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jeudi 1 mai 2014

CAPTAIN BEYOND Captain Beyond (1972)

Captain Beyond - Captain Beyond
Hard Prog (U.S.A.)


Captain Beyond est un projet mené par Rod Evans, ancien chanteur de Deep Purple, Larry Reinhardt et Lee Dorman (ex Iron Butterfly), et Bobby Caldwell (qui a joué avec Johnny Winter). Le deuxième album du groupe, Sufficiently Breathless, siège actuellement dans ce blog. Mais contrairement à son successeur, ce premier album « éponyme » présente un rock bien plus heavy, sans négliger l’apport de dynamiques diverses : psychédélisme quasi spatial, voire prog-rock un tantinet jazzy.

Le disque se montre progressif dans la façon d’ourdir certaines lignes, complexes et intenses, mais également dans l’esprit ; le groupe façonne notamment deux petites suites de dix minutes s’enchaînant un peu de manière conceptuelle, dans la veine du prog-rock d’époque. La première est encadrée par les deux parties de ‘Thousand Days of Yesterdays’, et la seconde par les deux sections d’‘I Can't Feel Nothin'’.

À mon sens, les meilleurs moments du disque sont ces riffs linéaires et tendus, parfois graisseux, que l’on retrouve notamment sur des titres comme ‘Dancing Madly Backwards’, ‘Armworth’, ‘Raging River of Fear’, et sur la partie 2 d’‘I Can't Feel Nothin'’, en guise de morceau final. Ce dernier renferme d’ailleurs en lui une grosse dose d’énergie qui ne demande qu’à exploser au grand jour...

Pour les passages plus calmes, je trouve qu’ils tombent parfois dans la facilité, même s’ils contribuent à un jeu de contraste agréable et nécessaire à la bonne tenue du disque. Et c’est cet équilibre qui permet aussi au Captain Beyond d’offrir un disque de hard prog réussi, détonnant à défaut d’être terrassant, et préfigurant en 1972 une partie de la scène heavy à venir.

Note : 4/6

vendredi 28 décembre 2012

POPOL VUH Hosianna Mantra (1972)

Popol Vuh - Hosianna Mantra
Musique spirituelle (Allemagne)


La musique d’Hosianna Mantra est calme, posée, délicate… translucide et légèrement colorée, comme un vitrail. Une musique sacrée, recueillie sur elle-même, comme une fleur prête à éclore. Popol Vuh change de direction artistique, en délaissant l’expérimental kraut le plus brut (mais déjà très raffiné ne nous y trompons pas), pour une petite musique de chambre légère et dépaysante, aux accents new age. Les expérimentations synthétiques sont abandonnées au profit d’une petite formation (piano, guitare, hautbois, violon et tambura) auréolée de la voix cristalline de Djong Yun, soprane coréenne. Hosianna Mantra devient cette sorte d’Éden intérieur que l’on arrive parfois à visualiser sous forme d’un petit paradis naturaliste. Il se dégage ainsi une forme de paix, de sérénité intérieure et ambiante. Une musique de paix donc, mais une musique sacrée, essentiellement. Et l’appel du pharaon dans l’œuvre précédente nous avait mis sur la voie… Deux disques différents musicalement, donnant chacun une forme personnelle à une dynamique, une mystique, et des sentiments communs. Certains pourront se sentir non seulement déroutés par le changement d’embranchement musical ici opéré, mais également par une sensation d’ennui pointant au fil des écoutes. J’aime au contraire la religiosité et la préciosité de la chose, pensant notamment à deux très belles pièces : ‘Hosianna – Mantra’, d’une dizaine de minutes, et ‘Abschied’, teinté d’un classicisme distingué, nous égarant un peu plus dans le temps, et nous proposant de concilier différents horizons géographiques, culturels et religieux, joignant l’Orient et l’Occident (notons que Florian Fricke s’est converti au christianisme et à l’hindouisme et que chaque mot du titre Hosianna Mantra fait référence à l’une des deux religions). La kosmische Musik est en effet bien souvent, quelle que soit sa forme, une défragmentation, une déconstruction de nos rapports spatio-temporels. Hosianna Mantra représente une approche de l’équilibre bien particulière, spirituelle et hors du temps.

Note : 5/6

vendredi 9 novembre 2012

Frank ZAPPA Waka/Jawaka (1972)

Frank Zappa - Waka/Jawaka
Jazz Rock (U.S.A.)


Waka/Jawaka ressemble, pour son style, au petit frère de The Grand Wazoo. Mais sorti quelques mois avant, il devrait pourtant en être l’aîné. Chaînon manquant entre Hot Rats et The Grand Wazoo, Waka/Jawaka est la preuve que Zappa occupe bien son temps, alors même qu’il se trouve en chaise roulante, la jambe plâtrée, suite à une agression en plein concert (un spectateur l’avait jeté dans la fosse…)

Le disque présente avant tout deux longs morceaux : ‘Big Swifty’, de plus d’un quart d’heure, et le morceau titre d’une douzaine de minutes, qui apparaît comme le moment majeur de l’album. Zappa évolue de plein pied dans un jazz rock aux allures progressives, même si le line-up reste plus resserré que sur The Grand Wazoo. Liquide et acide, la musique de Frank Zappa soigne ses accents obliques, laissant l’auditeur se perdre (peut-être un peu trop) dans ses labyrinthes de cuivres, toujours appuyés par des percussions intraitables. En guise d’entracte, deux titres de plus petit format, ‘Your Mouth’ et ‘It Just Might Be A One-Shot Deal’, plus en retrait, mais donnant un certain équilibre à l’ensemble de l’opus.

Waka/Jawaka apparaît souvent comme un classique même si je pense que c’est surtout le morceau-titre qui reste le plus brillant pour sa qualité intrinsèque, ‘Big Swifty’ impressionnant davantage pour son envergure et pour l’ingéniosité d’une recette jazz ambitieuse qui semble fonctionner. En tout cas, les méandres de ces différents morceaux tortueux font de Waka/Jawaka une œuvre complexe et dense, pas forcément facile d’approche pour le novice, mais grandement maîtrisée.

Note : 4/6

samedi 28 juillet 2012

FAUST Faust So Far (1972)

Faust - Faust So Far
Krautrock (Allemagne)


C’est avec un beat autoritaire et un peu insupportable que Faust So Far nous assomme dès le départ. Celui de ‘It’s A Rainy Day, Sunshine Girl’, qui va lui-même se liquéfier légèrement pour devenir un tantinet plus amical, débouchant sur un petit air guilleret. Une contradiction dans le titre, et aussi dans son exécution. Sans doute pas un grand morceau, mais une indication parmi d’autres sur ce que Faust va offrir cette fois.

