 juin 2014

Brian ENO Ambient 1: Music for Airports (1978)

Brian Eno - Ambient 1: Music for Airports
Ambient (Angleterre)


Les aéroports ont toujours été pour moi des endroits particuliers et symboliques, des mondes à part un peu magiques, voire métaphysiques. Je m’y sens toujours bien. Et ces images de départs et d’arrivées, comme ces trajets, ces idées de voyages qui s’entrecroisent, résonnent de façon positive en moi.

Du coup, ce premier volume de musique ambiante sobrement appelée Music for Airports garde une tonalité bien spécifique. À l’origine, Brian Eno avait décidé de composer la musique de ce disque pour la diffuser en boucle dans les aéroports. Cela permettait aux gens de s’y sentir mieux, apaisés et loin du stress qui, selon lui, peut parfois émaner de ces lieux. Étrange et agréable destin pour une musique…

Dans l’esprit de Discreet Music, mais dans un contexte différent, Music for Airports présente à la fois un caractère ambient et une dynamique « générative ». La musique de l’album se découpe en quatre phases, durant entre 9 et 17 minutes environ, entrecoupées de longues secondes de silence :

-Très minimaliste, fragile et lumineuse, la première plage est une merveille. 17 minutes de contemplation, déployant toute leur magie céleste. Des notes de deux pianos s’égrènent et s’entrechoquent de façon délicate, avec lenteur et douceur. Ce titre co-écrit avec Robert Wyatt et Rhett Davies figure comme le symbole de l’opus, magique et onirique.

-La seconde plage est une succession de nappes de voix synthétiques, tel le mouvement de vagues sonores, apparaissant puis se dérobant dans le silence. Le morceau est plus académique que le précédent, mais permet un contraste et une variété intéressants, chaque flux et reflux semblant renaître sans cesse sous un jour nouveau.

-La troisième plage reprend les principes des deux premières en mêlant les types de sons que l’on pouvait y rencontrer : les notes cristallines de piano, et les nappes atmosphériques/vocales. Elle ressemble ainsi à une fusion des deux concepts des précédentes « compositions ».

-La quatrième et dernière plage est une réussite, propice à l’évasion par la méditation. S’il n’est pas le morceau qui tirera forcément son épingle du jeu à la première écoute, on apprend progressivement à le savourer intensément. Il se révèle indispensable à l’ensemble, apparaissant peut-être comme le titre le plus important au final.

Ces « musiques d’aéroport » sont attachantes, nous accompagnant dans ces terminaux souvent immenses voire infinis, ces intersections de nos parcours, ces salles d’attente de nos vies. Music for Airports ressemble à une nouvelle vision du temps musical, en suspension. L’occasion pour Brian Eno de bousculer un peu plus la définition de l’art. Dans Music for Airports, le beau rejoint l’utile, pour devenir l’agréable. Et toucher au sublime.

Note : 6/6

mardi 10 juin 2014

Brian ENO Before and After Science (1977)

Brian Eno - Before & After Science
Pop expérimentale / Avant-garde / Ambient (Angleterre)


Avec Before and After Science, Brian Eno configure un nouvel espace sonore. Mais contrairement à son prédécesseur, il va revenir davantage vers le format chanson, entretenant une dimension pop plus marquée… Une pop futuriste et alambiquée, ne délaissant en rien le travail sur le son et l’apparition de plages atmosphériques particulièrement réussies. Ainsi, Before and After Science est pour moi le disque le plus équilibré, profond et représentatif de l’artiste.

La face A s’oriente principalement vers une new wave tourmentée et agile, matinée d’une production froide et plastique. ‘No One Receiving’, ‘Backwater’, ‘Kurt’s Rejoinder’ & ‘King’s Lead Hat’… les morceaux sont rythmés et agités, parfois légèrement funky, avec toujours ces manœuvres en studio pour les faire venir d’un autre monde. Ces titres mettent également en scène des figures de la scène art rock et prog, sur lesquelles Brian Eno s’appuie avec intelligence : Phil Manzanera, Robert Fripp, Percy Jones, Phil Collins, Jaki Liebezeit… L’album gagne ainsi en envergure et en aura.

Brian Eno glisse aussi des morceaux plus doux comme ‘Here He Comes’ et ‘By this River’, qui sera la musique de La chambre du fils de Nanni Moretti. Pour ce dernier, il profite d’une collaboration avec Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius, de Cluster. Ces morceaux permettent une pause, situés entre deux sources d’intensité : les morceaux turbulents d’une part, et les compositions ambient d’autre part. Le pont est assez bien réalisé avec un morceau comme ‘Julie with…’, comportant des éléments de chaque monde.

Le caractère atmosphérique prend clairement le dessus au fil du disque, avec notamment la fin de la face B (on peut aussi ajouter ‘Energy Fools the Magician’ de la face A). Je pense en effet à ces deux réussites majeures d’Eno : le panorama de ‘Through Hollow Lands’, et ‘Spider and I’, chanson au climat particulièrement marquant. Des paysages désolés du premier laisse place au second, morceau propice à la méditation, tournée vers le futur de façon presque métaphysique. L’appel d’un autre monde, encore une fois…

Visionnaire, la pop hybride d’Eno atteint son apogée avec Before and After Science. La qualité des morceaux, diversifiés et recherchés, est sans faille. Les compositions s’ouvrent sur un monde personnel mais universel, beau et poignant. Et c’est précisément ces éléments qui font de Before and After Science un témoignage réaliste des seventies, et l’un de mes disques préférés dans l’histoire du rock.

Note : 6/6

samedi 31 mai 2014

Rhys CHATHAM An Angel Moves Too Fast To See - Selected Works 1971-1989 (2002)

Rhys Chatham - An Angel Moves Too Fast To See - Selected Works 1971-1989
Minimalisme / Avant-garde / No wave (États-Unis)


Rhys Chatham est un compositeur multi-instrumentiste américain dont la musique symbolise bien certains tournants qu’a entrepris la musique rock dans les années 70 & 80. Urbaine et avant-gardiste, elle présente l’esprit d’une époque et la volonté d’expérimenter, notamment sur les bases de l’art minimaliste de Tony Conrad, Charlemagne Palestine et La Monte Young (Chatham fut son accordeur de piano).

Si le coffret rétrospectif ici chroniqué comprend une des premières œuvres de Chatham, ‘Two Gongs’ (1971, mais enregistrée en 1988/9), c’est sa démarche face à l’explosion punk qui m’intéresse davantage : l’artiste élabore à sa façon les fondements de la no wave, le subconscient en négatif de la new wave, davantage portée vers (et par) de nouveaux horizons soniques.

Rhys Chatham y ajoute l’expérience des textures et des fréquences, la chirurgie microtonale, la science des harmonies comme du bruit, la maîtrise de la résonance et l’expertise rythmique. Et son art de créer un univers d’évasion onirique à partir de tous ces éléments demeure une source d’intérêt décisive pour ce blog.

Le coffret se décompose comme suit :

CD 1 : ‘Two Gongs’, durant un tout petit peu plus d’une heure, se rapproche davantage de l’expérience auditive (et bien sûr, scénique). La prise fut réalisée en concert (hiver 88), mais l’œuvre fut composée en 71. Témoignage de travaux plus anciens, cette épopée éprouvante est construite par les entrechocs continus de deux grands gongs chinois (il y a néanmoins des pauses et des accalmies). L’idée n’était pas à l’improvisation mais de composer quelque chose permettant de laisser résonner librement les harmonies de ces instruments, tout en maîtrisant, calibrant les frappes.

