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mercredi 16 juillet 2014

Brian ENO Apollo: Atmospheres & Soundtracks (1983)

Brian Eno - Apollo: Atmospheres & Soundtracks
Space ambient (Angleterre)


Apollo est un disque qui me trouble à plus d’un titre. Déjà, c’est le premier album de Brian Eno que j’ai écouté. Je devais avoir 15 ou 16 ans. Cela me rappelle mes premiers emprunts à la discothèque du quartier, mes premiers pas pour me constituer une culture musicale contemporaine. Mais le contenu est également fascinant. Si sa musique a su pénétrer les aéroports, se fondre dans les topos, elle se met à la conquête de l’espace. Ainsi, l’artiste aborde un nouveau concept musical, que j’appellerai, peut-être maladroitement, le space ambient.

J’avoue être fasciné par l’espace, sans pour autant développer à ce jour une grande connaissance à son sujet. Mais métaphysiquement, scientifiquement, et esthétiquement, le contexte spatial donne à penser. En fait Apollo sert de B.O. au documentaire For All Mankind (d’abord appelé Apollo) réalisé par Al Reinert, retraçant l’histoire saisissante des premiers pas sur la lune. Plus exactement, tous les morceaux d’Apollo ne sont pas dans le film, et toutes les musiques du film ne sont pas dans Apollo. Quoi qu’il en soit, le docu se montre tout à fait intrigant, pour sa rétrospective historique et son dépaysement planétaire, vraiment saisissants.

Certaines compositions sont parfois inquiétantes mais offrant une certaine beauté, comme un trésor merveilleux que l’on découvre… sur une autre planète mystérieuse, dont on ne connaît pas encore les secrets. Je pense ici aux excellents ‘Under Stars’ I & II, à ‘The Secret Place’, sans oublier l’immense ‘Stars’ venant terminer le disque. Un titre comme ‘Matta’ devient quant à lui presque « descriptif », contextuel, retraçant l’ambiance lunaire, sans pour autant faire émerger une mélodie ou des harmonies précises.

D’autres plages se montrent véritablement lumineuse, comme ‘Drift’, ‘Deep Blue Day’ (que le film Trainspotting s’appropriera également) et le chef d’œuvre ‘An Ending (Ascent)’, irradiant le disque de son intensité et de sa magie. Une illumination musicale, une pluie d’étoiles. On retrouve également ce morceau dans le très beau film Traffic.

Outre ce contraste ténèbre/lumière, certains morceaux viennent apporter une tonalité autre. Je pense à ‘Silver Morning’, sonnant comme une pop relax et « spatiale », quasi Floydienne, tranchant avec tous les autres titres de l’album, de façon assez étrange. La légèreté de ‘Weightless’ et d’‘Always Returning’ va également dans ce sens.

On se demande parfois s’ils ne mettent pas en danger l’homogénéité de l’ensemble… mais je suis content que ces compos se soient immiscées dans ce disque, offrant un nouvel angle d’attaque pour évoquer l’univers céleste. De plus, le documentaire nous aide à mieux comprendre leur sens : ‘Silver Morning’ survient à un moment plus jovial et amusant ; ‘Always Returning’ revient comme un leitmotiv pour représenter notre planète bleue attachante, notre « chez nous ».

Pour ses différentes facettes, comme pour ses zones d’ombre, Apollo a beaucoup à partager. Il prône à la fois la dimension lugubre du dark ambient et la composante « topographique », ici dans l’espace. Il n’est donc pas si loin d’un On Land. Parfaitement maîtrisé sur le plan musical, et donc très évocateur sur le plan conceptuel, il reste un disque assez fort, aussi bien subjectivement qu’objectivement. Des moments magiques, faisant surgir en nous des tas de questions sans réponses, comme un trouble métaphysique un peu angoissant. Ce dernier n’en demeure pas moins lié à une véritable contemplation, révélant une rare beauté.

Note : 6/6

mardi 15 juillet 2014

Brian ENO Ambient 4: On Land (1982)

Brian Eno - Ambient 4: On Land
Dark ambient (Angleterre)


On Land est le quatrième et dernier volume de la série Ambient de Brian Eno. Pour son côté beaucoup plus sombre, cet album fait partie de ceux qui ont façonné le genre dark ambient. Une des facettes de l’art d’Eno, et un caractère musical différent de ce que l’on a pu entendre précédemment, ouvrant un nouveau monde, dense et complexe. Un monde fondamentalement « autre », parfois hostile, composé de sons et d’éléments très différents entrant en communion.

La musique d’On Land se montre plus minérale et organique que d’habitude (‘Tal Coat’), voire plus naturaliste (‘Unfamiliar Wind’), même si elle synthétise, en plus de la composante ambient, certaines directions entreprises sur les précédents albums : la dimension topographique (‘Lizard Point’, ‘Dunwich Beach, Autumn, 1960’), ou l’influence world/ethno comme sur Possible Music avec Jon Hassell (‘Shadow’ et ses textures de trompette). Notons qu’Eno trouva au Ghana son inspiration pour On Land.

Les principaux cols du disque seront à mon sens l’excellent ‘The Lost Day’, symbole de ce dark ambient très précis, mais également les deux derniers morceaux : ‘The Clearing’, et ‘Dunwich Beach, Autumn, 1960’, pour leurs ambiances particulièrement évocatrices. Mais c’est tout l’ensemble, cohérent, qui permet une réelle immersion en profondeur.