Même si l’album est censé être un peu plus accessible que le précédent (une suite de morceaux plus courts), nous végétons une fois encore en milieu hostile. L’énergie un peu agressive et les expérimentations hasardeuses sont présentes pour solidifier encore un peu plus l’identité de la formation, apparaissant déjà comme l’un des groupes les plus secs, les moins séduisants des ténors de la scène kraut (parfois un peu à tort mais c’est aussi ce qui fait leur force).

Parmi les éléments les plus fondateurs du disque, on note la fougue de l’épique ‘Harm’, un peu le morceau central de l’album, mais aussi le jazz psycho-ambiant et soutenu de ‘So Far’, ou encore les coups de butoir électroniques de ‘Mamie Is Blue’. Je pense aussi aux atmosphères troublantes de l’acoustique ‘On The Way To Abamäe’, que j’aime beaucoup. À noter enfin les ébauches de ‘Picnic On A Frozen River’, ici en deux courtes parties, que l’on retrouvera dans une version bien plus intéressante dans Faust IV.

Faust So Far est brut et expérimental, entre l’esquisse et le produit fini. Avec cette touche d’adversité, farouche et glacée. D'ailleurs, pour certains, les passages de l’album les plus belliqueux sont déjà animés par un esprit punk. Certes, ce genre musical tenta de rayer le courant progressif de la carte des genres musicaux, mais finalement, n’est-il lui-même pas contenu dans certains groupes à la griffe prog, comme Faust ?

Note : 4,5/6

lundi 2 juillet 2012

NEU! Neu! (1972)

Neu!
Krautrock (Allemagne)


Le premier album de Neu! est une nouveauté de taille pour cette année 1972. Klaus Dinger et Michael Rother ont déserté Kraftwerk, autre célèbre laboratoire de sons allemand, et ce disque est le fracassant résultat de leur collaboration, née en 1971. À l’aube du rock électronique, s’appuyant à la fois sur un héritage minimaliste et sur des racines progressives, préfigurant la musique industrielle, la cold/new wave, le post-rock… et même le futur Kraftwerk, Neu! donne de nouvelles lettres de noblesse au krautrock. Expérimental, minimal dans son approche, maximal dans son exécution, Neu! est un disque incontournable de l’époque. Et même au-delà.

Sous la houlette de Conrad Plank à la production, les différents titres de l’album sont autant de pièces novatrices, servant de canons esthétiques pour le genre, cosmiques et technologiques, mécaniques et planants. Des atmosphères, des panoramas magnétiques, dotés d’une forte prédominance rythmique, parfois répétitifs, frappant, assommant, martelant, pilonnant… avec une régularité métronomique et une précision froide, méticuleuse. L’atmosphère industrielle est également importante, reflet d’une société, de ses machines et de ses usines, mais devenant peut-être également une symbolique de l’état des œuvres artistiques, ballotées par un destin marketing. L’ensemble est très aéré, et présente un réel équilibre de sons et de bizarreries électroniques, enrichi d’échos, de boucles, de nappes, de riffs tendus.

Les titres ‘Hallogallo’ & ‘Negativland’, mythiques, mettent en place le fameux « motorik beat », pulsation machinale, hypnotique et entêtante. Le second nommé, davantage irrégulier, fractionné, met en place au départ cette salve de marteau piqueur, et ses autres bruits stridents, inquiétants, symbolisant bien une forme de désœuvrement moderne. Calé entres les aquatiques/plasmatiques ‘Im Glück’ et ‘Lieber Honig’ (ce dernier demeurant davantage léthargique, et bien plus faible que le reste), il constitue le cœur de la longue suite ‘Jahresübersicht’, remplissant toute la face B. Parmi les autres titres du disque, on note les vrombissements de ‘Sonderangebot’, aussi romantiques qu’un groupe électrogène et pas très loin du premier Kraftwerk, mais aussi la nonchalance océanique et contemplative de ‘Weissensee’, très réussi.

L’ensemble du disque est réellement attractif et équilibré, avec ce mélange parfaitement dosé d’expérimentation novatrice et de relative accessibilité. En avance sur son temps (concept, sons, production), Neu! tient dans ses mains un album d’importance, une œuvre organique et contemporaine. Une œuvre culte.

Note : 6/6

samedi 23 juin 2012

Frank ZAPPA The Grand Wazoo (1972)

Frank Zappa - The Grand Wazoo
Jazz Rock (U.S.A.)


À partir de 1969, Zappa entre dans la période la plus prolifique de sa carrière, en termes qualitatifs. Si le mariage jazz-rock opéré par Zappa à l’époque en aura fait douter plus d’un, The Grand Wazoo semble pour beaucoup l’un des plus beaux achèvements de sa discographie. Ce n’est pas injustifié : la recherche musicale, les arrangements complexes, la qualité de certaines mélodies, la création d’un vrai univers jazz-rock font de ce Wazoo un des plus grands.

Ecrit en période de convalescence suite à son fameux accident en concert au Rainbow Theater de Londres, l’album impressionne par son envergure et ses passages alambiqués. Soutenu par un orchestre jazz d’une vingtaine de musiciens, et élaboré en droite ligne de Hot Rats dont il garde le genre « jazz en liberté mais maîtrisé », The Grand Wazoo compte de façon symbolique la bataille menée contre les Médiocrates, hydres du mauvais goût, au sein d’une Rome antique et fictive. Cette idée de représenter musicalement une histoire sera également développée dans Apostrophe, avec d’autres thématiques. Quand je vous parlais du lien entre la musique de Zappa et le cinéma, enfin plutôt, le récit…

Les grands moments de liberté du disque sont principalement incarnés par ‘For Calvin (And His Next Two Hitch-Hikers)’ et surtout le morceau titre, sur la face A. Sur la seconde ‘Eat that Question’ et le magnifique et intime ‘Blessed Relief’ brillent par leurs enchevêtrements et leurs univers mélodiques envoûtants ou entêtants, toujours magiques. Une palette de sentiments musicaux contrastés pour un résultat flamboyant. Proprement grandiose, The Grand Wazoo demeure un disque tout en relief, recherché et riche, tel un classique suprême. Du grand art.

Note : 5,5/6

jeudi 26 avril 2012

SOFT MACHINE Fifth (1972)

The Soft Machine - Fifth
Jazz / Canterbury / Expérimental (Angleterre)


Il existe des disques froids. Ce genre de disques qui semblent avoir perdu de leur âme, tapis dans l’ombre, succédant aux œuvres majeures de leurs auteurs respectifs. Fifth est de cette trempe. Mais ne vous y trompez pas, Fifth regorge de véritables qualités, que ce soit dans le concept, l’écriture ou l’interprétation. La froideur, par le retournement des stigmates, devient une force, et non plus une faiblesse apparente.

