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mercredi 16 juillet 2014

Brian ENO Apollo: Atmospheres & Soundtracks (1983)

Brian Eno - Apollo: Atmospheres & Soundtracks
Space ambient (Angleterre)


Apollo est un disque qui me trouble à plus d’un titre. Déjà, c’est le premier album de Brian Eno que j’ai écouté. Je devais avoir 15 ou 16 ans. Cela me rappelle mes premiers emprunts à la discothèque du quartier, mes premiers pas pour me constituer une culture musicale contemporaine. Mais le contenu est également fascinant. Si sa musique a su pénétrer les aéroports, se fondre dans les topos, elle se met à la conquête de l’espace. Ainsi, l’artiste aborde un nouveau concept musical, que j’appellerai, peut-être maladroitement, le space ambient.

J’avoue être fasciné par l’espace, sans pour autant développer à ce jour une grande connaissance à son sujet. Mais métaphysiquement, scientifiquement, et esthétiquement, le contexte spatial donne à penser. En fait Apollo sert de B.O. au documentaire For All Mankind (d’abord appelé Apollo) réalisé par Al Reinert, retraçant l’histoire saisissante des premiers pas sur la lune. Plus exactement, tous les morceaux d’Apollo ne sont pas dans le film, et toutes les musiques du film ne sont pas dans Apollo. Quoi qu’il en soit, le docu se montre tout à fait intrigant, pour sa rétrospective historique et son dépaysement planétaire, vraiment saisissants.

Certaines compositions sont parfois inquiétantes mais offrant une certaine beauté, comme un trésor merveilleux que l’on découvre… sur une autre planète mystérieuse, dont on ne connaît pas encore les secrets. Je pense ici aux excellents ‘Under Stars’ I & II, à ‘The Secret Place’, sans oublier l’immense ‘Stars’ venant terminer le disque. Un titre comme ‘Matta’ devient quant à lui presque « descriptif », contextuel, retraçant l’ambiance lunaire, sans pour autant faire émerger une mélodie ou des harmonies précises.

D’autres plages se montrent véritablement lumineuse, comme ‘Drift’, ‘Deep Blue Day’ (que le film Trainspotting s’appropriera également) et le chef d’œuvre ‘An Ending (Ascent)’, irradiant le disque de son intensité et de sa magie. Une illumination musicale, une pluie d’étoiles. On retrouve également ce morceau dans le très beau film Traffic.

Outre ce contraste ténèbre/lumière, certains morceaux viennent apporter une tonalité autre. Je pense à ‘Silver Morning’, sonnant comme une pop relax et « spatiale », quasi Floydienne, tranchant avec tous les autres titres de l’album, de façon assez étrange. La légèreté de ‘Weightless’ et d’‘Always Returning’ va également dans ce sens.

On se demande parfois s’ils ne mettent pas en danger l’homogénéité de l’ensemble… mais je suis content que ces compos se soient immiscées dans ce disque, offrant un nouvel angle d’attaque pour évoquer l’univers céleste. De plus, le documentaire nous aide à mieux comprendre leur sens : ‘Silver Morning’ survient à un moment plus jovial et amusant ; ‘Always Returning’ revient comme un leitmotiv pour représenter notre planète bleue attachante, notre « chez nous ».

Pour ses différentes facettes, comme pour ses zones d’ombre, Apollo a beaucoup à partager. Il prône à la fois la dimension lugubre du dark ambient et la composante « topographique », ici dans l’espace. Il n’est donc pas si loin d’un On Land. Parfaitement maîtrisé sur le plan musical, et donc très évocateur sur le plan conceptuel, il reste un disque assez fort, aussi bien subjectivement qu’objectivement. Des moments magiques, faisant surgir en nous des tas de questions sans réponses, comme un trouble métaphysique un peu angoissant. Ce dernier n’en demeure pas moins lié à une véritable contemplation, révélant une rare beauté.

Note : 6/6

mardi 15 juillet 2014

Brian ENO Ambient 4: On Land (1982)

Brian Eno - Ambient 4: On Land
Dark ambient (Angleterre)


On Land est le quatrième et dernier volume de la série Ambient de Brian Eno. Pour son côté beaucoup plus sombre, cet album fait partie de ceux qui ont façonné le genre dark ambient. Une des facettes de l’art d’Eno, et un caractère musical différent de ce que l’on a pu entendre précédemment, ouvrant un nouveau monde, dense et complexe. Un monde fondamentalement « autre », parfois hostile, composé de sons et d’éléments très différents entrant en communion.

La musique d’On Land se montre plus minérale et organique que d’habitude (‘Tal Coat’), voire plus naturaliste (‘Unfamiliar Wind’), même si elle synthétise, en plus de la composante ambient, certaines directions entreprises sur les précédents albums : la dimension topographique (‘Lizard Point’, ‘Dunwich Beach, Autumn, 1960’), ou l’influence world/ethno comme sur Possible Music avec Jon Hassell (‘Shadow’ et ses textures de trompette). Notons qu’Eno trouva au Ghana son inspiration pour On Land.

Les principaux cols du disque seront à mon sens l’excellent ‘The Lost Day’, symbole de ce dark ambient très précis, mais également les deux derniers morceaux : ‘The Clearing’, et ‘Dunwich Beach, Autumn, 1960’, pour leurs ambiances particulièrement évocatrices. Mais c’est tout l’ensemble, cohérent, qui permet une réelle immersion en profondeur.

On Land est bien la musique du topos, la musique de la pénombre et des secrets d'un certain monde, sa pulsation, son essence, ses soubassements. Tout le disque reste homogène, les grappes de sons enregistrés formant un ensemble très cohérent, et qui fait sens. Le disque le plus sombre de l’artiste jusqu’alors, peignant un environnement figuratif, et contant en musique l’érosion du temps et des espaces.