On Land est bien la musique du topos, la musique de la pénombre et des secrets d'un certain monde, sa pulsation, son essence, ses soubassements. Tout le disque reste homogène, les grappes de sons enregistrés formant un ensemble très cohérent, et qui fait sens. Le disque le plus sombre de l’artiste jusqu’alors, peignant un environnement figuratif, et contant en musique l’érosion du temps et des espaces.

Note : 5,5/6

dimanche 13 juillet 2014

Brian ENO & Harold BUDD Ambient 2: The Plateaux of Mirror (1980)

Brian Eno & Harold Budd - Ambient 2: The Plateaux of Mirror
Ambient (Angleterre/États-Unis)


On aurait vraiment tort de penser que la musique ambiante « c’est toujours la même chose » et que cela ne sert que de « fond sonore », sans réelle profondeur. The Plateaux of Mirror, le deuxième volume des Ambient prouve le contraire. Il nous offre ici de la véritable poésie. Les improvisations de piano cristallin d’Harold Budd sont à l’honneur, créées à partir de sons traités par Eno et mises en valeur par son travail de production.

On retrouve au niveau de la pochette un extrait de carte, marque de fabrique des 4 volumes de la série Ambient. La musique devient topographique, dessinant les contours d’un nouvel univers vers lequel nous nous évadons. Un monde illustré par une musique aux allures romantiques, pourtant exécutées avec la précision d’une « science » de la production sonore.

La musique de ces plateaux inexplorés est proprement subjuguante, se mêlant à divers éléments. Elle semble avoir un lien avec le temps (celui de la méditation, des souvenirs notamment) dans laquelle elle se dilue, mais également avec l’espace, dans lequel elle s’installe. Elle génère en nous des images mentales et converse avec le silence, dont elle atteint la pureté. Enfin, elle semble entretenir une relation étroite avec la lumière, qui « transparaît » de façon magique dans cette œuvre (et dans presque tous les moments offerts par la série Ambient).

Liens avec le temps, l’espace, la lumière, l’image, le silence… On pourrait ajouter que la musique ambiante s’apparente à un parfum, embaumant un espace, et s’incrustant dans le temps. The Plateaux of Mirror se déroule de cette façon, loin de la brutalité de la modernité, et de l’accélération de notre quotidien. Un moment de fragilité et de douceur, nous enveloppant dans son éternité.

Note : 5,5/6

samedi 12 juillet 2014

Brian ENO Music for Films (1978)

Brian Eno - Music for Films
Ambient / B.O. imaginaire (Angleterre)


Music for Films, compilation de titres composés entre 75 et 78, est une autre façon de penser la musique ambiante. Ce coup-ci, elle se met au service de films dits… « imaginaires ». Mais le projet d’origine était aussi de mettre à disposition des morceaux pouvant agrémenter des œuvres cinématographiques. Et certaines compositions furent utilisées pour des films réalisés.

Globalement, les morceaux sont plus courts qu’à l’accoutumé et présentent un éventail de sons (et de sentiments) un peu plus varié. De plus, l’aspect « compilation » est particulièrement prégnant aux premiers abords. Du coup, le côté hétérogène rend l’écoute un peu déroutante, et on n’a plus de mal à s’orienter au sein de l’œuvre. Enfin, le disque passe relativement vite, son contenu devenant parfois curieusement assez transparent.

Mais si le disque figure parmi les moins percutants d’Eno à cette période, il n’en contient pas moins quelques titres intéressants comme par exemple le méditatif ‘From the Same Hill’, le mélancolique ‘Slow Water’, le plus inquiétant ‘Alternative 3’, ou l’excellent ‘Events in Dense Fog’, dans l’esprit d’un Before and After Science. Je note aussi ‘Final Sunset’, qui termine le disque avec une tonalité plus sombre, presque menaçante et sépulcrale.

Le niveau d’ensemble de Music for Films est très correct, l’œuvre allant même jusqu’à donner quelques idées de films, s’il on y réfléchit bien. Certes elle n’a pas l’envergure d’un Music for Airports, mais sa musique s’axe toujours sur le rêve, la méditation, l’évasion de façon modeste mais brillante. Et finalement c’est peut-être la musique destinée aux films qui se fond le mieux avec le concept de musiques ambiante et d’ameublement. Devenant un peu la bande originale sonore du film de votre vie.

Note : 4/6

vendredi 11 juillet 2014

ENO MOEBIUS ROEDELIUS After the Heat (1978)

Eno Moebius Roedelius - After the Heat
Ambient, Krautrock, Électronique (Angleterre/Allemagne)


After the Heat est le fruit de la collaboration entre Brian Eno et les membres du groupe de krautrock Cluster : Dieter Moebius et Hans-Joachim Roedelius, sans oublier l’un des producteurs émérites du genre, Conrad Plank. Après un premier album né de cette association (Cluster & Eno, 1977), After the Heat regroupe des compositions beaucoup plus axées sur le style d’Eno. On se sent davantage immergé dans un monde ambient que kraut, dans lequel la voix d’Eno s’invite parfois.

Les morceaux de l’opus sont en général assez « courts » (4 minutes en moyenne), tranchant avec les longues plages atmosphériques que Brian Eno commence à ourdir cette année pour sa carrière « solo ». On retrouve ainsi une dynamique de pop minimaliste, lunaire et mélancolique. Elle garde néanmoins une dimension fortement expérimentale, tressant un univers imprégné de sons synthétiques rétro-futuristes. L’expertise krautrock de Cluster se met au service des vues artistiques d’Eno, tel un nouvel éclairage.