C’est aussi avec Fifth, entre autres, que j’ai commencé à vraiment découvrir Soft Machine, intensément. Les bons souvenirs qu’il me laisse et le plaisir que j’ai à l’écouter font de ce disque une œuvre fétiche et symbolique. Du coup, je me permets de délaisser un tantinet l’objectivité dans la notation, en ajoutant un demi-point supplémentaire. Je pense néanmoins que le volume 2 et Third restent les travaux les plus impressionnants et les plus propices à une découverte du groupe.

Le line up est en tout cas une nouvelle fois malmené. Le précédent opus avait déjà scellé le départ de Robert Wyatt, parti fonder Matching Mole (prononcer « machine molle »…) Il fut remplacé aux fûts par Phil Howard (première face du disque) puis par John Marshall (seconde face du disque). Elton Dean se montre quant à lui bien plus esseulé, n’ayant pas une section de cuivres pour enrichir la liberté de son jeu au saxophone alto. Fifth sera d’ailleurs le dernier disque avant son départ… Enfin, le groupe peut compter une fois encore sur Roy Babbington à la contrebasse (sur ‘As If’ et ‘Bone’).

Fifth aborde ainsi une nouvelle identité. À la suite de Fourth qui avait assuré la colonisation jazz sur le prog psyché d’antan, Fifth dévoile des expérimentations malignes, insérées dans un jazz sobre et sérieux, où toute la chaleur cuivrée de Fourth semble avoir été évacuée. Les notes de clavier égrenées donne au disque une atmosphère très particulière, retro et arty, à mi-chemin entre l’envoûtement et le cocooning.

Parmi les meilleurs moments… un peu tous en fait : l’entrée en matière d’‘All White’, obscure, énigmatique… les claviers de ‘Drop’, les grincements d’‘As If’, les expériences de ‘M.C.’, le solo de batterie de John Marshall de ‘LBO’… et puis évidemment l’emblématique et magnifique ‘Pigling Bland’, mélodique et crépusculaire… Enfin, le disque se termine avec le discret et sibyllin ‘Bone’ (rappelant l’ouverture de l’album), et ses sifflements lointains me rappelant les chants d’oiseaux de lendemains matins. Assurément, Fifth est un réel travail autour des textures mais aussi sur les atmosphères.

Outre sa portée symbolique toute personnelle, vous l'aurez compris, ce cinquième volet de l'aventure Soft Machine n'est pas avare en qualité, malgré la relative discrétion dont il fait l'objet. Carré et propre sur lui, Fifth est un disque austère, intransigeant et inflexible, mais qui reste suffisamment expérimental et intelligent pour retenir moult secrets, d’une noire beauté.

Note : 5,5/6

mardi 10 avril 2012

Timothy LEARY & ASH RA TEMPEL Seven Up (1972)

Ash Ra Tempel - Seven Up
Kosmische Musik (Allemagne)


Vous reprendrez bien un peu de Seven Up ? Affublé d’un très bel artwork coloré, rétro-futuriste et hallucinogène, ce troisième album d’Ash Ra Tempel, pétillant et acide, est le siège de trois oppositions, paradoxes, contradictions.

Premièrement, opposition d’états d’esprits, de bandes de garçons et de filles un peu délurés, réunis au sein d’un collectif d’une douzaine de personnes. D’un côté les artistes psychédéliques, de l’autre les psychologues musiciens. Ces derniers sont emmenés par Timothy Leary, le doc’, défenseur du LSD et des illuminations psycho-psychédéliques (qui lui valurent un séjour en prison), au contact des milieux hippies et des activistes de l’acide. Sous la menace des Black Panthers, il avait dû s’enfuir d’Alger avec son nouveau pote, le poète anglais Brian Barritt, accompagnés de leurs douces et tendres. Quelle fut leur nouvelle destination ? La Suisse, « le seul pays suffisamment décalé pour ne pas les jeter dehors », dixit Julian Cope. Et je ne résiste pas à vous relater ces mots de Cope, sur leur rencontre avec Sergius Golowin :

« En Suisse, les fugitifs étaient reçus comme une famille. Il y a là-bas un mystique sur chaque montagne – la plupart n’en descendent jamais. Un ancien soldat désabusé du nom de Sergius Golowin accueillit les deux couples dans sa retraite montagnarde. Golowin était à la fois poète, mystique et chef gitan déchu. Les siens étaient venus d’Europe de l’Est et s’étaient répandus à l’Ouest, mais il leur adressait encore de grands discours lors de rassemblements épisodiques dans les Alpes suisses. Sa poésie était lue par tous les enfants suisses » 
(Krautrocksampler, Kargo et l’éclat pour la traduction française, pp. 83-84).

L’autre équipe est évidemment constituée du groupe Ash Ra Tempel. Mais elle est surtout chapeautée par Rolf-Ulrich Kaiser, célèbre producteur de musique qui avait emmené le groupe en Suisse. Dans un milieu qu’il maîtrise, il semblait en quête d’une illumination ultime, épaulé par le maître du son, Dieter Dierks. Ainsi, Seven Up est la rencontre de deux horizons parallèles, et de deux têtes pensantes, fédératrices d’artistes dévoués à la cause cosmique : le Doc et le Kaiser. L’un s’improvisait chanteur brailleur, l’autre gourou psyché.

Deuxièmement, paradoxe historique. En fait, Seven Up contient d’une certaine manière, et peut-être encore une fois au niveau de l’état d’esprit, un aspect punk et donc sa propre mort. Enfin, pour la mort je ne sais pas. On avait déjà vu le parallèle entre la scène de Détroit, punk et proto-punk, et le premier album du groupe. Ici, on se trouve toujours au cœur de cet équilibre précaire, entre deux mouvements totalement contraires mais qui semblent se rejoindre, telle une fusion bouillonnante. Dans ce Seven Up aux allures Warholiennes par son titre, les oppositions ne sont plus stériles, elles communiquent, comme au temps de la Factory.

Troisièmement, contradiction musicale, comme souvent, entre une plage plus rock et un morceau plus ambient. L’ensemble est plus chaotique et dépravé que d’habitude et sent la poudre blanche comme jamais. Seven Up garde ainsi toute sa saveur, même si ce ne sont pas les meilleurs titres du groupe. Conceptuellement, les noms des deux grandes plages musicales (‘Time’, ‘Space’) suivent l’équation spatio-temporelle de Leary et de Barritt. En effet, autour de trips extatiques et d’excès de LSD, ils avaient fomenté à Alger le concept du Temp-ESP-ace... Enfin, autre originalité : les différentes subdivisions des deux morceaux, empruntées à des sessions live (aux studios Sinus de la Münstergasse, à Berne), symbolisent semble-t-il les sept niveaux de la conscience humaine.