Le résultat est assez sauvage, rappelant la force du vent, voire d’une tempête, dont le mugissement se réverbère dans l’espace. On pense également à des vrombissements de machines aériennes, tout autant terrifiantes. Par ailleurs, Chatham avait remarqué que les sons émis par ce type d’instrument se rapprochaient de ses travaux de musique électronique. Et il faut reconnaître, à l’écoute de ‘Two Gongs’ que ce lien n’est pas infondé. Aussi, notons tout de même la présence d’un certain beat très irrégulier (pulsation ? respiration ?) ; la mise en valeur des résonances ne doit pas nous faire oublier que les gongs sont des instruments à percussion.

Si ‘Two Gongs’ peut sembler étranger au reste du coffret, elle servit de base à Chatham pour certains de ses travaux guitaristiques à venir, notamment en termes d’harmonies et de résonnance, d’énergie et d’intensité. Je pense néanmoins que si vous n’êtes pas dans le trip pour écouter ce genre de sons pendant une heure, vous risquez de trouver le temps bien long. Cela étant, ‘Two Gongs’ est une expérience sonique à vivre.

Tracklist :
1. ‘Two Gongs’ (1971/1989)

Note : 4/6

CD 2 : le deuxième disque est établi à partir de l’album Die Donnergötter (1987). La pièce majeure est bien sûr le morceau titre, œuvre post-punk redoutable, électrisante, un canon du genre. Elle met en exergue l’érudition, le soin et l’intellectualisme propre au mouvement, tout en gardant une véritable urgence (et une élégance très américaine), rendant le titre plutôt efficace malgré ses 22 minutes. J’en ai toujours gardé un très bon souvenir, tant son aura est marquante.

Le deuxième morceau, ‘Waterloo, No 2’ est principalement axé sur des motifs de trompette, plus ou moins malmenés. À partir de 1983, Rhys Chatham se consacre à l’apprentissage de cet instrument. Le titre est influencé de musique militaire/martiale et de ses travaux avec le chorégraphe Yves Musard (Rhys Chatham parvient à cerner le pont entre les arts, dans une vision globale). Le titre est assez curieux, et même si les modulations du motif semblent apporter à chaque fois quelque chose, l’ennui peut gagner l’auditeur.

‘Drastic Classicism’ est encore un témoignage de l’ambiance new-yorkaise d’époque (la ville étant aussi un berceau du post-punk intellectuel), mais aussi de la vision globale de Chatham sur l’art ; il collabore ici avec Karole Armitage, danseuse. Rhys Chatham a un vrai background de travail avec le monde de la chorégraphie, comme des arts visuels. C’est aussi ce qui donne à sa musique force et intérêt. La pièce est créée pour 4 guitares électriques, une basse et une batterie, et reste un support pour le post-punk et le noise rock. Le résultat est très sauvage, et fut joué, plus que puissamment, à l’époque. Le morceau était accompagné sur scène des chorés de Karole Armitage, et eut un impact sur les milieux de la danse européen et américain.

Le quatrième morceau, ‘Guitar Trio’, est plus calme et linéaire, latent, entretenant des lignes tendues de guitares électriques. Un morceau qui semble assez simple mais qui garde une vraie dynamique envoûtante. Ce travail de communion entre guitares n’est pas voué à réellement « décoller » proprement dit. Du coup, il sert ici de contraste à un ‘Die Donnergötter’, dans un autre registre, plus percutant. La composition est plutôt emblématique et est également célèbre pour avoir été interprétée avec Glenn Branca, autre illustre icône de la no wave.

Enfin, ‘Massacre on MacDougal Street’, pièce de près de 20 minutes, met en avant les textures de trompettes agitées, soutenues par une batterie tribale. Une cacophonie réglée, nous permettant de ressentir une forme de stress urbain.

Tracklist :
1. ‘Die Donnergötter’ (1985/1986)
2. ‘Waterloo, No 2’ (1986)
3. ‘Drastic Classicism’ (1982)
4. ‘Guitar Trio’ (1977/1982)
5. ‘Massacre On MacDougal Street’ (1982)

Note : 5/6

CD 3 : An Angel Moves Too Fast To See (composé en 1989). Bruissements, échos, scintillements… cette longue et intense suite semble décrire le passage d’un ange dans une ville contemporaine en clair-obscur. Rhys Chatham s’accompagne ici d’une armée de 100 guitares (!), se permettant un pari aussi surprenant que réussi. Ces nombreux instruments sont soutenus par le bassiste Ernie Brooks et le batteur des Swans Jonathan Kane. La pièce An Angel Moves Too Fast To See n’est pas uniquement affaire de style et d’expérimentation, mais aussi de magie et… de poésie ; le titre est celui d’un poème de Leopold Zappler, avec qui Rhys Chatham avait déjà travaillé.

An Angel Moves Too Fast To See propose une musique tonique et élégante, qui garde un côté réellement imposant, tout en maîtrisant une fluidité agréable et une brillance de son. Le travail sur les atmosphères qui en résulte est merveilleux, l’auditeur se rendant compte de l’univers qui s’ouvre à lui, tantôt énergisant, tantôt intrigant, tantôt inquiétant (notamment sur ‘No Tress Left…’). Il symbolise un peu à sa manière l’infini en musique. An Angel Moves Too Fast To See est une référence pour l’originalité et la maîtrise de son défi, mais surtout (j’insiste dessus) pour le rendu saisissant qui en résulte. Le genre de « truc » que je t’attends du 4ème art.

Note : On sent la pertinence d’avoir lié au coffret l’œuvre ‘Two Gongs’, quand on voit le travail réalisé aux niveaux de la résonance, de la réverbération du son. Les nappes sont générées à plusieurs niveaux, et je dirais que cela préfigure un peu certaines dynamiques shoegazing.

Tracklist :
1. ‘Prelude’
2. ‘Intro’
3. ‘Allegro’
4. ‘No Trees Left: Every Blade Of Grass Is Screaming’
5. ‘Adagio’

Note : 6/6

Conclusions :

Un bien bel objet. J’ai toujours trouvé l’artwork magnifique, avec son enrobage brillant et hypnotique, à l’image de sa musique. Le coffret trône d’ailleurs fièrement dans mon étagère depuis de nombreuses années déjà. Le livret ressemble davantage à un livre qu’à un booklet classique, présentant le contexte et les explications de Rhys Chatham sur chacune des œuvres exposées ici.

‘Two Gongs’ semble plus adapté pour les mélomanes avides d’expériences soniques nouvelles et plus ou moins fondatrices. Le deuxième disque, tournant autour de ‘Die Donnergötter’ plaira davantage aux fans de réflexions post-punk. Enfin, le troisième disque, de loin mon favori, semble le plus accessible, pour sa poésie musicale, et sera probablement apprécié par le plus grand nombre.

La musique de Chatham se confronte aussi à l’expérience de la scène, et devient souvent une performance live. Cela est clair sur Two Gongs, enregistré sur scène, et sur An Angel Moves Too Fast To See qui donna lieu à des représentations épiques (le mur de 100 guitares, imaginez). Enfin, on pense également à ‘Drastic Classicism’, qui mêle les mouvements de la musique à ceux de la chorégraphie.

Smart et esthétique, libre et rigoureuse, directe et complexe, érudite et spontanée, coincée dans les corridors du temps… telle est la musique électrisante de Rhys Chatham, présentée ici dans ce coffret bleu argenté. Un objet séduisant proposant les vues séminales et jusqu’au-boutistes d’un artiste émérite. Et une nouvelle définition de ce qu’est la musique contemporaine.

dimanche 12 janvier 2014

MAGMA Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh (1973)

Magma - Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh
Zeuhl (France)


1973… encore toi, année dorée… Tu t’ouvres ainsi à la transe de Magma, et à ses obsessions… Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh est le troisième mouvement de la trilogie Theusz Hamtaahk, même s’il est le premier enregistré. C’est aussi le disque originel, l’an 0 pour Magma, le centre névralgique de la tentaculaire discographie d’un groupe à plusieurs dimensions. S’il incarne la vraie naissance de l’esprit Magma, il symbolise également l’intensification des forces de la vie, derrière un caractère pourtant sombre et élégiaque.