After the Heat demeure une œuvre intrigante et féconde présentant des titres particulièrement personnels comme l’excellent ‘Base & Apex’ et ‘The Belldog’, les meilleurs morceaux du disque à mon sens, les plus accrocheurs, et les plus complets et équilibrés en termes d’atmosphères et d’efficacité. Si l’on peut regretter que l’album peine parfois à se déployer complètement, il reste une œuvre visionnaire et de grande qualité, mélange subtil de science et d’émotions, d’aventures expérimentales et de pop ambiante.

Note : 4,5/6

jeudi 12 juin 2014

Brian ENO Ambient 1: Music for Airports (1978)

Brian Eno - Ambient 1: Music for Airports
Ambient (Angleterre)


Les aéroports ont toujours été pour moi des endroits particuliers et symboliques, des mondes à part un peu magiques, voire métaphysiques. Je m’y sens toujours bien. Et ces images de départs et d’arrivées, comme ces trajets, ces idées de voyages qui s’entrecroisent, résonnent de façon positive en moi.

Du coup, ce premier volume de musique ambiante sobrement appelée Music for Airports garde une tonalité bien spécifique. À l’origine, Brian Eno avait décidé de composer la musique de ce disque pour la diffuser en boucle dans les aéroports. Cela permettait aux gens de s’y sentir mieux, apaisés et loin du stress qui, selon lui, peut parfois émaner de ces lieux. Étrange et agréable destin pour une musique…

Dans l’esprit de Discreet Music, mais dans un contexte différent, Music for Airports présente à la fois un caractère ambient et une dynamique « générative ». La musique de l’album se découpe en quatre phases, durant entre 9 et 17 minutes environ, entrecoupées de longues secondes de silence :

-Très minimaliste, fragile et lumineuse, la première plage est une merveille. 17 minutes de contemplation, déployant toute leur magie céleste. Des notes de deux pianos s’égrènent et s’entrechoquent de façon délicate, avec lenteur et douceur. Ce titre co-écrit avec Robert Wyatt et Rhett Davies figure comme le symbole de l’opus, magique et onirique.

-La seconde plage est une succession de nappes de voix synthétiques, tel le mouvement de vagues sonores, apparaissant puis se dérobant dans le silence. Le morceau est plus académique que le précédent, mais permet un contraste et une variété intéressants, chaque flux et reflux semblant renaître sans cesse sous un jour nouveau.

-La troisième plage reprend les principes des deux premières en mêlant les types de sons que l’on pouvait y rencontrer : les notes cristallines de piano, et les nappes atmosphériques/vocales. Elle ressemble ainsi à une fusion des deux concepts des précédentes « compositions ».

-La quatrième et dernière plage est une réussite, propice à l’évasion par la méditation. S’il n’est pas le morceau qui tirera forcément son épingle du jeu à la première écoute, on apprend progressivement à le savourer intensément. Il se révèle indispensable à l’ensemble, apparaissant peut-être comme le titre le plus important au final.

Ces « musiques d’aéroport » sont attachantes, nous accompagnant dans ces terminaux souvent immenses voire infinis, ces intersections de nos parcours, ces salles d’attente de nos vies. Music for Airports ressemble à une nouvelle vision du temps musical, en suspension. L’occasion pour Brian Eno de bousculer un peu plus la définition de l’art. Dans Music for Airports, le beau rejoint l’utile, pour devenir l’agréable. Et toucher au sublime.

Note : 6/6

mardi 10 juin 2014

Brian ENO Before and After Science (1977)

Brian Eno - Before & After Science
Pop expérimentale / Avant-garde / Ambient (Angleterre)


Avec Before and After Science, Brian Eno configure un nouvel espace sonore. Mais contrairement à son prédécesseur, il va revenir davantage vers le format chanson, entretenant une dimension pop plus marquée… Une pop futuriste et alambiquée, ne délaissant en rien le travail sur le son et l’apparition de plages atmosphériques particulièrement réussies. Ainsi, Before and After Science est pour moi le disque le plus équilibré, profond et représentatif de l’artiste.

La face A s’oriente principalement vers une new wave tourmentée et agile, matinée d’une production froide et plastique. ‘No One Receiving’, ‘Backwater’, ‘Kurt’s Rejoinder’ & ‘King’s Lead Hat’… les morceaux sont rythmés et agités, parfois légèrement funky, avec toujours ces manœuvres en studio pour les faire venir d’un autre monde. Ces titres mettent également en scène des figures de la scène art rock et prog, sur lesquelles Brian Eno s’appuie avec intelligence : Phil Manzanera, Robert Fripp, Percy Jones, Phil Collins, Jaki Liebezeit… L’album gagne ainsi en envergure et en aura.

Brian Eno glisse aussi des morceaux plus doux comme ‘Here He Comes’ et ‘By this River’, qui sera la musique de La chambre du fils de Nanni Moretti. Pour ce dernier, il profite d’une collaboration avec Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius, de Cluster. Ces morceaux permettent une pause, situés entre deux sources d’intensité : les morceaux turbulents d’une part, et les compositions ambient d’autre part. Le pont est assez bien réalisé avec un morceau comme ‘Julie with…’, comportant des éléments de chaque monde.