Le style du premier morceau, ‘Space’, est indissociable du style du groupe (fusion rock/ambient dans un creuset cosmique psyché) et de son histoire (la participation de Leary). Certes des subdivisions permettent d’y voir plus clair dans ‘Space’, et parmi ces différents morceaux composant la première plage, ces blues rock déjantés, cabossés et maltraités (un shoot façon White Light/White Heat ?) remplis de reverb effervescente, de carambolages de guitares assourdissantes et de cacophonie vocale, on retiendra surtout l’énergie électrique de ‘Power Drive’, entre rugissement et vrombissement. La succession des différentes étapes de ‘Space’ est étrange (tout comme le mélange d’un blues urbain baignant dans un psychédélisme cosmique) et donne un côté un peu fouillis et déstabilisant au départ, tout en restant assez original. Le disque provient bien de musiciens chargés au LSD et qu’on aurait essorés.

Le second morceau, ‘Time’, vers lequel va ma préférence, est plus mystique, moins agité. Et complètement méditatif, comme nouvelle initiation aux portes de l’infini. Loin d’être le calme après la tempête, il en serait le prolongement sous une autre forme, entre incantations et recueillement. On note que la dernière subdivision du titre, ‘She’, est le miroir de ‘Liebe’ du précédent opus. Julian Cope le note : « ‘Time’ est un classique allumé de kosmische Musik, qui utilise les accords de la chanson éponyme ‘Schwingungen’ parce que Manuel Göttsching et Harmut Enke étaient persuadés d’avoir trouvé sur ce morceau le son du Paradis » (p. 89).

Sérieux, comment les mecs devaient planer à l'époque… Tous ces neurones qui ont dû griller... En chaîne, comme de petits fusibles. Au tournant des années 70’s, tous les systèmes nerveux étaient off. Et c’est de cette source d’inspiration qu’émergea Seven Up un authentique testament d’époque, fun et psyché.

Note : 4,5/6

jeudi 1 mars 2012

ASH RA TEMPEL Schwingungen (1972)

Ash Ra Tempel - Schwingungen
Kosmische Musik (Allemagne)


Schwingungen, magnifié par sa superbe pochette toute simple, est le second album d’Ash Ra Tempel. Klaus Schulze n’est plus de la partie, se consacrant dès lors à l’enregistrement de son premier opus, Irrlicht. Il est remplacé à la batterie par Wolfgang Müller, accompagné d’une petite poignée d’invités… et notamment d’un chanteur ! (différence notable avec le précédent disque). Le chant exubérant de John L (ex Agitation Free) se rapproche un peu de l’univers de Can, à mi-chemin entre Malcolm Mooney et Damo Suzuki. Peut-être un poil irritant, il s’agirait du point faible de Schwingungen, parasitant quelque peu la qualité des morceaux. Il leur donne néanmoins un côté prophétique et incantatoire, participant grandement à l’identité de l’ensemble. Au niveau « instrumental », Schwingungen semble plus léger que le précédent album, en gardant un certain aspect minimal, moderne, cosmique. On y trouve des moments spatiaux et psychédéliques, réunis dans deux grands morceaux d’une vingtaine de minutes, le premier étant scindé en deux plages contradictoires : ‘Light: Look at your Sun’ et ‘Darkness: Flowers must Die’. La première est un blues assez classique, la seconde s’excite davantage, marquant une progression vers plus d’expérimental atmosphérique. D’une façon différente du premier disque, les guitares brûlantes d’Ash Ra Tempel, parfois explosives, côtoient des climats plus planants avant d’être appuyées par un sax alto en liberté et des percussions tribales. Le même langage que le premier opus, mais un univers autre. Divisée également en deux sections (‘Suche’ & ‘Liebe’), la seconde composition, éponyme, nous fait part d’un mystère fragile et inquiétant. Une fois encore, l’énergie des guitares semble s’être diluée dans d’étranges sons et silences, le temps d’un long songe sidéral, avant que la coda du morceau nous montre le chemin d’une lumière rayonnante et mélancolique. Toujours un peu extatique et illuminé, Ash Ra Tempel nous ouvre de cette façon les portes d’une musique personnelle, contemplative et hallucinogène, exaltée et spirituelle. Schwingungen reste le témoignage vivant d’une époque, entre nostalgie méditative et visions futuristes. Une fois encore, le krautrock semble bien hors du temps…

Note : 4,5/6

vendredi 23 décembre 2011

DEEP PURPLE Made In Japan (1972)

Deep Purple - Made In Japan
Hard Rock/Heavy Prog (Angleterre)

Difficile de s’attaquer à un mythe comme Made In Japan. Souvent considéré comme le plus grand live de l’histoire du rock, ce disque mémorable conte la fièvre de trois soirées japonaises se déroulant en août 1972, à Tokyo et Osaka. L’admiration qu’on lui porte tient à plusieurs raisons : c’est le concert de la formation d’excellence (dite Mark II) d’un groupe mythique, parfaitement à l’aise (mise à part peut-être sur l’étrange introduction de ‘Smoke In The Water’), et délivrant une forme de best-of devant une foule ébahie et électrique. Le chanteur-hurleur Gillan et la guitare-seringue de Blackmore font des ravages, soutenus par une section rythmique explosive. La suite de classiques est édifiante : ‘Highway Star’, ‘Child In Time’, ‘Smoke on the Water’, le solo de Ian Paice sur ‘The Mule’, ‘Strange Kind Of Woman’ & ‘Lazy’. Les morceaux oscillent vertigineusement entre 7 et 12 minutes avant de laisser place à une interprétation apocalyptique de 20 minutes du destructeur et pétulant ‘Space Truckin’’. Ici la démesure épique atteint son paroxysme et nous rappelle un peu les errements psychiques et paranoïaques du long ‘Starship’ de MC5 sur Kick Out The Jams, autre live furibard ayant marqué l’histoire. Deep Purple met ici son énergie au service des compositions et marque ainsi d’autant plus les esprits. Cela étant, les goûts seront évidemment partagés selon l’attachement éprouvé pour ces différents morceaux, et leur longueur pourra en rebuter certains, tout comme le fait de ne pas avoir un seul et même concert en continu. Mais force est de constater que Made In Japan reste un live extrémiste dont la qualité d’enregistrement, intacte, fait le bonheur des fans du groupe comme de ceux qui souhaitent le découvrir.

