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dimanche 13 juillet 2014

Brian ENO & Harold BUDD Ambient 2: The Plateaux of Mirror (1980)

Brian Eno & Harold Budd - Ambient 2: The Plateaux of Mirror
Ambient (Angleterre/États-Unis)


On aurait vraiment tort de penser que la musique ambiante « c’est toujours la même chose » et que cela ne sert que de « fond sonore », sans réelle profondeur. The Plateaux of Mirror, le deuxième volume des Ambient prouve le contraire. Il nous offre ici de la véritable poésie. Les improvisations de piano cristallin d’Harold Budd sont à l’honneur, créées à partir de sons traités par Eno et mises en valeur par son travail de production.

On retrouve au niveau de la pochette un extrait de carte, marque de fabrique des 4 volumes de la série Ambient. La musique devient topographique, dessinant les contours d’un nouvel univers vers lequel nous nous évadons. Un monde illustré par une musique aux allures romantiques, pourtant exécutées avec la précision d’une « science » de la production sonore.

La musique de ces plateaux inexplorés est proprement subjuguante, se mêlant à divers éléments. Elle semble avoir un lien avec le temps (celui de la méditation, des souvenirs notamment) dans laquelle elle se dilue, mais également avec l’espace, dans lequel elle s’installe. Elle génère en nous des images mentales et converse avec le silence, dont elle atteint la pureté. Enfin, elle semble entretenir une relation étroite avec la lumière, qui « transparaît » de façon magique dans cette œuvre (et dans presque tous les moments offerts par la série Ambient).

Liens avec le temps, l’espace, la lumière, l’image, le silence… On pourrait ajouter que la musique ambiante s’apparente à un parfum, embaumant un espace, et s’incrustant dans le temps. The Plateaux of Mirror se déroule de cette façon, loin de la brutalité de la modernité, et de l’accélération de notre quotidien. Un moment de fragilité et de douceur, nous enveloppant dans son éternité.

Note : 5,5/6

lundi 2 juin 2014

TALKING HEADS Remain in Light (1980)

TALKING HEADS - Remain in Light
Rock expérimental / Art rock / Ethno-fusion (U.S.A.)


Remain in Light demeure sans doute le disque le plus connu et le plus coté de Talking Heads. Emmené notamment par l’emblématique ‘Once in a Lifetime’, il s’agit d’un nouvel album de rock arty et expérimental, très axé sur les rythmes multiples et les textures élastiques et synthétiques. Le travail aventureux des seventies rencontre une dynamique de pop plus eighties, au croisement de deux décennies. Mais il offre davantage encore : une synthèse entre post-punk et musique world/ethnique.

Comme pour Fear of Music, Remain in Light permet un lien avec la rétrospective Brian Eno fraîchement écrite sur ce blog. En effet, Eno met ses talents de producteurs et son flair artistique au service du groupe et de leur maniérisme post-punk (dont je ne suis d’ailleurs pas toujours fan cela étant, la présence d’Eno me rassurant presque) en produisant ces deux albums, et en y apportant des instrumentations, surtout sur le second nommé (clavier, basse, percussions, vocaux).

Dès la première écoute, la prédominance rythmique reste marquante : ‘Born under Punches’, ‘Crosseyed and Painless’ et ‘The Great Curve’ déboulent avec leur funk et sa mélodie presque tribale. La new wave rejoint la world music pour aboutir à une forme de fusion ethno polyrythmique assez ambitieuse. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de voir Adrian Belew se joindre à la fête. Cette réconciliation de musiques blanche et noire permet de nous rappeler que la liaison essentielle entre le rock et la danse (les Stones l’avaient d’ailleurs bien saisie).

Après l’hymne liquide ‘Once in a Lifetime’, illustrant la course effrénée qu’est la modernité, la seconde partie du disque est un peu plus calme (‘Seen and not Seen’), voire plus aérienne (‘Listening Wind’). Je n’oublierai pas ‘Houses in Motion’ dans lequel nous pouvons entendre résonner les cuivres de Jon Hassell, connu pour son expertise des « musiques du monde ». Et comme pour son prédécesseur Fear of Music, j’oserais dire que le meilleur titre se trouve à la toute fin ; ‘The Overload’ est une perle de noirceur, faisant de sa lenteur sa véritable force, et rappelant les ambiances d’un Closer de Joy Division. Une merveille, dévoilant son atmosphère pesante.

Remain in Light est un disque aventureux, ayant marqué son époque, à l’instar de son prédécesseur Fear of Music. Rigoureux et exécuté en toute liberté, il s’impose comme une œuvre incontournable du paysage d’époque. On pourra toujours être réfractaire au style, et je le comprends pleinement, n’étant moi-même pas un fanatique du groupe. Mais la recherche artistique et certains titres de l’opus forcent indéniablement le respect.

Note : 5/6

dimanche 1 juin 2014

TALKING HEADS Fear of Music (1979)

TALKING HEADS - Fear of Music
Rock expérimental / Art rock / Post punk new-yorkais (U.S.A.)


Je ne suis pour ainsi dire, pas un grand fan des Talking Heads. Pas un grand fan de leur humour, de leur esthétique, de leur maniérisme post-punk. Mais leurs deux classiques forcent le respect : Fear of Music & Remain in Light sont deux grands disques d’expérimental ayant très clairement marqué leur époque. Et puis c’est l’occasion de rester cohérent avec ma période retrospective sur Eno. Ce dernier a en effet produit ces deux albums, et y apporté également des instrumentations, surtout sur le second nommé (clavier, basse, percussions, vocaux).

Fear of Music est le troisième album des Talking Heads. La new wave arty de la bande à David Byrne cumule les qualificatifs et les contradictions fécondes ; elle se présente comme une pop disco et froide, urbaine et tribale, sophistiquée et rigide. Se ressourçant dans l’intellectualisme punk de NY, le groupe construit sa propre musique, très personnelle, très typée aussi. C’est d’ailleurs le côté obscur de Fear of Music qui lui permet de ne pas tomber dans un maniérisme trop agaçant.

La tonicité de ‘Mind’, ‘Paper’ & ‘Cities’, les énigmes de ‘Memories Can’t Wait’, la légèreté de ‘Air’ ou ‘Heaven’, l’exotisme de ‘I Zimbra’ (accompagné de la guitare de Robert Fripp)… le travail musical sur ces formats courts est considérable, multiple. L’ensemble des morceaux est mis en valeur par la patte de Brian Eno à la production, qui collaborera d’ailleurs avec Byrne sur My Life in the Bush of Ghost, l’année suivante. Il ajuste ainsi les arrangements électroniques, mettant en valeur la richesse des rythmes et des textures.

Mais c’est le titre de clôture qui attire toute mon attention : ‘Drugs’. Là, nous sommes carrément dans un autre monde, halluciné et mystérieux. À la fois une menace sombre, tel le subconscient de l’œuvre, et une délivrance lumineuse et enivrante, portée par ces claviers offrant un au-delà à cet album. C’est l’aboutissement de Fear of Music, symbolisant très bien le titre de l’opus. Pour moi, la meilleure composition du groupe, et l’une des plus grandes, tout court. ‘Drugs’ devient l’atout majeur de ce disque de pop alambiquée, figurant comme le pic discographique de Talking Heads, avec son successeur Remain in Light.

Note : 5/6

samedi 31 mai 2014

Rhys CHATHAM An Angel Moves Too Fast To See - Selected Works 1971-1989 (2002)

Rhys Chatham - An Angel Moves Too Fast To See - Selected Works 1971-1989
Minimalisme / Avant-garde / No wave (États-Unis)


Rhys Chatham est un compositeur multi-instrumentiste américain dont la musique symbolise bien certains tournants qu’a entrepris la musique rock dans les années 70 & 80. Urbaine et avant-gardiste, elle présente l’esprit d’une époque et la volonté d’expérimenter, notamment sur les bases de l’art minimaliste de Tony Conrad, Charlemagne Palestine et La Monte Young (Chatham fut son accordeur de piano).