Mécanique et primal, le monolithe de Magma est intimidant. Si son esprit rôde encore, le jazz fusion semble parti en fumée, broyé par les températures et les éruptions étourdissantes de ce troisième opus. C’est ainsi qu’une musique emphatique aux accents teutons déboule et se dévoile en pleine lumière : l’ouverture ‘Hortz Fur Dëhn Stekëhn Ẁest’ brille par la superposition de ses chœurs et de sa rythmique, imperturbables. Aux velléités guerrières du concept, le contenu de Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh offre ses répétitions insistantes de patterns, son langage dur, ses rythmes décalés, martelés et autoritaires. Une musique mathématique et inquiétante, parfois assommante, souvent obsédante.

Mais ce n’est pas tellement la dimension grandiose, inédite et conceptuelle qui fait de Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh un grand disque ; j’y vois plutôt une œuvre précise, subtile, faite d’arrangements en or fin. Un opéra extraordinaire, mais peaufinant son art de façon plus classique et « terrestre », gardant même parfois un côté « musique soignée de conservatoire ». C’est toute l’attention apportée aux instrumentations qui donne au disque sa force, agrémenté d’une production noire et lustrée, de grande qualité (écoutez les magistraux ‘Ïma Sürï Dondaï’ & ‘Kobaïa Iss de Hündïn’). Les textures sont éclatantes et le rôle de chaque élément bien mis en valeur : la clarté du piano, percutant ; l’emphase des chœurs et des cris guerriers ; les cuivres rutilants ; la touche jazz cosmique apportée par la guitare lead…

La dualité puissance/subtilité se met au service d’une progression musicale saisissante. Tout le long de l’opus, la belle mécanique de Magma gagne du terrain. Elle progresse inexorablement, écrasant tout sur son passage, et s’offrant la victoire. Cela est assez flagrant sur ‘Nebëhr Gudahtt’, avançant sur un tapis de velours pour proposer une merveilleuse montée de tension, déchirante, et parfaitement exécutée, malgré quelques cris un peu surjoués. Le titre débouche sur ‘Mekanïk Kommandöh’, exultant jusqu’à l’euphorie, voire la danse extatique. Si le disque semble s’accomplir ainsi dans une certaine folie, ‘Kreühn Köhrmahn Iss de Hündïn’, le titre final, semble chanter avec douceur un paysage dévasté.

Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh fait sensation. On pourra regretter que certains chants/cris excessifs et quelques redondances poussent le concept à ses limites (sur ‘Da Zeuhl Ẁortz Mëkanïk’, parfois). Mais le troisième album du groupe demeure un disque particulièrement abouti et poignant, une œuvre vibrante et dynamique explorant certaines directions proposées par Carl Orff, Igor Stravinsky ou encore Béla Bartók. Hostile et imposant, il propose en parallèle un vrai régal d’instrumentations. Et pour cause, il est véritablement le siège d’un combat entre puissance et subtilité, que la seconde aura finalement remporté.

Note : 6/6

Morceaux fétiches : ‘Ïma Sürï Dondaï’, ‘Kobaïa Iss de Hündïn’, ‘Nebëhr Gudahtt’, ‘Mekanïk Kommandöh’, mais un peu tout en fait…

lundi 30 décembre 2013

NEGURĂ BUNGET Om (2006)

Negură Bunget - Om
Métal extrême atmosphérique (Roumanie)


Om fait figure de pièce maîtresse... maîtresse des climats et des atmosphères, révélatrice d’une culture et d’une empreinte locale. Negură Bunget atteint un sommet avec une œuvre captivante et d’une grande créativité, attestant d’une finesse et d’une précision hors-norme dans l’exécution. À mon sens, cet opus figure dans le top 5 des disques de métal les plus importants de sa décennie.

Om incarne encore ce souffle, cet appel, bruissant à nos oreilles… ces atmosphères lugubres qui pourtant nous invitent à vivre quelque chose d’inédit et de magique. Et chaque instrument y contribue de la plus belle des manières : claviers tissant de belles nappes atmosphériques ; guitares tantôt lumineuses, tantôt plus rocailleuses, symbolisant toute la violence propre à la nature ; percussions locales dont le tintement est systématiquement synonyme de frissons... sans oublier ces voix ensorcelantes...

Negru, membre éminent du groupe, ne disait-il pas du nom « Negură Bunget » qu’il signifiait ce brouillard noir, venant d’une forêt sombre, dense et profonde ? Om nous donne les clefs pour nous y engouffrer. Et surtout pour admirer la grandiloquence et la majesté des paysages qui s’offrent à nous. Il s’agit néanmoins d’un autre type de forêt que ceux côtoyés d’habitude ; nous sommes en Roumanie, et le groupe, plus que jamais, veut témoigner de ses origines.

Om ressemble au tressaillement d’une rencontre avec de larges étendues, des panoramas étourdissants riches en atmosphères, comme en atteste la plage ‘Primul Om’, absolument saisissante, notamment pour ses claviers inquiétants. D'autres sections de nappes ambiantes font leur apparition tout le long du disque, le recouvrant de leur voile sépulcral. De toute évidence, la musique de Negură Bunget ressemble à ces percées de lumière diaphane traversant la brume.

Terribles et merveilleux, les trois morceaux les plus épiques du disque sauront vous transporter : ‘Tesarul de Lumini’ (posant le décor et ses différentes facettes), ‘Cel Din Urma Vis’ (avec son solo de lumière vous happant littéralement), et bien sûr ‘Cunoasterea Tacuta’. La section instrumentale de ce dernier est proprement hallucinante, hypnotisante, avec ces petites incursions de percussions et de guitare, donnant la chair de poule. J’aurais enfin une pensée pour le rugueux ‘Inarborat’, et pour ‘Hora Soarelui’, vous emmenant vers les Cieux à la fin du disque.

Om est une œuvre riche, un univers à part entière, dans lequel chaque instrument se met au service de l’autre. Il s'agit d'un disque abouti, qui se met à l’écoute d’autres horizons, exprimés ici de la plus sublime des musiques, semblant résonner dans un espace presque infini. Une œuvre impressionnante et mirifique, que l’on appréhende avec admiration et effroi, et promettant un au-delà aux musiques les plus extrêmes.

Note : 6/6

lundi 23 décembre 2013

CYNIC Focus (1993)

Cynic - Focus
Techno death metal progressif (U.S.A.)


Focus de Cynic, sorti en 1993, fait partie des disques culte dans le milieu du métal. Son identité très marquée se manifeste à travers :
§  une technique très poussée, devenant un des canons du genre techno death ;
§  une fusion féconde de styles, avec notamment l’apport du jazz, de passages exotiques, et la recherche de nouvelles textures de sons ;
§  un climat futuriste, porté par endroit par des voix cybernétiques.

Ces jeux de contrastes et ces panoramas inédits jusqu’alors sont réalisés par des mains de maître et des esprits adroits : les deux guitaristes Paul Masvidal & Jason Gobel, le bassiste Sean Malone, et le batteur Sean Reinert. Les voix death additionnelles sont assurées par Tony Teegarden.