Note : 4,5/5

dimanche 18 décembre 2011

Klaus SCHULZE Irrlicht (1972)

Klaus Schulze - Irrlicht
Kosmische Musik / Électronique / Ambient (Allemagne)

Klaus Schulze demeure à l'origine de la scène électronique globale (avec d'autres groupes comme Kraftwerk, fondateurs de la Volksmusik) et pionnier de la Kosmische Musik. Cet étudiant en philologie de Berlin (1964), admirateur de Wagner et de Xenakis, exerça pourtant ses premiers talents à la batterie, dans diverses formations : Psy Free, Tangerine Dream, Amon Düül II et Ash Ra Tempel. Batteur de formation, c’est comme organiste virtuose et avant-gardiste qu’il se fit connaître, comme orchestrateur visionnaire avec plusieurs longueurs d'avance sur l'histoire. Créateur novateur d’univers atmosphériques et d’abstractions sonores, Klaus Shulze se trouve finalement un peu hors du temps, hors de l’espace. Sur une autre planète.

C’est aussi à Berlin, authentique cocon musical dans lequel les sons électroniques trouvent refuge, que fut enregistré le premier opus de Schulze : Irrlicht, véritable éther, œuvre limpide en trois actes pas si éloignée de la musique concrète. Atmosphérique et spectrale, reposant principalement sur un orgue électronique modifié et sur des enregistrements d’orchestre, cette symphonie ambient pour machines électroniques nous aide à traquer l’Infini. Et derrière l’ataraxie trompeuse de ses nappes envoûtantes se cache une tension palpable et menaçante, parfaitement illustrée par les claviers célestes de l’artiste.

Tout commence par ‘Ebene’, un fragment culte de l'histoire de l'univers Kraut. Les orchestrations oppressantes règnent en maîtres, étranges et impalpables... Les sons aériens semblent tournoyer au-dessus de nos esprits, nous les percevons de loin. Puis le sol s’efface sous nos pieds, nous perdons l'équilibre, nous sommes projetés dans l'immensité du vide pour nous rapprocher de ces ondes célestes, de ces drones sonores.... nous les voyons, les touchons. Nous les connaissons désormais: ce sont des orgues venues d’ailleurs. Irrlicht devient une forme d’errance au sein de plages électroniques, où la menace est constante, en filigrane, prête à surgir. Puis c’est le grand plongeon : l'enchaînement avec ‘Gewitter’. L'énergie électrique, puisant toute sa force dans le firmament, émerge avant de dépérir lentement, et de se poser calmement, dans le silence. Pour laisser place à ‘Exil Sils Maria’, qui apparaît dans une tension inexprimable et contenue. Ce morceau un peu lumineux et fou, et dont le titre est une probable référence à Nietzsche, est joué à l'envers. La musique de Klaus Schulze semble respirer, on sent ses halètements intenses, profondément naturels. Puis le souffle s'éteint progressivement. Il s'est stabilisé. Cette musique semble avoir éclos, dans un autre monde.

Note : 6/6

vendredi 11 décembre 2009

DEEP PURPLE Machine Head (1972)

Deep Purple - Machine Head
Hard Rock/Heavy Prog (Angleterre)

Machine Head représente le classique de Deep Purple par excellence. Déjà, il contient des morceaux de renom : le véloce ‘Highway Star’, le furibond ‘Space Truckin'’, le mélodique ‘Pictures of Home’, ou encore le subtil et entraînant ‘Lazy’. Indiscutablement, le groupe a été particulièrement productif durant les débuts des 70's, avec trois disques assez riches et de haute tenue, construisant les fondations de sa carrière, et consolidant les bases des mondes heavy et progressif.

Alors oui c’est vrai, il y a aussi la composition la plus connue du groupe, à savoir ‘Smoke on the Water’. Mais comme pour ‘Child in Time’, je vais honnêtement faire la fine bouche, tant le riff d’intro, archi connu, a été entendu sur toutes les radios et dans tous les bars du monde, jusqu’à plus soif. On garde encore un certain plaisir à l’écouter pour la fluidité de sa structure et son petit solo sympa, mais se pencher une fois encore sur le riff d’introduction frôle parfois l’indigestion. Finalement, c’est peut-être la destinée de nombreux succès des plus grands groupes, pas forcément représentatifs de leur qualité, mais pourtant évoqués presque abusivement, plus ou moins malgré eux.

Ce qui reste particulièrement fascinant dans ce disque vient peut-être des conditions d’enregistrement, presque symboliques, et de leurs conséquences. Deep Purple a tenté de retrouver un son plus live, plus spontané et authentique. D’où le choix du casino de Montreux, à proximité du lac Léman, pour enregistrer. Malheureusement, un incendie lors d’une représentation de Zappa mit fin à cette idée. La chanson ‘Smoke on the Water’, dédiée à cet événement, garde ainsi en elle la « marque » du lieu. Mais le groupe ne s’est pas arrêté là et s’est dès lors tourné vers un premier hôtel (duquel ils furent évincés pour les nuisances que vous imaginez) puis vers un second, à l’extérieur duquel ils placèrent… le Studio mobile des Stones. Cependant, il était difficile de circuler pour sortir de l’hôtel et tester ainsi les pistes sonores. Les difficultés liées à ce dispositif contraignirent les membres à limiter les allers-retours et à se contenter des premières pistes, de facto plus originelles. Ainsi, Machine Head semble bien habité d’une forme de mystique du lieu.

De toute évidence, l’aspect direct de leur musique permet de capturer la puissance de l’instant et la symbolique de leurs lieux d’enregistrement. On a le sentiment que quelque chose se passe, quelque part dans le temps. Pour autant, le groupe n’abandonne pas toute son expertise musicale. D’ailleurs le solo de ‘Highway Star’ est inspiré de Bach… C’est ce mélange apparemment contre-nature entre une musique sauvage et primitive, une maîtrise technique, et une culture du son qui fait de Machine Head un disque abouti et classieux, donnant les lettres de noblesse à la carrière du Pourpre.