Si le coffret rétrospectif ici chroniqué comprend une des premières œuvres de Chatham, ‘Two Gongs’ (1971, mais enregistrée en 1988/9), c’est sa démarche face à l’explosion punk qui m’intéresse davantage : l’artiste élabore à sa façon les fondements de la no wave, le subconscient en négatif de la new wave, davantage portée vers (et par) de nouveaux horizons soniques.

Rhys Chatham y ajoute l’expérience des textures et des fréquences, la chirurgie microtonale, la science des harmonies comme du bruit, la maîtrise de la résonance et l’expertise rythmique. Et son art de créer un univers d’évasion onirique à partir de tous ces éléments demeure une source d’intérêt décisive pour ce blog.

Le coffret se décompose comme suit :

CD 1 : ‘Two Gongs’, durant un tout petit peu plus d’une heure, se rapproche davantage de l’expérience auditive (et bien sûr, scénique). La prise fut réalisée en concert (hiver 88), mais l’œuvre fut composée en 71. Témoignage de travaux plus anciens, cette épopée éprouvante est construite par les entrechocs continus de deux grands gongs chinois (il y a néanmoins des pauses et des accalmies). L’idée n’était pas à l’improvisation mais de composer quelque chose permettant de laisser résonner librement les harmonies de ces instruments, tout en maîtrisant, calibrant les frappes.

Le résultat est assez sauvage, rappelant la force du vent, voire d’une tempête, dont le mugissement se réverbère dans l’espace. On pense également à des vrombissements de machines aériennes, tout autant terrifiantes. Par ailleurs, Chatham avait remarqué que les sons émis par ce type d’instrument se rapprochaient de ses travaux de musique électronique. Et il faut reconnaître, à l’écoute de ‘Two Gongs’ que ce lien n’est pas infondé. Aussi, notons tout de même la présence d’un certain beat très irrégulier (pulsation ? respiration ?) ; la mise en valeur des résonances ne doit pas nous faire oublier que les gongs sont des instruments à percussion.

Si ‘Two Gongs’ peut sembler étranger au reste du coffret, elle servit de base à Chatham pour certains de ses travaux guitaristiques à venir, notamment en termes d’harmonies et de résonnance, d’énergie et d’intensité. Je pense néanmoins que si vous n’êtes pas dans le trip pour écouter ce genre de sons pendant une heure, vous risquez de trouver le temps bien long. Cela étant, ‘Two Gongs’ est une expérience sonique à vivre.

Tracklist :
1. ‘Two Gongs’ (1971/1989)

Note : 4/6

CD 2 : le deuxième disque est établi à partir de l’album Die Donnergötter (1987). La pièce majeure est bien sûr le morceau titre, œuvre post-punk redoutable, électrisante, un canon du genre. Elle met en exergue l’érudition, le soin et l’intellectualisme propre au mouvement, tout en gardant une véritable urgence (et une élégance très américaine), rendant le titre plutôt efficace malgré ses 22 minutes. J’en ai toujours gardé un très bon souvenir, tant son aura est marquante.

Le deuxième morceau, ‘Waterloo, No 2’ est principalement axé sur des motifs de trompette, plus ou moins malmenés. À partir de 1983, Rhys Chatham se consacre à l’apprentissage de cet instrument. Le titre est influencé de musique militaire/martiale et de ses travaux avec le chorégraphe Yves Musard (Rhys Chatham parvient à cerner le pont entre les arts, dans une vision globale). Le titre est assez curieux, et même si les modulations du motif semblent apporter à chaque fois quelque chose, l’ennui peut gagner l’auditeur.

‘Drastic Classicism’ est encore un témoignage de l’ambiance new-yorkaise d’époque (la ville étant aussi un berceau du post-punk intellectuel), mais aussi de la vision globale de Chatham sur l’art ; il collabore ici avec Karole Armitage, danseuse. Rhys Chatham a un vrai background de travail avec le monde de la chorégraphie, comme des arts visuels. C’est aussi ce qui donne à sa musique force et intérêt. La pièce est créée pour 4 guitares électriques, une basse et une batterie, et reste un support pour le post-punk et le noise rock. Le résultat est très sauvage, et fut joué, plus que puissamment, à l’époque. Le morceau était accompagné sur scène des chorés de Karole Armitage, et eut un impact sur les milieux de la danse européen et américain.

Le quatrième morceau, ‘Guitar Trio’, est plus calme et linéaire, latent, entretenant des lignes tendues de guitares électriques. Un morceau qui semble assez simple mais qui garde une vraie dynamique envoûtante. Ce travail de communion entre guitares n’est pas voué à réellement « décoller » proprement dit. Du coup, il sert ici de contraste à un ‘Die Donnergötter’, dans un autre registre, plus percutant. La composition est plutôt emblématique et est également célèbre pour avoir été interprétée avec Glenn Branca, autre illustre icône de la no wave.

Enfin, ‘Massacre on MacDougal Street’, pièce de près de 20 minutes, met en avant les textures de trompettes agitées, soutenues par une batterie tribale. Une cacophonie réglée, nous permettant de ressentir une forme de stress urbain.

Tracklist :
1. ‘Die Donnergötter’ (1985/1986)
2. ‘Waterloo, No 2’ (1986)
3. ‘Drastic Classicism’ (1982)
4. ‘Guitar Trio’ (1977/1982)
5. ‘Massacre On MacDougal Street’ (1982)

Note : 5/6

CD 3 : An Angel Moves Too Fast To See (composé en 1989). Bruissements, échos, scintillements… cette longue et intense suite semble décrire le passage d’un ange dans une ville contemporaine en clair-obscur. Rhys Chatham s’accompagne ici d’une armée de 100 guitares (!), se permettant un pari aussi surprenant que réussi. Ces nombreux instruments sont soutenus par le bassiste Ernie Brooks et le batteur des Swans Jonathan Kane. La pièce An Angel Moves Too Fast To See n’est pas uniquement affaire de style et d’expérimentation, mais aussi de magie et… de poésie ; le titre est celui d’un poème de Leopold Zappler, avec qui Rhys Chatham avait déjà travaillé.

An Angel Moves Too Fast To See propose une musique tonique et élégante, qui garde un côté réellement imposant, tout en maîtrisant une fluidité agréable et une brillance de son. Le travail sur les atmosphères qui en résulte est merveilleux, l’auditeur se rendant compte de l’univers qui s’ouvre à lui, tantôt énergisant, tantôt intrigant, tantôt inquiétant (notamment sur ‘No Tress Left…’). Il symbolise un peu à sa manière l’infini en musique. An Angel Moves Too Fast To See est une référence pour l’originalité et la maîtrise de son défi, mais surtout (j’insiste dessus) pour le rendu saisissant qui en résulte. Le genre de « truc » que je t’attends du 4ème art.

Note : On sent la pertinence d’avoir lié au coffret l’œuvre ‘Two Gongs’, quand on voit le travail réalisé aux niveaux de la résonance, de la réverbération du son. Les nappes sont générées à plusieurs niveaux, et je dirais que cela préfigure un peu certaines dynamiques shoegazing.

Tracklist :
1. ‘Prelude’
2. ‘Intro’
3. ‘Allegro’
4. ‘No Trees Left: Every Blade Of Grass Is Screaming’
5. ‘Adagio’

Note : 6/6

Conclusions :

Un bien bel objet. J’ai toujours trouvé l’artwork magnifique, avec son enrobage brillant et hypnotique, à l’image de sa musique. Le coffret trône d’ailleurs fièrement dans mon étagère depuis de nombreuses années déjà. Le livret ressemble davantage à un livre qu’à un booklet classique, présentant le contexte et les explications de Rhys Chatham sur chacune des œuvres exposées ici.

‘Two Gongs’ semble plus adapté pour les mélomanes avides d’expériences soniques nouvelles et plus ou moins fondatrices. Le deuxième disque, tournant autour de ‘Die Donnergötter’ plaira davantage aux fans de réflexions post-punk. Enfin, le troisième disque, de loin mon favori, semble le plus accessible, pour sa poésie musicale, et sera probablement apprécié par le plus grand nombre.