Parmi les passages plus marquants de ce tour de force, citons par exemple :
  • ‘Veil of Maya’, absolument emblématique. L’album montre donc dès le premier titre les priorités du groupe, avec ses ruptures de style, sa technique jusqu’au-boutiste, ses climats dépaysants, son univers cyber… Le tout avec un solo détraqué tout à fait dantesque.
  • ‘Sentiment’, qui commence et se referme avec une boucle hypnotique et un riff de basse ronflant.
  • ‘Textures’, évocateur, approfondissant la démarche expérimentale à partir de sons clairs.
  • ‘How Could I’, lui aussi très symbolique, avec son final irrésistible et enivrant. Du grand art.
Mais tous les titres sont de qualité : la puissance d’‘Uroboric Forms’, les atmosphères de ‘The Eagle Nature’ ou encore d’‘I'm But a Wave to...’… Difficile de détacher le morceau ultime tant chaque titre développe des atouts différents.

Il a fallu attendre jusqu’en 2008 pour obtenir un second album du groupe, ce qui accentua le côté culte de Focus. Séminal et unique, cet album de Cynic demeure particulièrement original et ouvre la voie pour de nombreux groupes qui souhaitent s’engouffrer dans les chemins du métal technique et expéri-mental.

Note : 6/6

dimanche 13 octobre 2013

OPETH Ghost Reveries (2005)

Opeth - Deliverance
Métal progressif (Suède)


Aux premiers abords, Ghost Reveries ne semble pas apporter grand-chose à la discographie déjà si riche et exemplaire d’Opeth. Et pourtant, deux approfondissements non négligeables permettent aux rêveries fantomatiques du groupe d’atteindre des sommets artistiques : l’héritage toujours plus présent du rock progressif, et des riffs magistraux venus de l’au-delà, alors qu’on pouvait penser qu’Opeth avait déjà tout dit.

Le groupe a visiblement encore à offrir, pour notre plus grand plaisir. Le plaisir d’avoir devant nous un nouveau panorama merveilleux, animé d’une réelle ambiance, à la fois ancestrale et naturaliste, d’où émerge une forme de mysticisme envoûtant. Les textures des claviers de Per Wiberg (fraîchement membre officiel du groupe) apportent notamment du corps à l’album, et un côté suranné lié à la culture folk et au prog-rock seventies. Des compositions comme ‘Atonement’ ou ‘Hours of Wealth’ vont dans ce sens.

Opeth parvient également à se transcender à travers de nouveaux morceaux éblouissants. ‘Ghost of Perdition’, en ouverture, est une pure merveille, notamment grâce à sa section claire absolument renversante, reprise en toute fin de façon impériale et décisive. ‘The Baying of the Hounds’ lui succède triomphalement, faisant florès de nombreux riffs efficaces. Et que dire de ‘Beneath the Mire’ ou des douze minutes de ‘Reverie/Harlequin Forest’, capables de nous proposer de passages subjuguants et hors du commun… semblant ouvrir la voie vers une autre réalité musicale.

Pour sa complexité étourdissante, la qualité de ses motifs, et pour tout le sens qu’Opeth donne aux textures, Ghost Reveries est un disque particulièrement intense et profond. Un authentique album de synthèse progressive, empreint de romantisme et de mélancolie ; c’est ainsi qu’‘Isolation Years’, clôturant l’album, nous enlace dans une dernière rêverie évocatrice et introspective, montrant une fois encore toute l’équivocité d’un opus d’exception.

Note : 6/6

mardi 8 octobre 2013

OPETH Deliverance (2002)

Opeth - Deliverance
Métal progressif (Suède)


Deliverance avait fait grand bruit à sa sortie. Le milieu du métal commençait à s’agiter, attendant la sortie du graal avec impatience et excitation. Et le résultat fut à la hauteur : Deliverance est un disque percutant et énergique, certes plus opaque que les précédents, mais capitalisant avec succès sur toute la dimension sombre que le groupe entretient visiblement de plus en plus. Et puis il me rappelle pas mal de (bons) souvenirs… Je me rappelle déjà son achat, le ramenant chez moi précieusement, dans ma besace, bien au chaud.

Une fois encore, un album d’Opeth est revêtu d’une très jolie pochette… Elle exprime le côté très noir de l’œuvre, son univers fantomatique (My Arms, Your Hearse et Blackwater Park  n’étaient pas en reste à ce niveau-là), et aussi une forme d’esprit originel ; le livret est assez évocateur, avec cette demeure morne et surannée, pourtant assez classieuse. De plus, je trouve intéressant d’avoir mis une vue d’un intérieur plutôt qu’une image de paysage, comme cela fut quasiment toujours le cas avec Opeth. Ce changement donne un aspect plus concret, voire plus humain à la musique du groupe.

Succéder à Blackwater Park n’est en tout cas pas chose aisée. Mais cela entraîne aussi un engouement qui peut se révéler positif. Deliverance arrive à surfer sur la vague de sympathie toujours plus grandissante pour un groupe d’exception. Il apporte aussi des changements, des inflexions, étant à mon sens davantage heavy mais aussi plus brutal que les deux œuvres précédentes, pour prendre un panel de disques cultivant les mêmes bases. Et il entretient toujours cet aspect ténèbres-lumière, même si les premiers semblent prendre ici une nouvelle longueur d’avance.

Sur les six morceaux (dont un interlude) qui composent Deliverance, j’en choisirais trois :

- le morceau-titre, et ses rythmiques en acier. L’intro n’est d’ailleurs pas sans me « rappeler » ‘Wealth’ des compères de Katatonia, sorti 2 ans plus tard (n’oublions pas qu’Åkerfeldt était le chanteur de leur deuxième album). J’aime vraiment beaucoup la fin, avec ce riff terrassant, annonciateur de quelque chose d’encore inconnu. Il s’en dégagerait presque une forme d’euphorie légère… Je trouve l’allure de ce motif assez novatrice pour du Opeth.

- ‘A Fair Judgement’, plus épique, symbolisant un peu une lumière triomphale dans cet opus, apportant tout son souffle libérateur. La section middle est aussi très subtile, et la fin du morceau, plus pesante, laissant traîner ses spectres de mauvais augure, permet de varier intelligemment les caractères.

- ‘Master’s Apprentices’, figurant dans mon top 5 des titres favoris du groupe. Un morceau très heavy, avec une section middle ensorcelante et irrésistible… et un final renversant se prolongeant victorieusement pendant quelques minutes ; écoutez un peu la batterie, la performance de Martin Lopez étant d’ailleurs royale dans tout l’opus…

Deliverance, comme tout album d’Opeth, cultive l’identité du groupe, tout en se fondant brillamment avec son époque. Il y a toujours ce respect de l’héritage, tout en restant à l’écoute des sons contemporains… pour la création d’un univers grisant, d’un chez soi, certes déstabilisant pour ses atmosphères, mais qui contient en lui encore suffisamment de lumière pour s’y retrouver sereinement. C’est vrai, Deliverance est un disque impressionnant. Je ne sais pas s’il s’agit nécessairement du meilleur Opeth, mais il fait indubitablement partie de ceux qui me sont les plus proches.

Note : 6/6

lundi 7 octobre 2013

OPETH Blackwater Park (2001)

Opeth - Blackwater Park
Métal progressif (Suède)


Still Life était un bien grand disque… et c’est dans son terreau fertile que Blackwater Park va puiser ces racines. L’équilibre acoustique-électrique a été trouvé, il s’en trouve désormais renforcé. Et là où réside la force de ce nouveau disque, c’est dans ses ambiances. Les musiciens sont parvenus à insuffler une « âme » dans l’œuvre, un « souffle », un véritable « esprit ». On ressent toujours cette atmosphère frissonnante, un peu lugubre et magique, qui avait été créée dans Still Life et qui anime davantage Blackwater Park, avec encore plus d’intensité.

J’avoue ne pas avoir cédé tout de suite à l’appel de Blackwater Park. Je l’avais repéré en 2001, une des années propices pour renforcer ma culture métal, très à l’écoute du genre à cette époque. Mais si les premières écoutes furent satisfaisantes, voire très stimulantes, je ne pus saisir l’essence de l’album que quelques années après. Ma vision d’ensemble de l’œuvre Opeth-ienne et son approfondissement m’ont probablement permis de mieux cerner l’intérêt et le rôle de chaque pièce de ce puzzle si riche.