Note : 5/6

lundi 10 juillet 2006

CAN Ege Bamyasi (1972)

Can - Ege Bamyasi
Krautrock (Allemagne)


Ege Bamyasi, cet album étrange à la pochette « alimentaire », est peut-être un des disques à écouter en priorité pour découvrir Can. Il contient en effet suffisamment d’ingrédients pour montrer ce que le groupe sait faire : de l'expérimental et du psychédélisme, un travail sur le son et surtout sur le rythme, et un zeste d’humour. Ege Bamyasi se place au cœur d'une trilogie qui repousse les limites de la musique d’époque. Si cet opus est tout de même nettement moins imposant, moins riche et moins kafkaïen que son prédécesseur, il demeure pourtant un excellent concentré du talent de Can, un produit de synthèse si vous voulez. Les lignes instrumentales et la façon dont elles sont entrelacées restent très complexes : on pourrait écouter l'album en ne suivant que la batterie, ou que la basse par exemple, on aurait beaucoup à dire... La verve créatrice et expérimentale du groupe est montrée dès le début du disque par ‘Pinch’, long morceau très rythmé, et ‘Sing swan song’, chanson liquide et mélancolique dont la voix annonce un peu celle de Radiohead, en plus mesurée. Si ‘One more night’ représente une forme de rigidité sonore intéressante, le frénétique ‘Vitamin C’, bombe rythmique survitaminée au groove imparable, symbolise ce que peut apporter le jeu endiablé, dansant et fuyant de Liebezeit. Cependant, le morceau le plus atypique du disque est sûrement ‘Soup’, titre de plus de dix minutes, dantesque et déboussolant. Cette pièce présente toute une dimension psychologique et se termine de façon incroyable : les instruments semblent décrire un paysage désolé ou en ruine, après un désastre. On imagine des animaux plaintifs se recueillant dans cette plaine sonore où les derniers lambeaux de fer dansent sur le sol. Les invocations de Suzuki apportent une tonalité dramatique à ce morceau qui restera une des plus grandes compositions de Can. Après ce déluge surviennent deux titres courts et plus mélodiques pour clôturer le disque : ‘I'm so green’, et le pseudo-tube ‘Spoon’. De façon générale, la richesse du disque fait de Ege Bamyasi un des classiques de Can et une source d'influence pour les scènes post rock et post punk. Une fois encore le rythme et la créativité expérimentale sont deux éléments centraux dans la musique du groupe. Mais cette fois-ci, les rythmes semblent plus façonnés par la technique humaine que par la technologie électronique. En tout cas, si Tago Mago, et Ege Bamyasi dans une moindre mesure, possédaient en eux un certain désordre psychique, Future Days, l'album suivant, s'annonce comme le calme océanique après la tempête électrique.

Note : 5/6

dimanche 14 mai 2006

ANGE Caricatures (1972)

Ange - Caricatures
Progressif Symphonique (France)


« Ecoutez-moi… Caricatures… »… C’est ici que commence la très longue aventure d'Ange, l’Analyse Naturelle des Grands Esprits, le Genesis français… Avec ce premier opus, la petite troupe emmenée par Christian Décamps nous propose une musique personnelle, hallucinée et terriblement sombre, habillant des textes surréalistes aux allures prophétiques, poésie noire enrobée d’un humour grinçant et d’un cynisme glacial. Des appels du pied au Roi Crimson dans ‘Dignité’ à la comptine crépusculaire et mélancolique ‘Le soir du diable’, des déséquilibres mentaux et malsains de ‘Tels quels’ aux illuminations névrotiques et métaphysiques du long morceau-titre, c’est toute une série d’atmosphères qui nous saisit, nous dérange… Personnellement, ces ambiances m’emmènent dans les vieux quartiers de Paris, dans la brume du soir, dans ces rues intimes et théâtrales où se déploie la simplicité de la vie de tous les jours, dans ces endroits magiques où respire encore l’esprit haletant du Moyen-Âge. Le délire ronge l’intellect de Christian Décamps et celui-ci décrit ses visions, ses rêves, ses cauchemars pour les entremêler dans une folie musicale à mi-chemin entre rêve et réalité. Caricatures est ainsi un album brut et authentique, le début d’un parcours atypique d’un des grands groupes français des seventies.

Note : 4,5/6

dimanche 16 avril 2006

GENESIS Foxtrot (1972)

Genesis - Foxtrot
Progressif Symphonique (Angleterre)


Foxtrot, tout un concept... Ici, rythmiques percutantes et cascades de mellotron mènent la danse. Dès l'introduction mythique et hallucinée de ‘Watcher of the Skies’, l'auditeur est irrémédiablement pris dans le tourbillon de cet opus brillant et définitivement indispensable. Avec ce Foxtrot on touche de près une pierre angulaire du mouvement progressif. Le monde merveilleux de Genesis se dévoile un peu plus à nous : le décor commençait à se planter avec Trespass, les musiciens se rodaient sur Nursery Cryme, et c'est avec Foxtrot que nous découvrons un premier sommet discographique.

De façon générale, une certaine lourdeur de son contraste ici avec les atmosphères plus éthérées... Le premier morceau ‘Watcher of the Skies’ nous emmène dans des atmosphères de tension pure et de rêves nébuleux, soutenues par une rythmique « en morse », incisive, légère et inattaquable. Ensuite, le délicat ‘Timetable’ vient à point nommé puis laisse sa place au classique ‘Get'em out by Friday’, narquois et genesis-ien en diable. On oublie parfois ‘Can-utility and the Coastliners’, un titre pourtant de qualité notamment grâce à sa section middle très réussie. Notons aussi au passage le petit instrumental ‘Horizons’, bien sympathique.

Cependant, ce qui donne toute l'ampleur au génie de ce disque provient du morceau final, cette magnifique pièce montée nommée ‘Supper's Ready’... Et là quelque chose de somptueux se déroule devant nous... Il s'agit de plus de 20 minutes de bonheur dans lesquelles plusieurs petites saynètes sont élégamment enchaînées. Nous baignons, grâce à l'histoire de ce titre, dans un flux de conscience, dans des rêves dans lesquels s'entremêlent souvenirs, espérances et flashbacks... Nous errons dans les labyrinthes de la conscience, un peu à la manière des romans de Faulkner ou des films de Bergman ou de Resnais.

 - La mélodie sincère qui ouvre le morceau [I - Lovers Leap], est remarquable... et l'on ressent en parallèle le dépaysement d'une musique intemporelle et nostalgique. L'instrumental qui suit le chant est serein, posé, quasi mystique. Un vrai régal. Les changements d'accords sont simples et le morceau garde une certaine authenticité. Le décor musical qui se révèle au fur et à mesure à notre esprit est de plus en plus visible mais prétend à une certaine forme d'inaccessibilité.
 - La section suivante [II - The Guaranteed Eternal Sanctuary] démarre avec une mélodie venue de loin, nous murmurant les secrets de l'inconnu. La mélodie qui lui succède, dans un autre registre, est plus efficace. Puis tout s'arrête... Des chants d'enfants... Où sommes-nous ? La section suivante débute.
 - Dans [III - Ikhnaton and Itsacon and their Band of Merry Men] on retrouve un instrumental et un passage plus folk.
 - [IV - How Dare I Be So Beautiful ?] est une nouvelle saynète jouée avec une angoissante nonchalance... "A Flower ?"
 - Ainsi [V - Willow Farm] déboule, une forme de comique musical qui tranche allègrement avec la section précédente.
 - Et survient dès lors la transition hallucinante et hallucinée de [VI - Apocalypse in 9/8], mystique et terrifiante... angoissante et instable. La tension est là. Puis la section se déroule tranquillement jusqu'à ce que la mélodie du [I] revienne accompagnée de quelques sons de cloches...
 - Puis, dans la partie suivante [VII - As sure as Eggs is Eggs], c'est la mélodie du [II] qui jaillit à nouveau au grand jour... Un moment d'excellence ! Une fin en apothéose totale, mythique et fédératrice.