La musique de Chatham se confronte aussi à l’expérience de la scène, et devient souvent une performance live. Cela est clair sur Two Gongs, enregistré sur scène, et sur An Angel Moves Too Fast To See qui donna lieu à des représentations épiques (le mur de 100 guitares, imaginez). Enfin, on pense également à ‘Drastic Classicism’, qui mêle les mouvements de la musique à ceux de la chorégraphie.

Smart et esthétique, libre et rigoureuse, directe et complexe, érudite et spontanée, coincée dans les corridors du temps… telle est la musique électrisante de Rhys Chatham, présentée ici dans ce coffret bleu argenté. Un objet séduisant proposant les vues séminales et jusqu’au-boutistes d’un artiste émérite. Et une nouvelle définition de ce qu’est la musique contemporaine.

lundi 26 mai 2014

Scott WALKER Tilt (1995)

Scott Walker - Tilt
Art Rock / Expérimental (États-Unis)


Quand on pense à Scott Walker on se remémore souvent sa pop des sixties et des seventies. Mais en 1995 avec Tilt, son douzième album, le chanteur se dévoile dans un genre absolument différent, dont certaines prémisses étaient entrevues sur Climate of Hunter… son dernier disque jusqu’alors, sorti 11 ans auparavant. Tilt est un album expérimental, habité et élégiaque, n’ayant pas son pareil. Il se montre souvent déstabilisant, voire oppressant, hanté par l’influence des musiques industrielles.

Dans Tilt, il y a deux éléments dont l’un ne semble exister que par l’autre, comme les deux côtés d’un miroir sombre : la voix lyrique de Scott Walker, et les instrumentations soignées et minimalistes dans laquelle elle semble se refléter. Ce miroir est comme l’eau noire, opaque, difficile à sonder. À l’écoute de Tilt, l’auditeur ressent un sentiment d’infini, tentant de contempler un abysse ou une forme de vide absolu.

Plusieurs éléments vont permettront de vous repérer dans ce noir odyssée. Citons par exemple, les cordes de ‘Farmer in the City’, la section middle translucide sur ‘The Cockfighter’, l’orgue funéraire et brillant de ‘Manhattan’, le couplet troublant du morceau titre… Mais la composition que j’aime le plus est bien sûr ‘Patriot’, avec ses envolées de corde saisissantes. On se croirait dans le film de sa vie. Le grand moment de l’album, sans oublier ses merveilleux couplets, les petites sections avec la flûte, et la fin en suspens, très évocatrice.

Tilt est idéal pour l’introspection, la méditation, non sans un certain effroi qui lui confère toute sa beauté. La musique est très maîtrisée, la production limpide mettant en valeur chacun de ses tintements. Tilt offre des tensions contemporaines matérialisées en musique, et un silence qui devient parfois aussi important que les sons qui en émergent.

Note : 5/6

samedi 24 mai 2014

TILES Presents of Mind (1999)

TILES - Presents of Mind
Rock / Métal progressif (U.S.A)


J’ai découvert Tiles en 1999 ou 2000, en première partie des vénérables Dream Theater, et j’admets que certains titres avaient attiré mon attention, étant très fan de la scène métal prog à cette époque… Bon c’est vrai, le groupe ressemble parfois un peu à une copie de Dream Theater. En effet, certains gimmicks musicaux, le lyrisme appuyé ou les structures alambiquées ne sont pas sans rappeler les maîtres du genre. Mais Tiles garde son univers, proposant une musique malgré tout assez légère, maîtrisant ses instruments sans être démonstratif, et cultivant à la fois un certain punch et des dynamiques progressives plus « intellectualisantes ».

Le premier album, Presents of Mind propose de belles choses (malgré son hideuse pochette), avec notamment quelques titres assez directs, comme l’emblématique ‘Static’ ; le turbulent ‘Facing Failure’ (j’aime aussi beaucoup sa section solo) ; ‘Taking Control’ et ses ambiances douces-amères ; voire ‘Modification’, un peu plus hésitant mais sympa tout de même. En tout bon groupe de prog, il ajoute à l’ensemble un instru complexe, ‘Balled of the Sacred Cows’ ; quelques interludes (‘Crossing Swords’, ‘The Sandtrap Jig’) ; et un titre un peu plus long et épique pour terminer l’album (‘Reasonable Doubt’).

C’est vrai, l’ensemble manque un peu de dangerosité, de charisme ou d’envergure pour tirer véritablement son épingle du jeu. Mais Tiles assure l’essentiel avec un disque équilibré, explorant avec aisance les caractéristiques du métal progressif, et qui plaira très certainement à tous les amateurs du genre. Et de mon côté il me rappelle agréablement mes dernières années de lycée, durant lesquelles j’ai assidûment commencé à explorer le progressif…

Note : 4/6

jeudi 1 mai 2014

CAPTAIN BEYOND Captain Beyond (1972)

Captain Beyond - Captain Beyond
Hard Prog (U.S.A.)


Captain Beyond est un projet mené par Rod Evans, ancien chanteur de Deep Purple, Larry Reinhardt et Lee Dorman (ex Iron Butterfly), et Bobby Caldwell (qui a joué avec Johnny Winter). Le deuxième album du groupe, Sufficiently Breathless, siège actuellement dans ce blog. Mais contrairement à son successeur, ce premier album « éponyme » présente un rock bien plus heavy, sans négliger l’apport de dynamiques diverses : psychédélisme quasi spatial, voire prog-rock un tantinet jazzy.

Le disque se montre progressif dans la façon d’ourdir certaines lignes, complexes et intenses, mais également dans l’esprit ; le groupe façonne notamment deux petites suites de dix minutes s’enchaînant un peu de manière conceptuelle, dans la veine du prog-rock d’époque. La première est encadrée par les deux parties de ‘Thousand Days of Yesterdays’, et la seconde par les deux sections d’‘I Can't Feel Nothin'’.

À mon sens, les meilleurs moments du disque sont ces riffs linéaires et tendus, parfois graisseux, que l’on retrouve notamment sur des titres comme ‘Dancing Madly Backwards’, ‘Armworth’, ‘Raging River of Fear’, et sur la partie 2 d’‘I Can't Feel Nothin'’, en guise de morceau final. Ce dernier renferme d’ailleurs en lui une grosse dose d’énergie qui ne demande qu’à exploser au grand jour...

Pour les passages plus calmes, je trouve qu’ils tombent parfois dans la facilité, même s’ils contribuent à un jeu de contraste agréable et nécessaire à la bonne tenue du disque. Et c’est cet équilibre qui permet aussi au Captain Beyond d’offrir un disque de hard prog réussi, détonnant à défaut d’être terrassant, et préfigurant en 1972 une partie de la scène heavy à venir.

Note : 4/6

lundi 23 décembre 2013

CYNIC Focus (1993)

Cynic - Focus
Techno death metal progressif (U.S.A.)


Focus de Cynic, sorti en 1993, fait partie des disques culte dans le milieu du métal. Son identité très marquée se manifeste à travers :
§  une technique très poussée, devenant un des canons du genre techno death ;
§  une fusion féconde de styles, avec notamment l’apport du jazz, de passages exotiques, et la recherche de nouvelles textures de sons ;
§  un climat futuriste, porté par endroit par des voix cybernétiques.

Ces jeux de contrastes et ces panoramas inédits jusqu’alors sont réalisés par des mains de maître et des esprits adroits : les deux guitaristes Paul Masvidal & Jason Gobel, le bassiste Sean Malone, et le batteur Sean Reinert. Les voix death additionnelles sont assurées par Tony Teegarden.