Les atmosphères semblent se fondre avec les instruments. Ces derniers mugissent comme le vent qui ébruite les feuilles. Nous sommes perdus dans la brume épaisse d’un parc inconnu, pas très rassurant, mais sachant nous montrer sa beauté profonde avec générosité. ‘The Drapery Falls’, un des plus grands morceaux d’Opeth, est le plus dans cet esprit, notamment grâce à ces sons de guitare qui semblent nous appeler, se plaindre au loin… Absolument saisissant, une pure merveille… Les ambiances guident l’ensemble des morceaux, notamment ‘Bleak’, et surtout le titre éponyme, nous plongeant un peu plus dans l’épaisseur d’un monde étrange, peuplé d’arbres fantomatiques.

Il y a aussi ce morceau acoustique intense, très mélancolique, assez poignant : ‘Harvest’, le successeur de ‘Benighted’ et ‘Credence’, moins intime, plus fédérateur. Il s’y mêle un sentiment universel et en même temps une grande plainte nostalgique venant de l’intérieur. Opeth semble décidément s’aguerrir à tous les niveaux, dans toutes les facettes de sa musique, entre ténèbres menaçants et lumières diaphanes. Une musique des opposés, des compromis, une musique des saisons intermédiaires, comme le printemps et surtout l’automne, particulièrement propice à son écoute.

La production, parfaitement claire, nous laisse entrevoir les différents caractères du disque, et met bien en valeur les instruments qui les expriment. Ce qui permet à ‘The Leper Affinity’ de conserver tout son côté percutant, à ‘The Funeral Portrait’ de nous montrer ses riffs à la fois terrifiants et éblouissants, et à l’excellent ‘Dirge for November’ de nous envoûter plus encore de toute sa tension dramatique.

Blackwater Park, tout en étant moderne, retient en lui un véritable héritage (nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler plus tard), teinté de folk et de musiques progressives. Il préserve aussi d’album en album ce côté « naturaliste », originel, en exprimant également toute sa force brute. Blackwater Park est un album résolument métal, résolument romantique, apportant à l’univers des musiques extrêmes tout son arôme, tout son sens et toute sa subtilité.

Note : 6/6

vendredi 30 août 2013

Miles DAVIS In a Silent Way (1969)

Miles Davis - In a Silent Way
Jazz électrique / Avant-garde (U.S.A)


La beauté du silence nous force à nous taire. Pour écouter. In a Silent Way est une œuvre innovante, assurant les bases du jazz électrique. Mais ce n’est pas tout, elle propose des atmosphères liquides et éthérées. Un jazz électrique et ambiant donc, classique et avant-gardiste. Soul et rock. Qui nous berce et qui nous anime. Certes, point de poussées fiévreuses de free jazz, ici. Mais un jusqu’au-boutisme certain, avec retenue, et non sans liberté.

La pochette incarne déjà à elle seule une certaine puissance, une certaine classe, une certaine profondeur. Une certaine spiritualité. Celle qui va nous envelopper durant deux grandes étendues musicales de près de 20 minutes : ‘Shhh/Peaceful’ & ‘In a Silent Way/It’s About That Time’. Deux rivières d’étoiles et de diamants s’écoulant entre deux décennies de rêve et d’innovations musicales.

Derrière un tel disque se cachent bien évidemment des musiciens de renom, puisant dans l’œuvre des forces décisives pour leur accomplissement artistique. Les réunir dans une direction maîtrisée mais non déterminée est aussi un tour de force, réalisé avec confiance. Les trois pianos électriques d’Herbie Hancock, de Chick Corea et de Josef Zawinul (également à l’orgue), le sax tenor de Wayne Shorter, la basse de Dave Holland, la guitare de John McLaughlin, la batterie de Tony Williams : autant d’instruments habiles en pleine cohésion, au service d’une musique à l’élégance silencieuse.

Nourri du travail de production en or fin de Teo Macero, absolument essentiel, In a Silent Way est bien plus que du jazz, et reste à considérer dans le panorama général de la musique du XXème siècle. Un travail sur l’espace sonore, une ode au silence. Une illusion musicale, un mirage atemporel. À l’aube de nombreux possibles.

Note : 6/6

dimanche 19 mai 2013

RIVERSIDE Shrine of New Generation Slaves (2013)

Riverside - Shrine of New Generation Slaves
Néo-progressif (Pologne)


Prendre le contrôle de sa propre vie. Tel est le concept de ce nouvel album de Riverside, Shrine of New Generation Slaves. Derrière une pochette évocatrice se trame une réflexion sur nos existences contemporaines. Ces ombres qui dévalent les escalators, avant de s’engouffrer mécaniquement dans les couloirs du métro… ces ombres pourraient être les nôtres, peut-être…

Musicalement, ce qui m’a beaucoup touché, c’est l’écart qui a pu se creuser entre la première écoute et les suivantes. Le disque semblait bien inoffensif de prime abord. Puis tout s’est éclairé, tout prenait sens soudainement. D’une façon à la fois logique et magique, l’œuvre résonnait en moi. Là où je voyais du perfectible, apparaissait en fait une forme de vérité musicale, pleinement cohérente.

L’ouverture de l’album, ‘New Generation Slave’, est typique des introductions qui posent le disque. Malgré un texte un peu cliché, la musique se veut annonciatrice : folk posé, voix aérienne et expressive, contrastant avec l’apparition de ces vagues de saturation menaçantes. Puis l’on perçoit les premières envolées de guitares, énergiques et atmosphériques. La dynamique est pleinement prog-rock, l’approche résolument moins métal, et ce pour l’ensemble du disque.

Le deuxième titre, ‘The Depth of Self-Delusion’, est déjà un morceau de haute volée, avec son alchimie acoustique/électrique. Il est ensuite accompagné de son solo de guitare, assez prenant, dans le pur esprit de Riverside.

L’appel électrique justement. Celui de Deep Purple pour le morceau suivant, ‘Celebrity Touch’, qui va progressivement révéler toute sa saveur. Et notamment avec cette partie subtile exécutée en delay, accompagnées ensuite de voix aériennes. Toute la finesse d’un titre pas loin d’être irrésistible. ‘Celebrity Touch’ est le premier grand tournant du disque, une révélation dont seul Riverside semble détenir tous les secrets.

Tout en gardant une vraie cohérence, un authentique équilibre, l’opus se poursuit avec une ballade classique au piano, légère et mélancolique : ‘We Got Used To Us’. Une qualité sonore irréprochable au service d’une mélodie et d’une atmosphère. Cela étant, si le couplet possède une réelle aura, le refrain est d’un niveau un peu en dessous.

Dès lors ‘Feel Like Falling’ apparaît, plus en rupture… pour mieux laisser place à son refrain en apesanteur. Un autre moment remarquable, envoûtant. Guitare aérienne, synthé ambiant, voix en communion. Imparable et classieux, une pure merveille.

Mais avec ‘Deprived’, le titre qui lui succède, nous nous élevons parmi les anges. Un petit chef d’œuvre. Une mélodie fragile et une section instrumentale tout en touché et maîtrise, subjuguante. Ses nappes de mélancolie ambiante nous enveloppent dans nos réflexions les plus intérieures.

Avec ses 12 minutes, ‘Escalator Shine’ prend un peu le rôle de morceau « épique » du disque, si on veut. Toujours léger, sobre, dans la continuité de l’œuvre, cette composition de haute volée synthétise bien les influences du groupe. Elle s’ouvre en dernier lieu sur un appel musical céleste : une forme de lumière symbolisant bien le concept et le message de l’album.