Le caractère atmosphérique prend clairement le dessus au fil du disque, avec notamment la fin de la face B (on peut aussi ajouter ‘Energy Fools the Magician’ de la face A). Je pense en effet à ces deux réussites majeures d’Eno : le panorama de ‘Through Hollow Lands’, et ‘Spider and I’, chanson au climat particulièrement marquant. Des paysages désolés du premier laisse place au second, morceau propice à la méditation, tournée vers le futur de façon presque métaphysique. L’appel d’un autre monde, encore une fois…

Visionnaire, la pop hybride d’Eno atteint son apogée avec Before and After Science. La qualité des morceaux, diversifiés et recherchés, est sans faille. Les compositions s’ouvrent sur un monde personnel mais universel, beau et poignant. Et c’est précisément ces éléments qui font de Before and After Science un témoignage réaliste des seventies, et l’un de mes disques préférés dans l’histoire du rock.

Note : 6/6

lundi 9 juin 2014

Brian ENO Discreet Music (1975)

Brian Eno - Discreet Music
Avant-garde / Baroque ambient (Angleterre)


Réalisé la même année qu’Another Green World, Discreet Music est un pas décisif supplémentaire dans le monde atmosphérique. Il s’agit même cette fois-ci d’une immersion intégrale. L’album se divise en deux grands moments : une longue composition de 30 minutes ; et trois travaux de variations à partir du Canon en Ré Majeur de Johann Pachelbel. Pour voir clair dans ce disque, il convient de parler de ses deux caractéristiques majeures : il s’agit de musique ambiante et générative.

1. Musique ambiante. Discreet Music se place un peu dans l’esprit de la musique d’ameublement d’Erik Satie qui, selon son concepteur, pourrait naturellement « se mêler aux sons des couteaux et des fourchettes au dîner ». En 1975, l’année de sortie de Discreet Music, Brian Eno eut un accident, mais également une révélation. Alité à l’hôpital, il lui était impossible de monter le son pour écouter un disque apporté par un ami. Ainsi il découvrit une nouvelle façon d’appréhender la musique, diffusée à un volume anormalement bas. Celle-ci devenait une partie de l’ambiance générale, comme la lumière de la pièce ou d’autres sons.

Une autre façon d’écouter ou d’entendre une musique certes (Eno conseille même d’écouter Discreet Music à faible volume), mais aussi une autre manière de la juger, notamment dans l’optique d’une chronique. Il est parfois amusant de trouver quelque chose d’autre à faire pour que la musique fusionne avec l’environnement, et qu’elle ne soit pas l’objet numéro un de son attention. Il est également intéressant d’observer comment se dévoile l’ensemble « espace + musique » quand on entre dans la pièce où elle est jouée.

2. Musique générative. Des séquences sont créées et répétées en boucle par un système autonome. Elles sont modifiées, altérées par un programme initial et ne demeurent donc jamais vraiment les mêmes… Du coup, comme Eno l’évoque, il devient à la fois le programmateur et l’auditeur, mais sans passer véritablement par les moments de création et d’interprétation. C’est en tout cas le processus qu’il choisit pour la longue pièce Discreet Music.

Le principe est analogue pour les variations sur l’œuvre de Pachelbel. Ici, Brian Eno n’a pas fait appel à un système, à une machine, mais à un ensemble de musiciens. Il leur a fait part d’un certain nombre d’instructions, prenant ici la place du programme de la machine. Les intervenants sont en effet invités à procéder à des modulations, des torsions de tempo à partir de courtes séquences appartenant au morceau de Pachelbel.

Conclusion. Les deux caractéristiques (ambiante et générative) sont liées. En effet, créer une musique à partir d’un système autonome, comme le fait Brian Eno, empêche ici la surprise, l’imprévisible. Ainsi, comme Eno le souligne au sein du cd, il s’agit d’une musique qui peut être à la fois écoutée et ignorée. On retrouve donc le lien entre la dimension générative (le moyen) et la musique ambiante qui en découle (la fin).

Au niveau du résultat, même si j’ai été étonné de certains retours négatifs concernant les variations sur Pachelbel, j’ai tendance à trouver que l’ensemble est une franche réussite, aussi bien pour sa première partie que pour la seconde (notamment pour la profondeur de ‘Fullness of Wind’, la première variation). À la fois visionnaire et généreux musicalement, Discreet Music se fait une place parmi les plus grandes œuvres expérimentales de son époque, de son moment.

Note : 5/6

N.B. 1 : sorti la même année, Evening Star (avec Robert Fripp) contient ‘Wind on Wind’, un extrait du titre ‘Discreet Music’.

N.B. 2 : c’est le premier album solo de Brian Eno qui n’est pas seulement appelé « Eno ».

dimanche 8 juin 2014

Brian ENO Another Green World (1975)

Brian Eno - Another Green World
Pop expérimentale / Ambient (Angleterre)


Brian Eno, peintre sonore, ouvre un nouvel espace : celui d’Another Green Land. Si le format pop est respecté par moments, deux éléments fondamentaux vont marquer cette œuvre majeure de la discographie de l’artiste : un travail encore plus poussé sur les textures de sons ; et la création de morceaux ambiants façonnant une nouvelle géographie auditive, une topographie musicale inédite. C’est également l’occasion de mettre une nouvelle fois à profit les fameuses cartes d’Eno, les Oblique Strategies.

Si les manières des deux premiers albums sont évacuées, Brian Eno montre toujours autant sa volonté de traiter les sons, et de transformer le studio en un véritable instrument à part entière. Son ambition se dévoile sous un jour nouveau, avec un disque incroyablement moderne, qui ne vieillira jamais. Le disque devient également très personnel, unique, façonnant la marque de fabrique de Brian Eno. Certes, il parvient encore une fois à s’entourer de la meilleure façon qui soit (Robert Fripp, John Cale & Phil Collins), mais ces artistes sont avant tout des guests ; le vrai démiurge de l’opus, c’est bien lui.