Parmi les passages plus marquants de ce tour de force, citons par exemple :
  • ‘Veil of Maya’, absolument emblématique. L’album montre donc dès le premier titre les priorités du groupe, avec ses ruptures de style, sa technique jusqu’au-boutiste, ses climats dépaysants, son univers cyber… Le tout avec un solo détraqué tout à fait dantesque.
  • ‘Sentiment’, qui commence et se referme avec une boucle hypnotique et un riff de basse ronflant.
  • ‘Textures’, évocateur, approfondissant la démarche expérimentale à partir de sons clairs.
  • ‘How Could I’, lui aussi très symbolique, avec son final irrésistible et enivrant. Du grand art.
Mais tous les titres sont de qualité : la puissance d’‘Uroboric Forms’, les atmosphères de ‘The Eagle Nature’ ou encore d’‘I'm But a Wave to...’… Difficile de détacher le morceau ultime tant chaque titre développe des atouts différents.

Il a fallu attendre jusqu’en 2008 pour obtenir un second album du groupe, ce qui accentua le côté culte de Focus. Séminal et unique, cet album de Cynic demeure particulièrement original et ouvre la voie pour de nombreux groupes qui souhaitent s’engouffrer dans les chemins du métal technique et expéri-mental.

Note : 6/6

dimanche 15 septembre 2013

CUL DE SAC ECIM (1991)

Cul de Sac - ECIM
Néo-psychédélisme / Post-rock (États-Unis)


Cul de Sac, formation post-rock du Massachusetts, façonne une forme de psychédélisme minimaliste très marqué nineties, oblique et obscur, à la manière d’un Mercury Rev des débuts (qui sort la même année son inénarrable Yerself is Steam). Le premier album du groupe, ECIM est indissociable du climat particulier qu’il distille, sombre et un peu mystérieux.

Parmi les influences, Cul de Sac semble s’inspirer de Can, au travers de ses rythmiques rigides et hermétiques, et des élans post-punk de Sonic Youth voire de Pere Ubu. L’aspect débridé de l’ensemble est aussi hérité du séminal Velvet Underground. Enfin, il garde un background folk à l’image des deux reprises du disque : ‘Portland Cement Factory at Monolith, California’ de John Fahey, dont le groupe a sans doute perçu les dynamiques, et le célébrissime ‘Song to the Siren’ du grand Tim Buckley.

Si l’ouverture instrumentale ‘Death Kit Train’, et sa rythmique taillée au rasoir, fait partie des morceaux majeurs, le groupe délivre ses meilleurs compositions grâce à des ambiances inquiétantes, un peu glauques, mais que l’on capte immédiatement : ‘Electar’, ‘Lauren’s Blues’ et surtout ‘Nico’s Dream’ (en honneur de l’égérie du Velvet…) envoûtant à souhait, grâce à des atmosphères diaphanes particulièrement saisissantes, un peu à la façon d’un Slowdive embryonnaire.

ECIM est bien étrange. Pour la diversité des chemins musicaux empruntés, et pour son aura un peu lugubre, cet album ressemble à une énigme à déchiffrer, présentant différents couloirs sonores clairs-obscurs dans lesquels on parvient à s’engouffrer. Des détours musicaux intrigants, cachés, dérobés, méritant d’être démasqués.

Note : 4,5/6

lundi 2 septembre 2013

HAPPY THE MAN Happy the Man (1977)

Happy the Man - Happy the Man
Progressif (U.S.A)


Happy the Man est un groupe de rock progressif à tendance « symphonique » formé à l’aube des années 70. Originaire des États-Unis, cette formation ne se prive pas pour autant de puiser son inspiration chez des groupes anglais de renom ; dans ce premier album, on retrouve un progressif organique et éclectique comme chez Gentle Giant, mais surtout la mélancolie mystérieuse et les dynamiques d’un Wind and Wuthering de Genesis sorti… l’année d’avant. Ceci dit, et pour regarder aussi outre-Atlantique, on ressent parfois la chaleur du jazz cosmique de Steely Dan…

Dans ce disque, presque intégralement instrumental, Happy the Man donne la priorité aux ambiances, appuyées par des couleurs sonores chaudes et lisses, minérales et aériennes, assez agréables, charmant immédiatement l’oreille, avertie ou non. Il en ressort presque une forme d’exotisme cotonneux et énigmatique, pas si loin de l’univers de Camel (voire de Saga). C’est probablement cet aspect qui rend l’album si engageant, même s’il délaisse quelque peu l’efficacité pure. Par contraste, les instruments se lancent parfois dans des tourbillons animés, offrant au disque tout son caractère progressif.

À l’image du groupe qui en est l’origine, l’ensemble de l’œuvre est parfaitement cohérent. Sans rompre son équilibre, le petit orchestre donne une bonne part aux multiples claviers et aux vents, laissant une place aux vocaux sur uniquement deux morceaux (‘Upon the Rainbow (Befrost)’ & ‘On Time As a Helix of Precious Laughs’). Oui d’ailleurs, il y a de sacrés noms de morceaux dans cet album…

Parmi les meilleurs moments de l’opus je note déjà ‘Starborne’ qui plante bien son décor astral. J’aime bien aussi le début de ‘Stumpy Meets the Firecracker in Stencil Forest’. Mais la mélancolie nocturne et poétique de ‘Upon the Rainbow (Befrost)’ reste mon highlight, tout comme l’imposant et dramatique ‘Carousel’. Une petite pensée aussi pour l’évocateur et onirique ‘New York Dream's Suite’ qui termine le disque de belle manière, avec une dernière contemplation nocturne. En revanche je serais davantage circonspect sur ‘Knee Bitten Nymphs in Limbo’ qui pourra sembler un peu artificiel par moment.

Le premier album d’Happy the Man est un moment de rêverie avec une identité progressive très marquée, se gardant de faire fuir le premier auditeur venu. Je garde d’ailleurs un peu une image de « ciel étoilé » quand j’écoute ce disque. Et s’il ne semble pas toujours suffisant pour « élever » très haut l’auditeur, il ne manquera pas de le faire voyager, le temps de beaux songes féeriques.

Note : 4,5/6

vendredi 30 août 2013

Miles DAVIS In a Silent Way (1969)

Miles Davis - In a Silent Way
Jazz électrique / Avant-garde (U.S.A)


La beauté du silence nous force à nous taire. Pour écouter. In a Silent Way est une œuvre innovante, assurant les bases du jazz électrique. Mais ce n’est pas tout, elle propose des atmosphères liquides et éthérées. Un jazz électrique et ambiant donc, classique et avant-gardiste. Soul et rock. Qui nous berce et qui nous anime. Certes, point de poussées fiévreuses de free jazz, ici. Mais un jusqu’au-boutisme certain, avec retenue, et non sans liberté.

La pochette incarne déjà à elle seule une certaine puissance, une certaine classe, une certaine profondeur. Une certaine spiritualité. Celle qui va nous envelopper durant deux grandes étendues musicales de près de 20 minutes : ‘Shhh/Peaceful’ & ‘In a Silent Way/It’s About That Time’. Deux rivières d’étoiles et de diamants s’écoulant entre deux décennies de rêve et d’innovations musicales.

Derrière un tel disque se cachent bien évidemment des musiciens de renom, puisant dans l’œuvre des forces décisives pour leur accomplissement artistique. Les réunir dans une direction maîtrisée mais non déterminée est aussi un tour de force, réalisé avec confiance. Les trois pianos électriques d’Herbie Hancock, de Chick Corea et de Josef Zawinul (également à l’orgue), le sax tenor de Wayne Shorter, la basse de Dave Holland, la guitare de John McLaughlin, la batterie de Tony Williams : autant d’instruments habiles en pleine cohésion, au service d’une musique à l’élégance silencieuse.

Nourri du travail de production en or fin de Teo Macero, absolument essentiel, In a Silent Way est bien plus que du jazz, et reste à considérer dans le panorama général de la musique du XXème siècle. Un travail sur l’espace sonore, une ode au silence. Une illusion musicale, un mirage atemporel. À l’aube de nombreux possibles.