Tout semble en quelque sorte rentrer dans l'ordre après toutes ces fluctuations psychologiques et oniriques. Il y a des passages musicaux nous rappellant les secrets du lointain (les souvenirs du couple amoureux ? la nostalgie de l'être aimé qui est loin de nous ?) et d'autres qui montrent clairement la proximité du présent, celle des problèmes plus actuels (la vie du couple amoureux ? l'espérance au devant de l'absence ?)

La collection de titres personnels et surannés de Foxtrot, empreint de nostalgie, montre un groupe au service de la beauté... au service d'un sentiment d'absolu... Genesis trouve ici ses marques, prêt à offrir ses meilleurs pièces dès les années à venir. Pour le moment, Foxtrot demeure une perle inoubliable, un des grands moments hérités des seventies !

N.B. : un des détails de la très belle pochette représente une scène de celle de Nursery Cryme.

Note : 6/6

lundi 15 août 2005

GENTLE GIANT Three Friends (1972)

Gentle Giant - Three Friends
Progressif (Angleterre)


N’avons-nous jamais repensé à nos anciens amis, à ce qu’ils sont devenus une fois nos routes respectives séparées ? Le temps, mais aussi notre responsabilité, ont rendu ce que nous nommons amitié comme quelque chose de bien éphémère… Le travail, la nécessité de partir au loin, l’amour aussi, sont autant de facteurs qui peuvent déstabiliser l’amitié, voire l’anéantir.

Des petites choses si simples nous rappellent la longue aventure que nous avons construite avec nos amis, dès la cour de récré. Ces petites choses nous aimons les grossir, les agrandir, leur donner de l’importance de façon télescopique, un peu à la manière de Proust dans A la recherche du temps perdu.

C’est aussi parfois ces mêmes choses qui nous poussent à retourner sur nos terres pour redécouvrir notre origine, même si parfois l’on ne reconnaît plus rien, comme ce que nous écrit Jankélévitch dans L’irréversible et la nostalgie : bien que l’espace du chemin du retour soit accessible, notre univers passé a bien changé, le temps étant lui-même irrévocable.

Des illusions, des routes qui se séparent, des souvenirs, des interrogations sur le présent, Three Friends ne parle finalement que de ça. Ou tout du moins il suscite ces choses. Dans ce disque, Gentle Giant développe des morceaux non seulement très sophistiqués et pointus, mais également relativement courts et sans surenchère. Une originalité à laquelle s’ajoute la maîtrise de références musicales médiévales. Ces compositions révèlent en outre des sons très travaillés dont les textures chatouillent nos oreilles de leurs charmes si particuliers.

Par ailleurs, plusieurs titres viennent tirer leur épingle du jeu : ‘Prologue’, morceau magique réalisé avec une très grande précision, ‘Schooldays’, qui nous fera visiter les recoins les plus cachés de notre mémoire, et le fabuleux morceau-titre se terminant dans un final aux claviers magistral et envoûtant, presque mystique. Assurément un des passages les plus marquants dans la discographie du Gentil Géant.

Le son d’ensemble, quelque peu vieillot, va d'ailleurs justement permettre une bonne mise en valeur des ambiances de l’album, propice à la réflexion, à l'imagination. De manière générale, Gentle Giant a su offrir un disque intelligent et personnel, un classique par lequel le néophyte pourra commencer s'il veut s’immerger dans leur palpitante discographie.

Note : 5/6

samedi 23 juillet 2005

YES Fragile (1972)

Yes - Fragile
Progressif Symphonique (Angleterre)


Avant le grandiloquent et extravagant Close to the Edge, opus mathématique et lyrique, sortait un disque tout aussi important pour la carrière de Yes, ce groupe éclectique qui avait su doter d’arrangements baroques une pop complexe rencontrant jazz et classique, folk et rock, sur le symbolique The Yes Album. En effet, avec Fragile on découvrirait presque le petit manuel du progressif.

Notons déjà un changement d’importance dans le line-up : l’arrivée de Rick Wakeman aux claviers, un artiste de talent capable d’apporter non seulement sa virtuosité au service d’une musique complexe et structurée, mais aussi une certaine touche d’humour. Il sait aussi créer des ambiances particulières comme sur le crimsonien ‘Heart of the Sunrise’, véritable classique aux mélodies lumineuses, notamment pour la mélancolie si mystérieuse qui en émane.

Fragile est réalisé avec beaucoup d'application est composé principalement de grands morceaux aux structures alambiquées, dans lesquels musiciens entrent en fusion pour fournir un travail musical d’une grande cohérence, plein de dynamisme. En outre, cinq titres très courts, apparaissant chacun comme le projet personnel d’un des musiciens et arrangé par l'ensemble du groupe, se glissent dans le disque tels de petits entractes entre les quatre morceaux de bravoure. Malheureusement, ils ne sont pas tous d'un grand intérêt.

Dans l’ensemble, Fragile reste davantage un classique innovant dans la discographie de Yes qu’un véritable chef d’oeuvre, notamment grâce à son apport historique. Les fans de cet album en parleront toujours mieux que moi, ceux-là même qui sont encore plus réceptifs à sa magie. Je le considère surtout comme un album d’immersion totale dans le monde progressif, un disque riche, dense et solide contrairement à ce que pourrait indiquer son titre. Il s'agit aussi d'une nouvelle mise en orbite qui va catapulter les musiciens de Yes vers la création de ce monstre sacré qu’est Close to the Edge. Rien que pour ça je les en remercie.

Note : 5/6

vendredi 22 juillet 2005

YES Close to the Edge (1972)

Yes - Close to the Edge
Progressif Symphonique (Angleterre)


Attention, voici peut-être le disque le plus coté, voire le plus représentatif du courant progressif. Vénéré dans le milieu, Close to the Edge est un disque solide comme l’acier et compact comme un roc, une oeuvre qui porte sur son dos une multitude de groupes de la scène progressive. Ici, Yes nous mène au contact d'un étrange éden musical, avec ses merveilles, ses secrets et les illuminations qu’il procure. Close to the Edge est un disque qui donne le vertige, un disque au carrefour des possibles.