Parmi les meilleurs morceaux du disque, je pense immédiatement à ‘The Big Ship’, une de mes compositions favorites. Absolument hypnotique, poignant et épique, marquant toute la maîtrise d’Eno. Merveilleux. Je pense aussi au malicieux ‘St. Elmo’s Fire’, mais les créatures atmosphériques comme ‘Little Fishes’, ‘Zawinul/Lava’, ‘Becalmed’ ou ‘Spirits Drifting’ me charment plus encore. Certains titres m’intéresse moins, notamment ‘I’ll Come Running’ que je trouve très moyen.

Laboratoire musical, Another Green Land est l’un des principaux cols de la discographie de Brian Eno, préparant le terrain à l’hybride pop futuriste / musique ambiante que sera Before & After Science. Il jouit d’une grande réputation, et s’il contient un de mes morceaux favoris, je trouve que l’ensemble peine parfois à trouver son véritable envol. Pas tout à fait le chef d’œuvre attendu, il reste néanmoins incontournable pour ses avancées musicales, la présence de morceaux majeurs, ses éléments d’ambiance, et sa jeunesse éternelle.

Note : 5/6

samedi 21 septembre 2013

Brian ENO & David BYRNE My Life in the Bush of Ghosts (1981)

Brian Eno & David Byrne - My Life in the Bush of Ghosts
World music synthétique / électronique (Grande-Bretagne)


« Ma vie dans la brousse des fantômes »… Une collaboration essentielle entre deux ténors de la musique expérimentale : Brian Eno et David Byrne. Certes, le premier avait déjà offert ses services de production au groupe du second : les Talking Heads. Mais ici, nous sommes en présence d’une fusion de leurs deux styles musicaux très marqués, et préfigurant, parmi d’autres, l’art de l’échantillonnage.

Le disque est un véritable travail de fond sur de nombreux terrains : les sons et les textures, les rythmes et l'assemblage de samples, les ambiances et la production. Il présente une assise rythmique bien particulière, fortement inspirée des percussions africaines, et sur laquelle se posent la plupart du temps des échantillons vocaux, se substituant à un chanteur classique ; on se trouve ainsi tour à tour en présence d’un politicien, d’un animateur radio, d’un révérend, d’un exorciste (!)...

Divers genres musicaux fondent dans le creuset de nos deux artistes : la musique électronique bien évidemment, et une forme de world music synthétique, presque mécanique, technologique. En effet, les samples peuvent également être tirés de chanteurs locaux. L’influence africaine est prégnante via ses rythmes, certaines dynamiques authentiquement funk, et le titre de l’album (tiré du roman de l’écrivain nigérian Amos Tutuola). Aux travers de chants ou prières locales, les mondes arabe et musulman sont d’autres horizons embrassés par l’opus. Il en résulte une forme de spiritualité assez évidente, auréolant le disque d’un halo toujours plus lumineux.

Très homogène et propre, le travail d’Eno et de Byrne est particulièrement minutieux, méticuleux, à la façon d'un dressage de plat, mis en valeur par une production limpide, fluide, translucide. Il y a un sentiment de perfection technique qui émane de ce disque, exécuté tout en finesse et subtilité. Ce qui permet aux deux artistes, entourés d’une douzaine de musiciens ici intermittents (dont l’incontournable Robert Fripp), d’apporter quelques titres majeurs comme ‘Mea Culpa’, ‘The Jezebel Spirit’, ‘Regiment’ ou ‘The Carrier’.

My Life in the Bush of Ghosts demeure une œuvre historique, spirituelle, un voyage entre les cultures et au cœur de la modernité. Un travail d’alchimiste du son, de virtuose des manipulations analogiques, donnant aux arts des samples leurs lettres de noblesse. Une collaboration qui, à l’image de son résultat, fait montre de toute son importance et de sa nécessité.

Note : 5,5/6

vendredi 2 novembre 2012

Jon HASSELL Dream Theory in Malaya: Fourth World Volume Two (1981)

Jon Hassell - Dream Theory in Malaya: Fourth World Volume Two
Avant-garde/Ambient/World (U.S.A.)


Une étrange musique… et une idée qui ne l’est pas moins. Après la sortie de Possible Music (le Fourth World volume 1), Jon Hassell poursuit ses explorations en mettant en musique un concept quasi sociologique. Une musique culturelle et exotique, fusionnée aux traitements modernes qu’il fait subir à ses sons de trompette. Pour cette aventure, Jon Hassell profite de l’aide de Michael Brook et Daniel Lanois, mais aussi de Brian Eno avec qui il avait fortement collaboré sur l’opus précédent.

Le concept, brièvement. Jon Hassell s’est inspiré d’une étude réalisé par l’anthropologue Kilton Stewart. Ce dernier visita en 1935 la tribu Senoï (Malaisie) qui accordait une importance prépondérante aux rêves dont ils tiraient interprétations et apprentissages. Par ailleurs, Jon Hassell s’intéressa aussi aux Semelai, proches des Senoi et vivant dans la zone marécageuse la plus vaste de Malaisie. Les rythmes produits par leurs éclaboussements joyeux donnent la trame musicale à l’œuvre d’Hassell ici présentée, se retrouvant d’ailleurs clairement restructurés dans le titre central ‘Malay’.