Note : 6/6

dimanche 7 juillet 2013

SOUND OF CONTACT Dimensionaut (2013)

Sound of Contact - Dimensionaut
Néo-progressif/Atmo/Pop (UK/USA)


Sound of Contact se fait sans doute connaître pour son chanteur, Simon Collins, qui n’est autre que… le fils de Phil ! Dimensionaut est le premier album du groupe, une virée néo-progressive dans les grands espaces temporels. On peut ainsi dresser un parallèle intéressant entre rock progressif classique (Genesis, le groupe du père) et néo-prog (Sound of Contact, le groupe du fils).

La voix semble déjà nous mettre sur… la voie : celle de Simon possède un timbre qui n’est pas sans rappeler celle de son paternel. Après tout, on trouve aussi dans Dimensionaut un certain « esprit » prog, mâtiné d’une dynamique assez pop par moment ; et si l’album de Simon proposait justement un équilibre entre les deux facettes du père ? Pour se diriger inexorablement vers la pop, Phil Collins s’était en effet bien éloigné des sentiers progressifs (durant la période Genesis post Peter Gabriel puis sa carrière solo).

Comme nombre de disques prog, l’album de Sound of Contact met en scène son concept : le voyage spatio-temporel, dans l’infini des dimensions, comme fuite de la réalité. Rien d’original même si la musique, assez planante par endroit, colle bien à la thématique espace-temps. Si l’habillage conceptuel ne fait pas tout, il est souvent saisissant de constater la fluidité dans l’emboîtement de certains morceaux : le concept ne concerne évidemment pas que le fond, le sujet et les paroles, il entraîne aussi une mise en scène des compositions (enchaînements, présence d’interludes, pièces montées, etc.).

Penchons-nous un peu plus sur notre Dimensionaut et sur ses chansons…

Quand je parlais d’héritage progressif, je ne m’étais pas trompé : l’introduction du disque rappelle immédiatement Yes pour ses chœurs. On se doute bien que le fils n’existe pas uniquement à travers l’influence de Genesis, mais ce premier morceau un peu cliché sonne légèrement à côté, et n’apporte pas grand-chose, à part quelques doutes… À moins que cela soit mon biais concernant Yes qui s’exprime un peu trop.

On peut classer les morceaux en plusieurs catégories :

Concernant les morceaux plus pêchus, ‘Pale Blue Dot’ et ‘Remote View’, sont assez directs. ‘Omega Point’ est très subtil et dégage une grande sérénité, brillant par ses instrumentations délicates, et restant animé par une certaine tension dramatique progressive.

Au niveau des ballades lumineuses, ‘I Am Dimensionaut’ est intéressant pour ses aspects un peu ambiants, lunaires et dépaysants. En revanche, ‘Not Coming Down’ qui fait office de single, demeure un peu pompeux et n’est guère passionnant, noyés dans ses grandes instrumentations. ‘Only Breathing Out’ présente lui aussi un côté assez emphatique, mais certains passages plus fins font mouche. À mon sens, les deux ballades les plus attachantes sont ‘Closer to You’, très (trop ?) FM, et plutôt efficace, et surtout ‘Beyond Illumination’ que je trouve sublime et émouvant, devenant probablement le meilleur titre de l’opus.

Parmi les instrumentaux on note ‘Cosmic Distance Ladder’ qui apporte de l’énergie dès le début et ‘Realm of In-Organic Beings’, un joli interlude enchanteur.

Enfin, pour clore l’album : le titre épique de 20 minutes, ‘Möbius Slip’, qui en vaut bien plusieurs (il est composé de quatre parties distinctes). Comme dit précédemment, Dimensionaut obéit à la logique de nombreux disques progressifs, avec ici sa grande pièce conceptuelle. Les 15 premières minutes sont très bien enchaînées et maîtrisées, et sont toujours plus agréables au fil des écoutes, notamment pour ses atmosphères un peu lunaire et sa superbe section 4 (‘All Worlds All Times’), pleine de mélancolie. J’aurais cependant évité de répéter en fin de morceau la mélodie d’introduction du disque, faiblarde certes, mais ne collant pas vraiment à l’esprit de ce titre épique.

Après moult écoutes, j’avoue avoir apprécié le voyage proposé par Sound of Contact. La composante atmo est souvent présente, et offre une tonalité nostalgique, ce qui n’est pas pour me déplaire. Malgré certains passages un peu pompeux, l’ensemble est travaillé, bien produit, évocateur et plutôt équilibré, avec de nombreux passages réussis et marquants qui font de Dimensionaut un des éléments prog bien sympathique dans cette année 2013.

Note : 4,5/6

samedi 29 juin 2013

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION Weasels Ripped My Flesh (1970)

Frank Zappa - Weasels Ripped My Flesh
Jazz Rock Free & Expérimental / Fusion (U.S.A.)


À chaque écoute de Weasels Ripped My Flesh, l’impression d’intégrer le système Zappa nous gagne. Un système, certes, qui n’en est pas vraiment un. Une musique faite de couloirs, de vestibules, d’espaces musicaux et temporels nous envoyant souvent vers d’autres contrées de sa discographie.

Derrière ces impressions morcelées, se cache pourtant une direction globale : héritage de la première version des Mothers, Weasels Ripped My Flesh suit la logique de son prédécesseur, Burnt Weeny Sandwich. Une relique des travaux passés, avant les changements de line up à venir. Le tout, animé parfois par certains réflexes d'Uncle Meat, point d'ancrage de cette période discographique fin sixties.

Weasels Ripped My Flesh tourne autour d’une alternance live/studio, donnant vie au disque d’une façon si particulière. Ainsi, aux côtés des bandes studio qui font surface, des extraits de concert provenant de la décennie tout juste écoulée sont retravaillés pour l’occasion ; on retrouve alors dans ces derniers une dualité entre l’improvisation live et brute, et les efforts d’arrangements en aval.

Stylistiquement, l’album présente un jazz-rock effervescent, en liberté, mais toujours malmené, pouvant paraître hermétique de prime abord, voire un peu hostile. Néanmoins, on se laisse bien volontiers attiré dans ses filets ('Toads of the Short Forest', 'The Eric Dolphy Memorial Barbecue', 'Oh No'/'The Orange County Lumber Truck'...). Un humoristique pot-pourri de l’intérieur, mettant toujours en scène ces cuivres hirsutes, ces voix dérangées et ces guitares fantasques, soutenus par des parties rythmiques déboussolantes.

Agression directe ou avant-gardisme mûrement établi ? Weasels Ripped My Flesh semble aller dans tous les sens, mais tout en gardant une seule et même signification : l’identité multi facette de Zappa, dont l’œuvre représente des maillages musicaux toujours plus déroutants.

Note : 5/6

mardi 25 décembre 2012

Frank ZAPPA Uncle Meat (1969)

Frank Zappa - Uncle Meat
Expérimental / Jazz Rock (U.S.A.)


Uncle Meat est un album tournant dans la carrière de Zappa, puisqu’il met en orbite ses expérimentations futures et sa dynamique crossover pour les albums à venir. Certes, avec Lumpy Gravy, l’artiste s’était déjà engagé dans des sentiers aventureux, et certains morceaux, dès son premier disque, montrait nettement l’instinct expérimental de Zappa. Mais Uncle Meat semble servir mieux que tout autre album de pivot dans sa discographie, résolument avant-gardiste.

Historiquement, cet album, (quasi) intégralement instrumental, est en fait l’excroissance bien réelle d’un film documentaire sur les Mothers qui n’a jamais pu être réalisé en ce temps. Le lien cinéma-musique est chez Zappa très important, que ce soit au niveau même de la dynamique de certaines de ses compos, ou de sa volonté de mettre en place un film. L’aspect B.O. se retrouve également bien dans Uncle Meat, et ce n’est donc finalement pas une surprise.

Uncle Meat ressemble à un véritable album fourre-tout où se croisent et s’entrecroisent, se rencontrent et se télescopent, fusionnent, pop, blues et rock, jazz Nouvelle-Orléans et free jazz, cultures classique et contemporaine, nostalgie doo-wop, avant-gardisme effronté et assassin, enregistrements live et studio, spontanéité brute et technologie d’époque, travaux sur bandes magnétiques, sur percussions, sous fond d’héritage Varese… Les instruments, guitares, claviers, percussions (marimba et vibraphone) s’en donnent à cœur joie dans cette basse-cour sonore oblique, overdubée et non conventionnelle.