Enfin l’œuvre se referme sur ‘Coda’ qui reprend les esprits subtils et fragiles de ‘Feel Like Falling’. De façon classique, une conclusion qui apporte cohérence au concept d’ensemble et à la musique qui l’illustre.

Shrine of New Generation Slaves est le fruit d’un mariage réussi, l’héritage seventies rencontrant la célébration d’un prog atmosphérique dans la lignée de Marillion ou de Porcupine Tree… Riverside n’en oublie pas moins son identité musicale, tout en réalisant des compromis.

Ainsi, ce nouvel opus est bel et bien une réussite. Et sa qualité d’écriture, comme de production, en font un sommet pour cette année 2013. Un disque qui habite son auditeur. Le genre d’albums qui me fait aimer la musique progressive, voire la musique tout court. Et aussi une raison d’écrire si longuement dessus.

Note : 6/6

jeudi 27 décembre 2012

POPOL VUH In den Gärten Pharaos (1971)

Popol Vuh - In den Gärten Pharaos
Krautrock / Musique spirituelle (Allemagne)


L’appel du sacré. Des voix lunaires, célestes, s’échappant du néant, à moins qu’elles ne soient souterraines, surgissant progressivement d’un abîme entrouvert. Puis ces percussions mystiques... Peut-être sommes-nous plus simplement dans le jardin du pharaon, lors d’une méditation, non loin d’une paisible rivière. In den Gärten Pharaos n’est pas seulement la pièce maîtresse de la discographie de Popol Vuh, et l’apex de sa première formule, il reste aussi un au-delà pour le krautrock, spirituel et ambiant, développant ses aspects stylistiques tout en y insufflant la personnalité d’une de ses formations majeures. Deux grands morceaux de près de 20 minutes, deux grandes phases, comme on aimera à en trouver chez Klaus Shulze, Tangerine Dream, Ash Ra Tempel et consorts. Deux faces… l’une, éponyme, tressaillant dans l’intimité d’un effroi, sensible et inquiétante, avant de dévoiler une mélodie doucereuse, enveloppée dans des sphères aquatiques ; l’autre, ‘Vuh’, majestueuse, auréolée de son nimbe, illuminée par un orgue brûlant et ses rayons dorés… A mon sens une des plus belles pièces du genre… Si le premier morceau nous fait découvrir une musique spatiale à plusieurs niveaux, et dans laquelle on s’engouffre, dans laquelle on apprend à redécouvrir l’espace sonore au sein d’une composition, le second nous expose l’écrasante beauté du temps et la proximité de l’instant d’un recueillement, ou d’une illumination réflexive et émotive. In den Gärten Pharaos reste un des classiques emblématiques d’un groupe, d’une figure de style, l’appel intérieur de tout un genre musical.

Note : 6/6

mardi 13 novembre 2012

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION One Size Fits All (1975)

Frank Zappa - One Size Fits All
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Futuriste, alambiqué, multidirectionnel, propice au rêve et venu d’une autre planète, One Size Fits All est un album spatial, aidé par la profondeur des ambiances, toujours en avance sur son temps. Il reste une belle synthèse aux couleurs progressives vers laquelle on revient souvent, et probablement le disque le plus abouti et équilibré de Zappa et de ses Mothers of Invention troisième période.

La formation dynamitée par Napoleon Murphy Brock (chant, sax), George Duke (clavier), Tom Fowler (basse), Chester Thompson (batterie) et bien sûr Ruth Underwood (percussions), s’adonne à une musique absolument substantielle, hommage au funk, au jazz et au rock spatial… On compte même dans ses rangs Captain Beefheart, apparaissant furtivement à l’harmonica, et Johnny Guitar Watson sur 2 titres (‘San Ber’dino’ & ‘Andy’)… Tout un équipage de haute volée au service d'un disque essentiel.

Je reconnais avoir été vraiment désarçonné au départ… Mais je fus aidé par la structure d’album conceptuelle, notamment avec ‘Sofa No. 1’ et son rappel… et surtout par trois morceaux majeurs : l’emblématique ‘Inca Roads’, tortueux et xénochronique, dont on n’a pas fini de souligner la complexité ; ‘Florentine Pogen’, et sa suite de séquences imbriquées, où tout semble former clairement un tout cohérent dès la première seconde ; et enfin ‘Andy’, charismatique et solennel, vigoureux et puissant, métempirique...

Dans One Size, on ressent la complexité de Roxy & Elsewhere, mais avec un côté plus direct, en direction d’un Over-Nite Sensation. Un vrai album de fusion, de musique progressive (même s’il s’en distancie comme il peut, ironiquement), mathématique et méticuleux, tentaculaire et généreux... Une construction musicale flexueuse, inspirée et colossale. « Taille unique » ? Taille patron… Et c’est aussi ce côté unique et intemporel qui me pousse à mettre la note la plus haute.

Note : 6/6

mardi 4 septembre 2012

Peter GABRIEL Passion (1989)

Peter Gabriel - Passion
B.O./Atmosphérique/World (Angleterre - International)


Passion… un nouvel aboutissement, voire l’aboutissement de Peter Gabriel. La bande originale du très beau film de Scorsese, La dernière tentation du Christ, merveille cinématographique, minimaliste et épurée, montrant à la fois la condition humaine du Christ et sa dimension divine… toute cette ambiguïté, ce mystère sacré… Passion dresse quant à lui un merveilleux tableau musical, et affirme cette fois la condition d’artiste de Peter Gabriel. Loin de ‘Sledgehammer’ ou de ‘Steam’, Passion révèle toute la profondeur et les directions artistiques propres du Gab’. Musicien pop, Peter Gabriel est avant tout un créateur d’univers ambiants, denses et pénétrants, abyssaux…

Avec Passion l’ange Gabriel nous emmène dans un voyage à trois dimensions : psychologique, au même titre que Security, mais cette fois en se plaçant parfois dans l’esprit christique, ressentant à la fois l’angoisse et la félicité ; historique, puisque le film et le concept album qui l’illustre retracent la crucifixion du Christ ; géographique, car c’est sous fond de world music synthétique et de très haut niveau que l’histoire nous sera contée, par des rythmes et des sons nord-africains, mais aussi provenant d’autres parties de la planète (Arménie, Kurdistan par exemple). De nombreux artistes venant de toute région du monde participent à cette expérience. À noter la présence de Youssou N’Dour et de L. Shankar, accompagnant parfois des musiciens que l’on a l’habitude de rencontrer avec le Gab’ comme David Rhodes ou Manu Katché.

‘The Feeling Begins’… nous entrons en immersion. Dans un esprit, dans une histoire, dans une région du monde. Dans une musique. Les flûtes exotiques et troublantes de ‘Gethsemane’ ; la mélodie prophétique et inquiétante du magistral ‘Of These, Hope’, en deux parties entrecoupées par le lumineux ‘Lazarus’ ; les tourments intérieurs d'‘In Doubt’ auxquels succède avec une transition parfaite ‘A Different Drum’, titre majestueux et rythmé, très mélodique ; les mystères de ‘Zaar’ qui dévoile en son cœur de nouvelles énigmes musicales ; l’éthéré ‘Open’ et l’épique ‘Passion’ ; le classicisme ‘With This Love’ à la beauté poignante et aveuglante, proche de la lévitation, se situant parmi les titres les plus importants de ma modeste vie ; et enfin la toute fin du disque ‘It Is Accomplished’/’Bread and Wine’, composée de deux morceaux possédant la même trame, et nous ouvrant les portes de leur lumière chaude et diaphane…

Passion représente une collection de tons et de titres diversifiés mais formant un tout très homogène, maîtrisé aussi bien par les instruments régionaux que par la technologie. Entre tradition et modernité. Un fossé devenant réconciliation, tel un tour de force, et donnant au disque une vraie identité, sincérité, spiritualité. Entre humanité et divinité.