La musique, ensuite. Atour des thèmes exposés précédemment, Jon Hassell traite et maltraite des textures très particulières, mettant notamment en valeur ses sons de trompette synthétiques, influencés et imprégnés de musique indienne, et qui semblent se glisser, se froisser, se liquéfier dans ces compositions. Le résultat donne quelque chose à mi-chemin entre l’hostile et le relaxant, une forme de flux de conscience, de transe minimale et flottante jouée en boucle, légèrement agressive et dérangeante, et émergeant comme une musique géographique et psychologique : il s'agit d'un voyage intérieur et extérieur. Il y a un côté dépaysant, marié volontairement à un traitement plus occidental, et animé par une dynamique clairement « contemporaine ». La prédominance est indubitablement rythmique, et il se crée par ailleurs des atmosphères en soi, assez authentiques et très homogènes.

Dream Theory in Malaya ressemble avant tout à de la musique ambiante, à l’exploration de nouveaux territoires sonores, et que l’on peut considérer au même titre que les travaux d’Eno, mais dans un esprit/concept différent. Une curiosité ? Un classique de l’avant-garde ? Un album de méditation agréable ? Un disque ennuyeux et répétitif ? De l’esbroufe conceptuelle ? Les avis pourront être largement partagés.

Note : 4/6

dimanche 8 juillet 2012

Mike OLDFIELD Q.E.2 (1980)

Mike Oldfield - Q.E.2
Prog / Electronique (Angleterre)


"Q.E.2"… un titre énigmatique et une pochette qui ne l’est pas moins. Je dois dire que son côté rustique et minimaliste m’a poussé à jeter un œil au contenu, il y a quelques années. En fait, pour dissiper tout mystère, il s’agit d’un dessin représentant une partie de la coque du Queen Elizabeth 2. Les initiales du célèbre paquebot britannique vous donnent les clefs du titre du disque.

Et pour rester dans l'aspect concept, l’album amorce un peu une trilogie avec ses successeurs : Five Miles Out & Crises, le troisième volet étant déjà chroniqué ici-même. On décèle sur chacun le morceau ‘Taurus’, développé ainsi en trois parties.

Question contenu, je pense que c’est très subjectif. Si certains trouveront Q.E.2 attachant, j’ai personnellement beaucoup du mal. Je trouve que les sons ont vraiment mal vieilli, et que les mélodies, comme les arrangements, restent souvent plats et gênants, voire un peu ridicules par moment. Les parties de guitare n’ont quant à elles que peu d’intérêt à mon sens. Au niveau des atmosphères, c’est difficile à dire, il y a un certain travail évidemment, notamment à partir de l’héritage celte, mais le rendu un peu trop « numérique » engendre une ambiance vieillotte qui met un peu mal à l’aise.

Au niveau des pièces les plus importantes du disque, ‘Taurus I’ manque quand même d’envergure malgré sa longueur, et Q.E.2 n’apporte que trop peu, si ce n’est à la fin une mélodie typique un peu compromettante hors contexte. Parmi d’autres moments un tantinet encombrants, on note ‘Mirage’, sans grand intérêt, et ‘Arrival’, la reprise d’ABBA. Je n’ai par ailleurs jamais vraiment réussi à accrocher à ‘Sheba’, dont la mélodie me paraît de plus en plus insurmontable. À part ‘Conflict’ que j’épargnerais éventuellement, l’ensemble reste globalement un peu inoffensif, avec toujours cette atmosphère musicale étrange, un peu surannée, un peu nostalgique, on ne sait pas trop. Difficile d’y prendre part quand on est réfractaire au style. En tout cas, de mon côté, j’ai capitulé.

Note : 2/6

lundi 16 avril 2012

Mike OLDFIELD Crises (1983)

Mike Oldfield - Crises
Prog FM (Angleterre)


Bon, je n’avais pas l’intention ces mois-ci de rédiger quelque chose sur Mike Oldfield mais le rachat à petit prix de Crises en vinyle (j’adore sa pochette, réalisée par Terry Ilott) et ses quelques nouvelles écoutes ce weekend me poussent à écrire un mot dessus. Evidemment, ce disque n’est pas le plus représentatif de sa carrière, et j’espère que cette brève chronique ne sera pas trompeuse.

La première face du disque est intégralement composée d’une longue pièce montée de 20 minutes, très instrumentale : ‘Crises’. Le début rappelle un peu le style de Tubular Bells mais le morceau garde son identité et ses propres mystères. Une forme d’univers onirique et particulier en émerge même si les synthétiseurs donnent à la fois un aspect original et un côté un peu kitsch à l’ensemble. Pour ma part, le meilleur moment du morceau se trouve probablement en son milieu, une intense section subtile et atmosphérique, succédant au passage chanté de l'étonnant ‘The Watcher and the Tower’.

La seconde face de l’album est constituée de plusieurs titres au format « chanson » pour lesquels différents chanteurs sont invités. Cela commence par le tube interplanétaire qu’on ne présente plus, ‘Moonlight Shadow’, qui brille notamment par sa dynamique, ses soli de guitare et la voix de Maggie Reilly. Le reste est en revanche une collection de morceaux plus que poussifs : ‘In High Places’ (décollant un peu sur la fin, mais dans lequel il faut endurer les vocaux irritants de Jon Anderson) ; l’inutile instrumental ‘Taurus 3’ ; le très répétitif ‘Foreign Affair’ qui aurait mérité mieux (la manière dont il commence à se poser donnait quelques espérances) ; et ‘Shadow on the Wall’, plutôt énergique mais sans grand intérêt.

Ainsi, le disque garde une personnalité réelle et une symbolique propre, mais tout cela ne peut rattraper l’ensemble des faiblesses dont il regorge. Il restera comme « le disque à la pochette verte », décidément très belle, et que je n’hésite pas à arborer en haut de ma discothèque.