Le résultat est à la fois intrigant et difficile d’accès pour les premières écoutes. En fait, c’est typiquement le genre de disque qui nous fait plonger dans les entrailles spirituelles de l’artiste et de ses délires intérieurs bien conscients régurgités en toute liberté. Ainsi, il s’agit d’un disque personnel à la fois pour ce qu’il présente de façon un peu élitiste, et aussi pour le parcours général de Zappa. Deux bons points d’importance pour Uncle Meat.

Le line-up participe à l’élaboration de textures dominées par les bois et les cuivres, sur lesquelles s’exercent notamment orgue électrique, piano et clavecin, appuyés par des percussions s’entrechoquant comme des osselets. Un démembrement, une déconstruction musicale un peu effrayante… Mais ce disque marque justement, avec les deux suivants, la fin des Mothers première mouture (on note aussi les premiers pas de Ruth Romanoff, fondamentale à bien des égards pour la personnalité sonore de Zappa…) Un album de transition donc mais pas seulement, album en soi très apprécié, enfin plutôt vénéré, souvent…

Si je devais tirer quelques morceaux d’importance, je penserais au titre d’ouverture, thème principal mémorable, présentant déjà des textures notables, et aux variations de l’Oncle Viande ; ‘Nine Types of Industrial Pollution’, forme de jazz blues acoustique malmené par des percussions désinvoltes en background ; ‘The Legend of the Golden Arches’, construction musicale davantage baroque ; ‘Ian Underwood Whips It Out’, dans lequel le protagoniste présente sa rencontre avec Zappa en studio, avant de partir dans une impro free exquise et incontrôlable, jouée en live à Copenhague ; la sensibilité pop de ‘Mr. Green Genes’, dont on rencontrera le fils dans Hot Rats, dès lors beaucoup plus jazz évidemment ; la mélodie surannée et doo wop de ‘The Air’…

Bon, je ne saurais oublier les variations de Dog Breath, moments phare du disque, même si je suis moins impressionné par ses manipulations sonores et mélodiques (les voix en accéléré, bof). Je préfère la suite thématique ‘King Kong’, et ses variations chaleureuses de jazz explosif, autour de 22 minutes en tout. C’est un peu le feu d’artifice de l’album et l’on regrette que l’édition CD ajoute en bonus des répliques du film (et cette chanson nullarde ‘Tengo Na Minchia Tanta’), juste avant ces moments de bonheur cuivrés, impétueux et dynamités. Après, chacun ira y trouver son bonheur personnel, mais mis à part l’apparition de Suzy Creamcheese et quelques blagues potaches, on a fait rapidement ici le tour de cet imposant (double) disque.

Paradoxalement, on pourra se demander si ce double disque ne manquerait pas de générosité. Le disque donne beaucoup, dans tous les sens, mais cette musique restant souvent impénétrable, notamment aux premiers abords, laissant un sentiment étrange. Ce disque est une provocation, mais avec de bases musicales solides, et un challenge pour l’auditeur, sommé de s’investir dans ces chemins organiques et scabreux. Uncle Meat reste en tout et pour tout l’un des fondements de la carrière de Zappa, de ses réflexions, de ses vues et perspectives artistiques. Une aventure stimulante et ambitieuse, qui finalement n’en est encore qu’à ses débuts…

Note : 4,5/6

lundi 24 décembre 2012

Frank ZAPPA Son of Cheep Thrills (1999)

Frank Zappa - Son of Cheep Thrills
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Même si sa discographie est polymorphe et déroutante de par son envergure, Zappa a une patte bien précise. Et quelqu’un qui n’a jamais écouté Zappa va se dire, au moment de la découverte, qu’il n’a jamais entendu quelque chose dans ce genre. Au mieux il verra quels groupes ont puisé dans son répertoire. Le baptême peut survenir avec un album majeur, ou, qui sait, une compilation. J’ai pour ma part aborder cette compile avant de me pencher sur certains de ses disques essentiels, d’où une petite valeur sentimentale et nostalgique.

Comme pour beaucoup d’artistes à identité forte, on aimerait toujours retrouver le regard innocent des premières écoutes, du moment de la découverte. J’aimerais parfois pouvoir revenir à ce regard originel et naïf. Souvent j’arrive à m’y replonger, quand je me mets à découvrir d’autres disques de Zappa que je ne connais absolument pas : je me dis, « Qu’est-ce qu’il va faire ? Quel sera le contenu ? ». Je le pense pour beaucoup de disques d’autres artistes, mais là peut-être davantage.

Penchons-nous maintenant sur le contexte de cette compile. Il s’agit d’un second volume, succédant à la compilation Cheep Thrills (le nom vient de l’album Cruising With Ruben & The Jets). Je l’ai eu d’occasion pour pas trop cher, ce qui fait que je n’ai pas trop été repoussé par son horrible pochette pour l’acheter. À noter en bonus : la possibilité, via le disque, de consulter off line un catalogue Rykodisc sur votre plus beau navigateur internet. Oui ça date, mais c’est toujours sympa.

Au niveau du contenu et plus précisément des moments favoris, je note ‘Twenty Small Cigars’ (Chunga’s Revenge), ‘The Legend of the Golden Arches’ (Uncle Meat), ‘Ya Hozna’ (Them or Us), ‘Night School’ (Jazz From Hell), et l’enchaînement final ‘Sinister Footwear 2nd Mvt. (live)’ (Make A Jazz Noise Here) - ‘The Idiot Bastard Son (live)’ (You Can't Do That On Stage Anymore Vol. 2) – ‘What's New in Baltimore?’ (Frank Zappa Meets The Mothers Of Prevention). Un mélange hétérogène de titres que j’aime souvent beaucoup, et je dois dire que cela passe tout seul.

Est-ce objectivement une bonne compilation ? Avec une discographie aussi imposante (on n’a de cesse de le répéter) il reste bien difficile de faire un résumé de qualité, à moins de trouver un vrai concept derrière. C’est aussi l’idée même de compilation qui demande à être creusée ici ; par exemple, doit-on avoir à faire à une compilation représentative ? Ce n’est pas le cas ici, et cela aurait été encore une fois bien compliqué. De mon côté, au vu de la qualité des morceaux présentés, de leur bon enchaînement, et du prix abordable (même neuf à l’époque me semble-t-il) j’en suis pleinement satisfait.

Pas de note

dimanche 23 décembre 2012

Frank ZAPPA You Can't Do That On Stage Anymore Vol. 2 (1988)

Frank Zappa - You Can't Do That On Stage Anymore Vol 2
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Le volume 2 des You Can’t Do That On Stage Anymore est généralement le plus coté de la série. Il se compose de morceaux de deux concerts exécutés en 1974, à Helsinki. Déjà, on est en plein dans une période royale pour Zappa et les Mothers (One Size… sort l’année suivante de ces gigs), et ses héros sont présents : Napoleon Murphy Brock, George Duke, Ruth Underwood, Chester Thompson, Tom Fowler. De plus l’interprétation est évidemment au niveau, et on se sent happé par l’ambiance et le déroulement des différents titres. Plus généreux que Roxy & Elsewhere (présentant des concerts de la même année), parfois plus indulgent avec son auditeur aussi, ce live propose moult enchaînements de morceaux vraiment prenants, vifs et émotionnels… Le double disque vise de nombreuses facettes de l’artiste : faussement intello, vraiment direct, humoristique… Au niveau de la production, on se sent moins proche des musiciens que sur Roxy… mais cela gagne peut-être en grandeur. Je préciserai que la version d'‘Echidna’s Arf of You’ est nettement meilleure sur ce dernier (notons par ailleurs que Roxy… fait évidemment moins compile, apparaissant un peu comme un album de nouveaux morceaux à l’époque). Mais You Can’t… a bien sûr d’autres éléments de taille pour se rattraper, comme ‘Inca Roads’/’RDNZL’, ‘Pygmy Twylyte’/‘Room Service’/‘The Idiot Bastard Son’, le très conceptuel-expérimental ‘Approximate’… et aussi ce ‘Montana’ où le groupe doit s’y prendre à plusieurs fois pour faire démarrer le morceau. Ainsi, ces concerts chaleureux d’Helsinki révèlent de biens bons moments pour couronner la connaissance de l’univers de l’artiste, et forment un live majeur dans la discographie de Zappa.