Le morceau-titre divisé en quatre sections s’impose et déroule dès le départ de longues lignes mélodiques qui se rencontrent, se chevauchent, se fuient… Ici, la démesure a une place de premier choix, et ceux qui redoutent ardemment la surenchère incontrôlée en matière de progressif symphonique en auront pour leur grade. Pourtant ici, tout est en place. À l’introduction instrumentale de départ (quatre minutes) succèdent les mélodies de ‘The Solid Time of Change’ qui laisseront la place à de formidables passages pendant lesquels le chant se conjugue très bien avec une section rythmique particulièrement en verve (‘Total Mass Retain’). La section suivante, ‘I Get up, I Get down’, nous fait découvrir des mélodies plus intimes. Même si certains passages chantés sont un peu en deçà dans ce disque, ils se marient à merveille avec les atmosphères travaillées dans le détail (écoutez par exemple l’orgue de Wakeman dans ‘I Get up, I Get down’…). La dernière section qui succède à un passage assez instrumental, ‘Seasons of Man’, reprend le thème de ‘The Solid Time of Change’ et termine de façon triomphante le morceau.

Close to the Edge est finalement un titre emblématique dans la carrière de Yes, un titre au bord de l’impossible qui réunit grand nombre de qualités. Il laisse sa place à deux autres morceaux qui, assemblés, durent environ aussi longtemps que lui. Ils se montrent également dignes d’intérêt, surtout ‘And You and I’, avec ce passage saisissant qui entrecoupe les deux premières sections du disque. Quant à ‘Siberian Khatru’, la troisième composition de l'album, elle semble quand même en dessous du niveau général.

Close to the Edge est un disque fondateur, symbolique et influent, et extrêmement travaillé. Outre sa structure alambiquée, il montre un groupe capable de progresser dans les mélodies, notamment au chant, ce qui, à mon sens, a souvent été une source de difficultés pour le groupe. Pour l'univers qu'elle déploie et son importance dans le genre musical, Close to the Edge est une oeuvre mystique sur laquelle il faut dangereusement se pencher, pour découvrir ce que le monde progressif a, peut-être, produit de meilleur.

Note : 5,5/6

samedi 9 juillet 2005

IL BALLETTO DI BRONZO Ys (1972)

Il Balletto di Bronzo - Ys
Progressif Italien / Symphonique


Ys est un album qui capte l'énergie italienne et la renferme en lui-même. Dans ce disque de progressif symphonique, pêchu et animé, assimilant les héritages jazz et classique comme celui du rock schizophrène de King Crimson, se déroule une longue suite effrénée qui ravira, entre autres, les amateurs de claviers seventies et de batterie endiablée.

Les musiciens, gonflés à bloc, se lancent ici tambour battant dans une musique nerveuse et exaltée, carrée et parfaitement maîtrisée, mais sans négliger pour autant la qualité des ambiances. Bien au contraire, ils savent développer des atmosphères inquiétantes et profondes, limite morbides et macabres, notamment dans la longue introduction qui reste un modèle du genre, mêlant désinvolture instrumentale et sérénité trompeuse. Il s'en dégage quelque chose de proprement mystique, spirituel, le tout bien mis en valeur par un son d'ensemble très équilibré.

Pourtant, ce disque semble parfois sujet à controverses. En effet, on pourrait pinailler sur la voix parfois trop exubérante du chanteur-claviériste Gianni Leone (le tout début de 'Secondo Incontro', juste avant que de belles ambiances inquiétantes viennent s'y greffer). Peut-être noterons-nous aussi les rares moments d'absence du groupe, que certains jugeront en pilotage automatique.

Mais au sein de cette musique débridée se révèle un mystère : si le titre de l'album se réfère au nom de la légendaire ville bretonne, Ys semble décrire une Italie théâtrale où l'on découvre avec angoisse le sentiment de l'infini. Ici, on retrouve une Italie radieuse comme l'Olympe, une Italie des grands espaces de pierre et de marbre, entre lumière et ténèbres, une Italie divine et métaphysique pour laquelle les démiurges extravagants et virtuoses d'Il Balletto di Bronzo joueront leurs plus belles pièces, turbulentes et prodigieuses.

Ys est donc un compromis de luxe entre une énergie musicalement canalisée mais révélant une certaine folie explosive sous-jacente, tout comme des atmosphères troublantes et enchanteresses. Un disque mémorable et unique, un détour d'importance dans le monde du progressif italien.

Note : 5/6

mardi 5 juillet 2005

PREMIATA FORNERIA MARCONI Storia di un Minuto (1972)

Premiata Forneria Marconi - Storia di un Minuto
Progressif Italien / Symphonique


Le premier album de la Premiata, très prisé par les amateurs de progressif, montre ses musiciens dans ce qu’ils savent faire de mieux : mettre à profit leur maîtrise des instruments pour produire des morceaux cohérents et riches en atmosphères. La formation italienne développe une musique romantique, intime et pastorale, synthèse personnelle d’héritages classique, jazz et acoustique.

Premiata Forneria Marconi nous dessine de façon subtile son idée de la mélancolie italienne. Une certaine idée de la simplicité et de la mesure aussi. Sans surenchère. Et c’est toute cette authenticité qui donne une signification parfois poignante à l’ensemble, la tonalité surannée offrant à l’œuvre tout son charme et sa profondeur.

Storia di un minuto brille par sa générosité. Les musiciens lèvent le rideau sur une scène de théâtre pleine d’enseignements. Claviers, voix, flûte et violon créent des mélodies anciennes et des ambiances diverses, tantôt feutrées et nocturnes, tantôt plus festives ou colorées. De temps en temps de grandes mélopées mystiques de mellotron viennent vous happer, tel un vent heureux.

Le disque tire la majeure partie de sa force dans sa seconde partie. L’acte II de ‘Dove… Quando…’ est une merveille, tout comme les atmosphères de ‘La carozza di Hans’ et de l'introspectif ‘Grazie Davvero’, qui n’est pas sans rappeler ‘Brain Damage’ de Pink Floyd. La première partie reste un ou deux tons en dessous (notamment l'enjoué ‘E festa’ qui, mise à part ses superbes envolées de mellotron, reste un peu agaçant).

Louant un certain sens de la tradition, Storia di un minuto est une œuvre d’artistes poètes accomplis. Artistes certainement, mais « artisans » plus encore… « Artisans » d’un progressif sincère, les musiciens de la Premiata nous offre avec ce premier disque une leçon de choses précieuse et profonde.

Note : 5/6