Note : 3,5/6

jeudi 8 mars 2012

FENNESZ Endless Summer (2001)

Fennesz - Endless Summer
Expérimental / Electronique / Textures (Autriche)


Des bruissements électroniques, rugueux, saccadés, industriels, mécaniques… et de douces mélodies ambiantes perceptibles en filigrane : bienvenu dans le monde digital de Christian Fennesz. L’ambivalence d’Endless Summer réside bien ici, dans cette confrontation féconde. Les sons de guitares sont traités, manipulés, voire torturés. Et de cet authentique travail sur les textures sonores, pas toujours très loin des frontières bruitistes, surgissent des mélodies mélancoliques, planantes, mystérieuses et évocatrices. Cet essai expérimental, scientifique, technique et archi-soigné, nous tient pourtant à distance d’une forme de terrorisme musical, les couches sonores restant légèrement douces et peu agressives. D’ailleurs, dans Endless Summer, l’ouïe et le toucher se rapprocheraient presque.

Plusieurs morceaux peuvent se démarquer. Déjà, ‘Got to Move on’ aurait pu être une bonne introduction au traitement toxique et alambiqué des sons du disque. Puis comptons sur ‘A Year in a Minute’, morceau très prenant pour son atmosphère à la fois contenue et post-apocalyptique, appuyée par une mélodie un peu sinistre plongée dans un bain de crépitements. Je pense aussi à la mélancolie diaphane du soyeux ‘Shisheido’, ou encore à ‘Caecilia’, autre petit rayon lumineux et mélodique. Il y a également cette curiosité, ‘Before I Leave’, certes un peu irritante, mais assemblant et conjuguant des samples d'orgue des Beach Boys à la façon « disque laser rayé » de manière assez déroutante. En fait, seul le morceau-titre, pas désagréable pour autant, reste peut-être un tantinet en deçà du reste et fait figure de demi-déception, en étant sévère.

Mais parlons de l’essentiel : ‘Happy Audio’. Une référence du genre, un titre phare. Mises à part ses exceptionnelles textures de sons, ce qui est fascinant ici c'est la façon dont le morceau évolue. Après s’être installé face à ces grésillements répétitifs et hypnotiques, exquis, on a véritablement l'impression qu'un second morceau, larvé, émerge peu à peu. La musique mute. Vers le dévoilement de quelque chose de mystérieux, surgissant progressivement, de façon saisissante. Les ambiances sont captivantes, profondes, les sons tournoient, sont pris au piège dans des boucles et des effets rotatifs. Ils sont en effusion permanente. Et c’est sur ce morceau d’une dizaine de minutes, conçu et exécuté avec une grande maîtrise, que le disque nous abandonne.

Finalement, une musique dans laquelle les parasites sonores deviennent la norme, voilà peut-être ce que nous présente Christian Fennesz. De par son titre, sa thématique et son essence cachée, Endless Summer reste aussi une référence aux Beach Boys, une forme de filiation spirituelle avec Brian Wilson, sur une autre latitude. Cependant, l'horizon qu'il définit demeure très personnel, au-delà de ses influences. Et cette saison électronique qu'il dépeint ressemble à un été bien singulier, équivoque, légèrement amer, rafraîchissant et lumineux. Presque infini.

Note : 5,5/6

dimanche 8 août 2010

Brian ENO Here Come The Warm Jets (1974)

Brian Eno - Here Come The Warm Jets
Art-Rock / Glam futuriste (Angleterre)


L’après-Roxy Music commence ici pour Brian Eno. Quelque part entre pop et avant-garde, entre innocence et expérience, Here Come The Warm Jets ressemble à un disque de rock and roll glamour et futuriste, style abandonné au bout de deux albums mais témoignant déjà de la démarche de l’artiste : Brian Eno veut réconcilier la musique pop, contemporaine ou rétro, et son futur. Tout en persévérant dans la création d’un nouveau langage.

Guitares acérées, harmonies synthétiques, rythmiques obliques, sons artificiels venus d’une autre planète… divers éléments au service d’une free-pop fantasque dans laquelle l’accident musical se révèle plus fécond que l’intention artistique fidèlement réalisée ; en effet, si ce premier disque d’Eno en solo s’apparente à une excroissance des débuts de Roxy Music (tous les protagonistes du groupe sont présents, sauf Bryan Ferry évidemment), les artistes qui y contribuent de façon diversifiée seraient retenus pour leur incompatibilité…

En tout cas, et donc bien au-delà de ses lyrics absurdes et surréalistes, Here Come The Warm Jets reste fondamentalement l’aboutissement d’un travail sur le son lui-même et du mélange qu’il forme avec le bruit, et demeure ainsi le fruit d’un débat perpétuel sur les frontières qui délimitent ces deux concepts. Dans cette optique, Eno constitue plusieurs couches d’arrangements qui se superposent, formant des morceaux construits et très riches dont les nombreuses écoutes se révèlent nécessaires.

Certes, ce n’est pourtant pas le Eno que j’apprécie le plus ici ; même si la recherche intellectuelle et sonique demeure bien présente dans son projet avant sa prochaine mutation, le côté glam et ampoulé est encore un peu trop présent pour moi : par exemple, je ne suis pas particulièrement enchanté par le maniérisme un peu insupportable d’un ‘The Paw Paw Negro Blowtorch’...