Note : 4/5

samedi 22 décembre 2012

Frank ZAPPA Jazz From Hell (1986)

Frank Zappa - Jazz from Hell
Jazz Rock numérique (U.S.A.)


Froid, mécanique, synthétique, tel est le jazz venu de l’enfer. On l’aurait imaginé brûlant et frénétique… Jazz From Hell apparaît urbain, contemporain, proche d’une musique de jeu vidéo déboussolé et un peu buggé, lorgnant (presque) vers les horizons sans vie de la musique industrielle. En fait on ne sait pas trop où l’on est, ce qui donne une certaine force au disque. Zappa, seul et armé de son synclavier, ourdit des pièces semblant appartenir à une époque et à un espace inconnus. L’ouverture, ‘Night School’, reste le meilleur passeport pour visiter ces contrées déshumanisées. Parfaitement structuré, nous entraînant dans sa logique interne, ce morceau reste la réussite majeure de l’album. J’aime bien aussi ‘Damp Ankles’, dans son rôle de « musique pour paysages modernes dévastés ». Bien que toujours très travaillés, les autres titres passent plus pour artificiels, plantant un décor hostile, sans être désagréables. On ne saurait oublier que les artistes les plus expérimentaux/progressifs au sens large ont besoin d’un album plus froid et clinique. Paradoxal ici pour du jazz, de se sentir gelé et mis au service des machines, avec des notes ressemblant davantage à des numéros... Dans une veine différente, The ConstruKction of Light de Crimson posait une problématique analogue : un groupe expérimental, influencé par le jazz, offrant un disque mécanique, impassible et refroidi. La démarche est louable, à moins qu’elle ne soit intérieurement nécessaire. C’est vrai que l’on entre peut-être aussi dans l’intimité psychique de Zappa ici, avec ces corridors alambiqués et ces paysages électroniques. Un monde étrange en tout cas, et dans lequel on est bien content de voir apparaître des humains, sur ‘St. Etienne’, un solo live de ‘Drowning Witch’ en 1982, ruinant pourtant l’homogénéité du tout, à moins qu’il n’aère un disque tournant autour de ses propres paradoxes et contradictions. Le concept n’entraîne pas forcément une impasse en termes d’écriture et c’est pour cela que le résultat aurait peut-être dû ou pu être tout autre, avec des morceaux plus agréables. L’ensemble demeure une curiosité, un exutoire intrigant, auquel on ne peut adhérer totalement.

Note : 3,5/6

vendredi 21 décembre 2012

Frank ZAPPA Joe's Garage (1979)

Frank Zappa - Joe's Garage
Rock / Fusion (U.S.A.)


Joe’s Garage est un album conceptuel… ou devrais-je dire un triple album conceptuel (l’acte I étant d’abord sorti seul, avant d’être complétés par les deux suivants) mettant en scène une histoire rocambolesque sur fond de musique crossover assez alambiquée, technique et ambitieuse (reggae, funk, pop, rock…) Le vernis proto-eighties et la production éclatante sont le décor attrayant pour le déroulement d’une pièce dans laquelle Zappa se Gainsbarre-ise, notamment en narrant ses textes. Malheureusement, les déceptions devant ce disque gargantuesque seront néanmoins multiples, comme je vais tâcher de l’expliquer.

Acte I. L’introduction, agréablement rythmée, nous met directement dans l’ambiance, narrée par le Central Scrutinizer, incarnation totalitaire nous suivant tout le long de l’histoire. Un détail déjà : pourquoi faire si long ? 3 minutes 30… n’est-ce pas un peu poussé pour juste présenter le décor ? Un premier choix qui m’étonne personnellement et j’aurais préféré quelque chose de plus incisif. Le morceau suivant, ‘Joe’s Garage’, est une chanson pop joviale. Très chantante, elle évoque pleinement l’histoire qui se met en place, mais en termes d’écriture pure, cela demeure quand même bien léger… Zappa prend évidemment une certaine liberté, distille son humour si particulier, mais cela n’en fait pas nécessairement une bonne chanson, ici longue, un peu gratuite, et très lassante. Le remuant ‘Catholic Girls’ qui le suit n’est pas terrible non plus, même s’il garde un côté entêtant, notamment sur sa section middle, tout en rupture rythmique. Les voix dans l’ensemble deviennent toutefois assez irritantes. Dès lors déboule le meilleur passage de l’Acte I : la « suite » ‘Crew Slut’ – ‘Fembot in a Wet T-Shirt’ – ‘On The Bus’. Bon, c’est surtout vers le dernier cité que j’avoue ma nette préférence, un bel instrumental rythmé et bien enchaîné. Les deux autres ont une valeur récréative et leur narration se mêle assez bien à la musique qui l’encadre. Pour poursuivre sur cet acte I je ne dresserai point de lauriers à ‘Why Does It Hurt When I Pee?’, étonnamment quelconque, même si j’apprécie évidemment la transition avec le morceau précédent. Quant au reggae romantique de ‘Lucille Has Messed My Mind Up’, on saluera l’idée de toujours aller chercher un autre genre musical pour le fusionner au concept général, mais la composition demeure tout au plus sympathique et légère, relativement entêtante et mélancolique, avec une prise de risque encore assez minime. Enfin, l’Acte I s’achève sur les mots du désormais incontournable Central Scrrrutinizer…

Acte II. C’est à mon sens dans ce deuxième moment que l’ensemble va vraiment chavirer dans le mauvais sens. ‘A Token Of My Extreme’ touche déjà au supplice, cette litanie qui n’en finit plus... Dès lors ‘Stick It Out’ survient, parvenant à être très entraînant, mais son côté limite ringard ne sera supportable que pour ceux qui accédent plus aisément au "trip" imposé par l’album. En fait la chanson contient une dynamique humoristique musicalement, alors pourquoi ajouter un texte aussi stupide ? Pour ‘Sy Borg’, l’interprétation vocale est de qualité et s’installe dans cette ambiance quasi lounge plutôt réussie, bien qu’assez convenue au final. Mais là encore, pourquoi est-ce si long ? La voix du robot est proprement insupportable et là, pour le coup, on est bien content que l’objet finisse à la casse à la fin... Ensuite, si ‘Dong Work For Yuda’ demeure un des titres les plus mièvres de l’album, celui qui lui succède est en revanche une vraie bombe rythmique : ‘Keep It Greasey’, une des réussites majeures. Déjà pour les accompagnements décalés de Vinnie Colaiueta, pour cette assise funky, lisse, décapante. Pour sa déchirure de larsen… Du grand art vraiment bien maîtrisé. Précisons que les textes sont toujours aussi idiots et gratuits, malheureusement. Enfin, à l’instar des ambiances déboussolantes d’‘Outside Now’ qui entrent en piste, l’Acte II arrive à redresser la tête hors de l’eau, bien tard il est vrai.

Acte III. Quatre longs morceaux pour compléter l’ensemble (8-12 minutes chacun), toujours accompagnés par la présence du très imposant Central Scrrrrrutinizer. Déjà, un premier titre assez complexe pour débuter : ‘He Used To Cut The Grass’. J’aime bien sa section onirique pour s’évader, et dans laquelle est citée la fameuse phrase : "Information is not knowledge. Knowledge is not wisdom. Wisdom is not truth. Truth is not beauty. Beauty is not love. Love is not music. Music is THE BEST…". ‘Packard Goose’ qui le suit est visiblement un classique mais il ne m’impressionne aucunement, et je le trouve assez long et inutile. J’apprécie plus ‘Watermelon in Easter Hay’, solo de guitare mélancolique qui résonne assez bien en moi. Le dernier morceau obtient les mêmes critiques que l’ouverture de l’acte I : une bonne fin décalée pour terminer le concept mais vraiment longuette… Existe-t-il des gens qui l’écoute régulièrement et d’une traite ? Ouch...