Note : 6/6Morceaux fétiches : ‘With This Love’, ‘Zaar’, ‘Of These, Hope’, ‘In Doubt’/’A Different Drum’, ‘Open’, ‘Passion’, ‘It Is Accomplished’/’Bread and Wine’

mercredi 15 août 2012

Peter GABRIEL Peter Gabriel [Security] (1982)

Peter Gabriel - Security
Art Rock/Pop (Angleterre)


Car était le premier disque de Peter Gabriel et Melt son premier classique. Security doit dès lors être son premier chef d’œuvre, à peu de choses près… Accompagné de son groupe (Tony Levin, David Rhodes, Jerry Marotta, Larry Fast), il compte aussi sur la participation de Peter Hammill, John Ellis et Simon Phillips. Et toute cette joyeuse troupe va être à l’origine d’un des plus grands opus de la carrière du Gab’. L’hétérogénéité des thèmes abordés (confiance et anxiété, spiritualité, dépaysement et déracinement) s’efface pour laisser place à une musique envoûtante, tribale et fiévreuse. Une world music synthétique, sombre, introspective, tourmentée, évocatrice…

C’est dans la chaleur bouillonnante de ‘The Ryhtm Of The Heat’ que Security prend naissance. Un réveil dans de nouvelles contrées, de nouveaux panoramas, de nouvelles ambiances intérieures, psychologiques, mais nous dépassant également, tel un voyage troublant auquel nous sommes invités un peu malgré nous. Security dessine le paysage de notre âme. Et cette impression ne sera que renforcée par le magistral et majestueux ‘San Jacinto’, construit autour d’une boucle musicale hypnotique et envoûtante, scintillant comme des verres multicolores qui s’entrechoquent. Le titre finit par muter, par éclore sous un autre jour, en dévoilant ses atmosphères grandioses, tel un grand plongeon aérien vers de nouveaux horizons... Comme cela sera approfondi par son magnifique Passion, la musique de Peter Gabriel semble à la fois un voyage introspectif/psychologique et une exploration géographique et culturelle ; à la fois flux de conscience et world music syncrétique.

On aurait tort de négliger le dynamisme d'‘I Have The Touch’ et toute l’étrangeté lugubre de ‘The Family And The Fishing Net’, mais c’est sur la suite que j’aimerais me pencher : le tube ‘Shock The Monkey’, percutant et atmosphérique, et sur les deux perles magistrales à qui il fait place... Tout d’abord le fiévreux, subtil et pénétrant ‘Lay Your Hands On Me’, avec ces nappes de clavier diaphanes et ascendantes qui se faufilent au plus profond de nos souvenirs... et bien sûr ‘Wallflower’, jardin secret, jardin intérieur mélancolique troublant faisant office d’un de ses plus beaux poème musical… Après ces deux morceaux définitifs, l’œuvre se referme finalement sur une note plus tonique et exotique, avec le coloré ‘Kiss Of Life’, titre relativement mineur au vu des sommets précédemment atteints, mais demeurant important pour l’identité du disque.

Ces sons soyeux, synthétiques et tordus, opaques, bigarrés et ornementés… Jamais auparavant l’univers de Peter Gabriel ne s’est montré aussi abouti. Security est un voyage sensoriel unique pour des destinations multiples. Une œuvre maîtresse.

Note : 6/6Morceaux fétiches : ‘Wallflower’, ‘San Jacinto’, ‘Lay Your Hands On Me’, ‘Shock The Monkey’

lundi 9 juillet 2012

Van MORRISON Astral Weeks (1968)

Van Morrison - Astral Weeks
Folk / Psyché / Jazz / Blues (Irlande du Nord)


Sérénité. S’il y a bien un terme que j’ai envie d’utiliser, un peu exceptionnellement, pour décrire cette musique qui semble nous échapper, c’est bien « sérénité ». Astral Weeks est une ode à la sérénité. Et un voyage vers les étoiles, accessoirement. Van Morrison, en 1968, nous offre un opus classieux, une musique au croisement des courants folk et psyché, des héritages blues et classique, avec une influence jazz et des connexions soul. À la fois amateur des grands espaces sonores et de la minutie de la chamber pop, Van Morrison dévoile un des grands classiques des années 60. La liberté artistique reste au service d’une musique subtile et agréable, céleste, dans laquelle sa voix s’épanche et navigue sur un lit de cordes, de guitares folk et de percussions légères. Astral Weeks réinvente la narration musicale, devenant une forme de flux de pensées vocales en apesanteur. Les titres du disque sont autant d’itinéraires, de tableaux impressionnistes évoquant nos errances, à travers les temps et les espaces : projection spirituelle d’une enfance révolue sur son fils adopté (‘Beside You’) ; ballade mystique dans un Belfast révolu propice à l’imagination et aux rêves (‘Cyprus Avenue’) ; célébrations des espoirs lumineux et des promesses du futur, teintées de romantisme (‘Sweet Thing’ & ‘Astral Weeks’), pour renaître… Et puis il y a cette traversée parmi les astres avec ‘Madame George’, le plus grand titre de l’opus à mon sens. Une odyssée onirique et scintillante, sillonnant nos pensées les plus intérieures. Astral Weeks demeure une œuvre sophistiquée, mais authentique, interprétée grâce à une forme de spontanéité inspirée des cieux. Et avec une sérénité qui ressemble davantage à une libération.

Note : 6/6

lundi 2 juillet 2012

NEU! Neu! (1972)

Neu!
Krautrock (Allemagne)


Le premier album de Neu! est une nouveauté de taille pour cette année 1972. Klaus Dinger et Michael Rother ont déserté Kraftwerk, autre célèbre laboratoire de sons allemand, et ce disque est le fracassant résultat de leur collaboration, née en 1971. À l’aube du rock électronique, s’appuyant à la fois sur un héritage minimaliste et sur des racines progressives, préfigurant la musique industrielle, la cold/new wave, le post-rock… et même le futur Kraftwerk, Neu! donne de nouvelles lettres de noblesse au krautrock. Expérimental, minimal dans son approche, maximal dans son exécution, Neu! est un disque incontournable de l’époque. Et même au-delà.

Sous la houlette de Conrad Plank à la production, les différents titres de l’album sont autant de pièces novatrices, servant de canons esthétiques pour le genre, cosmiques et technologiques, mécaniques et planants. Des atmosphères, des panoramas magnétiques, dotés d’une forte prédominance rythmique, parfois répétitifs, frappant, assommant, martelant, pilonnant… avec une régularité métronomique et une précision froide, méticuleuse. L’atmosphère industrielle est également importante, reflet d’une société, de ses machines et de ses usines, mais devenant peut-être également une symbolique de l’état des œuvres artistiques, ballotées par un destin marketing. L’ensemble est très aéré, et présente un réel équilibre de sons et de bizarreries électroniques, enrichi d’échos, de boucles, de nappes, de riffs tendus.

Les titres ‘Hallogallo’ & ‘Negativland’, mythiques, mettent en place le fameux « motorik beat », pulsation machinale, hypnotique et entêtante. Le second nommé, davantage irrégulier, fractionné, met en place au départ cette salve de marteau piqueur, et ses autres bruits stridents, inquiétants, symbolisant bien une forme de désœuvrement moderne. Calé entres les aquatiques/plasmatiques ‘Im Glück’ et ‘Lieber Honig’ (ce dernier demeurant davantage léthargique, et bien plus faible que le reste), il constitue le cœur de la longue suite ‘Jahresübersicht’, remplissant toute la face B. Parmi les autres titres du disque, on note les vrombissements de ‘Sonderangebot’, aussi romantiques qu’un groupe électrogène et pas très loin du premier Kraftwerk, mais aussi la nonchalance océanique et contemplative de ‘Weissensee’, très réussi.