En revanche, parmi les titres qui me marquent le plus, je penserais plutôt à celui de l’ouverture : ‘Needles in the Camel’s Eye’, et sa rythmique tendue, au bord du déséquilibre… et puis à son solo de guitare, vestige de la culture rock. La fin de l’album reste aussi assez réussie, avec cette ballade visionnaire, ‘Some of Them Are Old’, prophétisant d’une certaine manière les sons et atmosphères des disques suivants, et la très bonne chanson-titre qui clôt le disque un peu de façon circulaire. Notons aussi la section instrumentale de ‘Baby’s on Fire’, emmenée par un Robert Fripp en grande forme, éminent musicien à l’aise avec sa guitare/"tuned jet" (ce n’est d’ailleurs pas étonnant si ce titre me donne envie d’écouter Starless and Bible Black de Crimson…)

Dans Here Come The Warm Jets, le studio devient un instrument proprement dit, et si les morceaux sont encore légèrement maladroits par moments, la réflexion artistique sur ce qu’est la musique pop-rock en est plus qu’à ses balbutiements : entre instinct et maturité, elle profite à l’émergence d’un disque sophistiqué et futuriste, glauque et ironique, curieux et intriguant, pour le début d’une carrière complète et fondatrice, réalisé par un futur touche-à-tout de génie.

Note : 4/6


N.B. : je me suis parfois appuyé sur les sources suivantes pour réaliser cette chronique :
- TAMM Eric. Brian Eno: His Music and the Vertical Color of Sound. 1995, Da Capo Press. ISBN 0306806495. Cité dans la page wikipedia consacrée au disque : http://en.wikipedia.org/wiki/Here_Come_the_Warm_Jets
(pour ce qui concerne l’accident artistique et l’incompatibilité musicale désirée ; http://www.pdfhacks.com/eno/BE.pdf est le lien pour l’avoir disponible) ;
- http://music.hyperreal.org/artists/brian_eno/HCTWJlyrics.html
(pour la signification que donne Eno à "tuned jet" ; cité aussi dans le wiki) ;
- http://www.allmusic.com/cg/amg.dll?p=amg&sql=10:difqxqt5ldfe
(pour la construction des morceaux en couches).

vendredi 28 juillet 2006

Jean-Michel JARRE Oxygène (1976)

Jean-Michel Jarre - Oxygène
Musique électronique (France)


Pour beaucoup, Jean-Michel Jarre c’est un peu le gars qui fait de la musique d’ascenseur, ou de celle qu’on entendrait dans la salle d’attente du dentiste. Paraît-il. Cependant, Jarre a réussi à populariser l’électronique (certes il n’est pas le seul), et certaines de ses œuvres n’en demeurent pas moins de qualité.

Il est vrai, de l’autre côté du Rhin, de nombreux groupes avaient déjà plus ou moins mis à plat ce genre de musique. Je pense notamment à Tangerine Dream. De plus ces groupes allemands en étaient à leur deuxième phase : ils avaient déjà produit plusieurs disques de psyché cosmique qui ont fait date avant de s’adonner à une musique plus ambiante et académique… plus plate diront les puristes.

Ainsi, Jarre aurait un train de retard sur des groupes allemands qui eux-mêmes auraient déjà ourdi des œuvres plus révolutionnaires ? Deux trains de retard alors ? Ce serait peut-être comparer l’incomparable. Ce disque de Jarre comme ceux de Tangerine Dream sont très personnels et il n’est pas aisé de savoir lequel est le plus en avance dans le temps, selon le critère que l’on choisit. Quand je dis « personnel » pour Jarre c’est aussi en référence à son influence classique et à son jeu très mesuré, pour ce disque tout du moins.

Une chose est sûre à mon goût, les disques allemands ont mieux vielli que ceux de Jarre. J’ajouterais peut-être qu'Oxygène de Jarre est plus important dans l’histoire de la musique « pop », que dans l’histoire de la musique tout court. S’il a ouvert la voie il ne l’a sans doute ouverte qu’à un seul type de musique électronique, plus accessible.

Ceci dit, le disque de Jarre n’est pas déplaisant. Sa face A ressemble un peu à un grand souffle d’air frais. Oxygène est une longue respiration musicale décomposée en six parties. Une sorte de puzzle musical en fait. Si les paysages sonores du Français ont peut-être tout à envier de ceux de Tangerine Dream, ‘Oxygène II’ apparait pourtant comme un très grand morceau atmosphérique, aérien et polaire. C’est le grand moment du disque, et les deux sections qui l’encadrent ne sont pas en reste.

La face B apparaît en revanche beaucoup moins prenante. Elle commence par ‘Oxygène IV’, le tube que tout le monde connaît… vous savez la vidéo avec les pingouins… pas du grand art, non… Le long ‘Oxygène V’ se divise quant à lui en deux parties, une section calme et une section plus entraînante, dopée par une rythmique ronde et glacée. Ce morceau reste tout de même assez moyen. Si le disque se finit de manière plus que correcte avec ‘Oxygène VI’, la face B ne tient donc pas trop la comparaison avec la première.

Jarre a donc poussé son travail musical vers moins de minimalisme, d’abstraction, d’expérimental, et vers plus de mélodie. Son habileté fut récompensée par un très grand succès et son projet fut donc réussi. Aujourd’hui encore Oxygène reste un classique même si la comparaison avec ce qui se faisait outre-Rhin à l’époque pourrait lui porter préjudice. Il faut donc le prendre comme il est : un disque pour populariser la musique électronique. Mais reste à savoir si ce projet est en lui-même vraiment ambitieux, mais ça, comme nous l'avons dit, c’est un autre débat.

Note : 4/6