Globalement, parmi les points positifs, malheureusement mineurs, je retiens :
.La production, lisse, intelligente, mettant bien en avant les sonorités des instruments. Très agréable dès la première écoute, je n’ai pas grand-chose à y redire…
.La technique des musiciens, même si elle demeure stérile, n’étant pas au service d’une « grande » musique. Je note une grosse prestation rythmique en tout cas.
.L’idée de marier les genres musicaux, et leurs sons propres, indépendamment de la réussite de l’interprétation de chacun.
.Quelques morceaux que j’aime bien : ‘On the Bus’, ‘Keep It Greasey’, ‘Watermelon in Easter Hay’.

Parmi les points négatifs, je pense directement :
.Au concept assez stupide. Vulgaire, scabreux, salasse (en plus d’être manichéen et de la profondeur d’une flaque). Je n’ai pas l’humour de Zappa ici, ça ne me touche pas du tout, et je trouve presque mensonger de croire que cela tient du génie. C’est dommage que l’humour ne soit pas au niveau de sa musique, qui me parle déjà bien davantage... Les mauvais pressentiments d’Apostrophe se sont vérifiés, ont enflés. De plus le texte engendre, chez de nombreux titres du triple disque, un certain malaise qui empêche d’apprécier la musicalité à sa juste valeur, et donc de façon donc totalement contre-productive (certes, les plus fanatiques se remémoreront sans problèmes l’agencement, voire le « rythme vocal », de certaine répliques). Céder à la stupidité est une facilité. Serait-ce justement un éloge de la bêtise ? On ne peut pas tout accepter, tout pardonner aveuglément à Zappa parce que c’est Zappa.
.A la majorité des morceaux, parfois même inacceptables. Une multitude de genres juxtaposés donnant au tout un côté imposant et qui suscite le respect ou au moins la curiosité. Ce qui me touche ce sont les arrangements de ‘Regyptian Strut’, les collages de ‘Peaches En Regalia’, la montée vertigineuse de ‘Echidna’s Arf (Of You)’, mais pas les sornettes abêtissantes de Joe’s Garage. J’intellectualise peut-être trop la musique de Zappa mais c’est comme ça que je l’aime et, de toute façon, je ne trouve pas que ces trois actes soient maîtrisés en termes d’humour et de fraîcheur.

En conclusion, Joe’s Garage est un disque décevant, d’autant plus qu’il propose de nombreuses qualités dans l’approche du son et de certains styles musicaux. Il se présente évidemment comme un témoignage d’une musique réalisée en toute « liberté », mais il reste raté à mon sens gâché par son concept inepte et par ses morceaux faibles, bien trop nombreux.

Note : 2/6

mercredi 14 novembre 2012

Frank ZAPPA Sleep Dirt (1979)

Frank Zappa - Sleep Dirt
Jazz Rock (U.S.A.)


Un disque que j’aime vraiment bien… Moderne et sinueux, totalement instrumental (il s’agit de la première version sortie, sans les vocaux de Thana Harris) et possédant une vraie identité qu’on a envie d’étudier de plus près. Et pourtant. Sleep Dirt en tant que tel « doit » sa constitution à Warner, sorti initialement au détriment de Zappa… Les morceaux le composant étant prévu pour une œuvre en 3 cds, Hunchentoot, refusée par la maison de disques. Le projet verra pourtant le jour avec le coffret posthume Läther en 1996, décomposé jusqu’alors en plusieurs témoignages : principalement Zappa In New York (1978 - live), Studio Tan (1978), Orchestral Favorites (1979)… et donc Sleep Dirt ici présent.

Mais les déboires juridiques et contractuels ne doivent pas occulter la musique, présente et bien vivante, au sein d’un album qu’on aurait tort de juger comme un simple artefact. Sleep Dirt, c’est toujours le top avec George Duke aux claviers, Chester Thompson à la batterie, Ruth Underwood aux percus, Bruce Fowler aux cuivres… et avec la participation de Terry Bozzio (deux titres), et du bassiste Patrick O’Hearn (trois titres), qui se retrouvaient pour l’occasion...

Au niveau des morceaux, c’est sans originalité que je vais dire adorer ‘Regyptian Strut’, un vrai classique au même titre que ‘Peaches En Regalia’, où brillent ces ambiances cinématographiques, appuyées par leurs cordes, et bien sûr le jeu de Ruth Underwood, indissociable du monde de Zappa. Mais dès l’ouverture, ‘Filthy Habit’ et son cadre inquiétant nous interpelle... Une belle entrée en matière, remarquable. L’intimité jazzy du piano de ‘Flambay’, les constructions sonores de ‘Spider of Destiny’, tout comme le flux improvisé sur l’épique ‘The Ocean is the Ultimate Solution’ sont les autres moments marquants d’un opus diversifié et pourtant d’une homogénéité surprenante parce qu’inattendue.

J’ajouterais enfin qu’il se dégage du tout une forme de faux intellectualisme un peu froid et clinique, chose qui n’est vraiment pas pour me déplaire, moi qui suit parfois plus hermétique aux productions légères et humoristiques de Zappa. En tout cas, force est de constater qu’il y a vraiment du contenu dans cette production, et qu’il est plutôt bien articulé. Sleep Dirt est un album qui, bousculé par un contexte de création mouvementé, n’en demeure pas moins une réussite, semblant certes artificielle, mais restant pourtant entière.

Note : 5/6

mardi 13 novembre 2012

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION One Size Fits All (1975)

Frank Zappa - One Size Fits All
Jazz Rock / Fusion (U.S.A.)


Futuriste, alambiqué, multidirectionnel, propice au rêve et venu d’une autre planète, One Size Fits All est un album spatial, aidé par la profondeur des ambiances, toujours en avance sur son temps. Il reste une belle synthèse aux couleurs progressives vers laquelle on revient souvent, et probablement le disque le plus abouti et équilibré de Zappa et de ses Mothers of Invention troisième période.

La formation dynamitée par Napoleon Murphy Brock (chant, sax), George Duke (clavier), Tom Fowler (basse), Chester Thompson (batterie) et bien sûr Ruth Underwood (percussions), s’adonne à une musique absolument substantielle, hommage au funk, au jazz et au rock spatial… On compte même dans ses rangs Captain Beefheart, apparaissant furtivement à l’harmonica, et Johnny Guitar Watson sur 2 titres (‘San Ber’dino’ & ‘Andy’)… Tout un équipage de haute volée au service d'un disque essentiel.

Je reconnais avoir été vraiment désarçonné au départ… Mais je fus aidé par la structure d’album conceptuelle, notamment avec ‘Sofa No. 1’ et son rappel… et surtout par trois morceaux majeurs : l’emblématique ‘Inca Roads’, tortueux et xénochronique, dont on n’a pas fini de souligner la complexité ; ‘Florentine Pogen’, et sa suite de séquences imbriquées, où tout semble former clairement un tout cohérent dès la première seconde ; et enfin ‘Andy’, charismatique et solennel, vigoureux et puissant, métempirique...

Dans One Size, on ressent la complexité de Roxy & Elsewhere, mais avec un côté plus direct, en direction d’un Over-Nite Sensation. Un vrai album de fusion, de musique progressive (même s’il s’en distancie comme il peut, ironiquement), mathématique et méticuleux, tentaculaire et généreux... Une construction musicale flexueuse, inspirée et colossale. « Taille unique » ? Taille patron… Et c’est aussi ce côté unique et intemporel qui me pousse à mettre la note la plus haute.

Note : 6/6