L’ensemble du disque est réellement attractif et équilibré, avec ce mélange parfaitement dosé d’expérimentation novatrice et de relative accessibilité. En avance sur son temps (concept, sons, production), Neu! tient dans ses mains un album d’importance, une œuvre organique et contemporaine. Une œuvre culte.

Note : 6/6

lundi 23 avril 2012

SOFT MACHINE Third (1970)

The Soft Machine - Third
Canterbury / Jazz Prog / Expérimental (Angleterre)


Soft Machine avait commencé à nous habituer à des morceaux plutôt courts, voire très brefs, sous forme de subdivisions éparpillées dans des albums de longueur raisonnable. Avec Third, le groupe nous laisse avec un disque gargantuesque de quatre morceaux d’une vingtaine de minutes chacun. Le résultat est particulièrement imposant. Avec Third, Soft Machine tient son classique et l’une des œuvres les plus importantes de l’époque et du genre.

Plusieurs sections alambiquées sont reliées par la magie du collage, ce qui donne un aspect patchwork plutôt intrigant. Les débats sur la production sont à mon sens ici superflu, les edits réalisés donnant finalement un charme intemporel et un halo supplémentaires à l’opus. Le groupe décide de se rapprocher encore un peu plus du jazz en restant expérimental (notamment à travers l’influence du minimalisme électronique de Terry Riley). Les musiciens engagés confirment cette option jazzy ; le trio explosif s’entoure d’Elton Dean (saxophone alto et saxello), Nick Evans (trombone), Jimmy Hastings (flûte et clarinette basse), et également de Lyn Dobson (flûte et saxophone soprano). Ajoutons aussi pour compléter l’équipe la présence de Rab Spall, au violon.

.Acte I, ‘Facelift’, livre de Hugh Hopper. Enregistré live, par bribes, et retravaillé en studio. Il se découpe en plusieurs sections offrant parfois des climats assez différents. Le King Crimson de ‘21st Century Schizoid Man’ n’est pas toujours très loin, notamment pour l’agitation musicale des instruments qui semblent caqueter dans une cacophonie fiévreuse. L’orgue de Mike Ratledge est volcanique et se livre à des soli pleins d’étincelles, se mariant bien avec les déchaînements de sax d’Elton Dean. ‘Facelift’, déjà très expérimental, demeure un premier moment majeur.

.Acte II, ‘Slightly All the Time’, livre d’Elton Dean, écrit par Mike Ratledge. Ici nous nous trouvons devant un jazz lyrique et mélodique, aux abords plus chaleureux. Le morceau semble se dérouler comme un flux de conscience brûlant et radieux, me rappelant d’ailleurs divers souvenirs. Les mélodies sont sublimes, rêveuses... Du très grand art. Pour plus de précisions sur les subdivisions de cette composition, je renvoie vers ce paragraphe de wikipedia.

.Acte III, ‘Moon in June’, livre de Robert Wyatt. Le morceau le plus emblématique du disque, mais un des moins jazzy. Ici on est carrément dans le monde du musicien, dans sa psyché, face à son testament artistique au sein de la machine molle (et le dernier morceau avec textes du groupe si je ne m’abuse). La structure, les alliages de sons et d’ambiances différentes (venant de chansons de Wyatt plus anciennes), tout comme l’univers qui en émerge sont les atouts principaux de la composition (j’apprécie également beaucoup la mélodie enivrante à 7:08). La fin du titre devient même davantage métaphysique, la voix rappelant celle d’un singe voguant vers les cieux. Monkey gone to heaven… Le chant pour des adieux prochains, venant d’un musicien hors pair au sein d’un titre (quasiment) interprété par lui seul.

.Acte IV, ‘Out-Bloody-Rageous’, livre de Mike Ratledge. Plus proche de la musique sérielle, très expérimental, axé sur le travail des bandes et des boucles… Une forme d’alternance s’installe entre nappes liquides et ambiantes, et sections jazz soyeuses et intenses... À noter aussi une intrusion de piano très judicieuse, à laquelle se joignent des envolées de sax, baignant dans atmosphères hypnotiques. Magique et magistral. Un des morceaux les plus troublants et méditatifs du groupe, un des plus lumineux aussi, et un de mes favoris.

On avait déjà entrevu les secrets du style Canterbury, dérivé d’une école, à la fois polymorphe, décentré géographiquement (tous ses artistes ne viennent pas de Canterbury), mais gardant un dénominateur commun pour tous ces musiciens : cette magie de l’improvisation et de ces harmonies lumineuses, libres et parfois cuivrées qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, le tout mêlé à une forme d’esprit pop. Ici, au-delà de toutes les classifications, nous tenons là un disque majeur, une référence absolue dans les expérimentations modernes, émotives et riches, avec toujours en ligne de mire une certaine exemplarité et une grande liberté dans la composition et l’interprétation. Une pure merveille.

Note : 6/6

mercredi 18 avril 2012

THE SOFT MACHINE Vol. 2 (1969)

The Soft Machine - Vol. 2
Canterbury / Jazz Prog (Angleterre)


Le tournant des années 60/70 est un phénomène excitant et Soft Machine y participe à sa façon. Avec les deux premiers volumes, sortis à un an d’intervalle, on obtient deux authentiques recueils d’expérimentations éruptives et obliques, hallucinatoires et de toute beauté. Ici, Ayers ne fait cependant plus partie de l’aventure, remplacé par Hugh Hopper (Brian Hopper est également présent, aux saxophones). Robert Wyatt reste quant à lui l’âme de la machine.

Avec ce deuxième volume, on s’éloigne un peu des contrées purement psychédéliques pour vraiment aborder les horizons Canterbury, avec une dynamique jazz/prog-rock largement renforcée. Plus court et moins compliqué que son prédécesseur, le volume 2, forme de poème ou rêverie dadaïste, présente tout de même une structure générale assez déroutante : 17 titres plutôt courts pouvant être regroupés en deux grands moments (‘Rivmic Melodies’ & ‘Esther’s Nose Job’). Enfin, puisque l'on a déjà parlé d'Hendrix pour le vol. 1, certains passages font ici irrémédiablement penser à l’artiste (notamment le tonique ‘Pataphysical Introduction’, et ‘Have You Ever Been Green?’ pour son titre et son texte).

Parmi les morceaux les plus marquants, je ne saurais oublier le tour de magie ‘Hibou, Anemone and Bear’, et ses sons de saxophone malicieux et délicieux. Autres passages jazzy, l’illuminé ‘Dada Was Here’ et le fuzzy ‘As Long as He Lies Perfectly Sill’ demeurent bien réussis. Ajoutons à tout cela la douceur nocturne de ‘Thank You Pierrot Lunaire’, l’agité et tumultueux ‘Out of Tunes’, le chaos de ‘Fire Engine Passing With Bells Clanging’ et la comptine ‘Dedicated to You, But You Weren’t Listening’, que Genesis n’aurait vraiment pas reniée, magnifique. Enfin, gros morceau terrifiant et efficace pour clôturer l’ensemble : ‘10:30 Returns to the Bedroom’, déjà « annoncé » par ‘Pig’ dont les saxophones résonnent encore dans les cieux.

Ainsi, Soft Machine se montre une fois de plus comme un groupe ô combien complet et polyvalent. Pour sa beauté intense et magique, et pour avoir amorcer le style Canterbury (ce jazz-prog cuivré et avant-gardiste, improvisé et organique, que l’on aura encore l’occasion de rencontrer), le volume 2, particulièrement impressionnant, demeure un disque essentiel pour tous les amoureux du jazz et du prog, et des sons de l’époque.

Note : 6/6