Note : 5,5/6

dimanche 13 juillet 2014

Brian ENO & Harold BUDD Ambient 2: The Plateaux of Mirror (1980)

Brian Eno & Harold Budd - Ambient 2: The Plateaux of Mirror
Ambient (Angleterre/États-Unis)


On aurait vraiment tort de penser que la musique ambiante « c’est toujours la même chose » et que cela ne sert que de « fond sonore », sans réelle profondeur. The Plateaux of Mirror, le deuxième volume des Ambient prouve le contraire. Il nous offre ici de la véritable poésie. Les improvisations de piano cristallin d’Harold Budd sont à l’honneur, créées à partir de sons traités par Eno et mises en valeur par son travail de production.

On retrouve au niveau de la pochette un extrait de carte, marque de fabrique des 4 volumes de la série Ambient. La musique devient topographique, dessinant les contours d’un nouvel univers vers lequel nous nous évadons. Un monde illustré par une musique aux allures romantiques, pourtant exécutées avec la précision d’une « science » de la production sonore.

La musique de ces plateaux inexplorés est proprement subjuguante, se mêlant à divers éléments. Elle semble avoir un lien avec le temps (celui de la méditation, des souvenirs notamment) dans laquelle elle se dilue, mais également avec l’espace, dans lequel elle s’installe. Elle génère en nous des images mentales et converse avec le silence, dont elle atteint la pureté. Enfin, elle semble entretenir une relation étroite avec la lumière, qui « transparaît » de façon magique dans cette œuvre (et dans presque tous les moments offerts par la série Ambient).

Liens avec le temps, l’espace, la lumière, l’image, le silence… On pourrait ajouter que la musique ambiante s’apparente à un parfum, embaumant un espace, et s’incrustant dans le temps. The Plateaux of Mirror se déroule de cette façon, loin de la brutalité de la modernité, et de l’accélération de notre quotidien. Un moment de fragilité et de douceur, nous enveloppant dans son éternité.

Note : 5,5/6

samedi 12 juillet 2014

Brian ENO Music for Films (1978)

Brian Eno - Music for Films
Ambient / B.O. imaginaire (Angleterre)


Music for Films, compilation de titres composés entre 75 et 78, est une autre façon de penser la musique ambiante. Ce coup-ci, elle se met au service de films dits… « imaginaires ». Mais le projet d’origine était aussi de mettre à disposition des morceaux pouvant agrémenter des œuvres cinématographiques. Et certaines compositions furent utilisées pour des films réalisés.

Globalement, les morceaux sont plus courts qu’à l’accoutumé et présentent un éventail de sons (et de sentiments) un peu plus varié. De plus, l’aspect « compilation » est particulièrement prégnant aux premiers abords. Du coup, le côté hétérogène rend l’écoute un peu déroutante, et on n’a plus de mal à s’orienter au sein de l’œuvre. Enfin, le disque passe relativement vite, son contenu devenant parfois curieusement assez transparent.

Mais si le disque figure parmi les moins percutants d’Eno à cette période, il n’en contient pas moins quelques titres intéressants comme par exemple le méditatif ‘From the Same Hill’, le mélancolique ‘Slow Water’, le plus inquiétant ‘Alternative 3’, ou l’excellent ‘Events in Dense Fog’, dans l’esprit d’un Before and After Science. Je note aussi ‘Final Sunset’, qui termine le disque avec une tonalité plus sombre, presque menaçante et sépulcrale.

Le niveau d’ensemble de Music for Films est très correct, l’œuvre allant même jusqu’à donner quelques idées de films, s’il on y réfléchit bien. Certes elle n’a pas l’envergure d’un Music for Airports, mais sa musique s’axe toujours sur le rêve, la méditation, l’évasion de façon modeste mais brillante. Et finalement c’est peut-être la musique destinée aux films qui se fond le mieux avec le concept de musiques ambiante et d’ameublement. Devenant un peu la bande originale sonore du film de votre vie.

Note : 4/6

vendredi 11 juillet 2014

ENO MOEBIUS ROEDELIUS After the Heat (1978)

Eno Moebius Roedelius - After the Heat
Ambient, Krautrock, Électronique (Angleterre/Allemagne)


After the Heat est le fruit de la collaboration entre Brian Eno et les membres du groupe de krautrock Cluster : Dieter Moebius et Hans-Joachim Roedelius, sans oublier l’un des producteurs émérites du genre, Conrad Plank. Après un premier album né de cette association (Cluster & Eno, 1977), After the Heat regroupe des compositions beaucoup plus axées sur le style d’Eno. On se sent davantage immergé dans un monde ambient que kraut, dans lequel la voix d’Eno s’invite parfois.

Les morceaux de l’opus sont en général assez « courts » (4 minutes en moyenne), tranchant avec les longues plages atmosphériques que Brian Eno commence à ourdir cette année pour sa carrière « solo ». On retrouve ainsi une dynamique de pop minimaliste, lunaire et mélancolique. Elle garde néanmoins une dimension fortement expérimentale, tressant un univers imprégné de sons synthétiques rétro-futuristes. L’expertise krautrock de Cluster se met au service des vues artistiques d’Eno, tel un nouvel éclairage.

After the Heat demeure une œuvre intrigante et féconde présentant des titres particulièrement personnels comme l’excellent ‘Base & Apex’ et ‘The Belldog’, les meilleurs morceaux du disque à mon sens, les plus accrocheurs, et les plus complets et équilibrés en termes d’atmosphères et d’efficacité. Si l’on peut regretter que l’album peine parfois à se déployer complètement, il reste une œuvre visionnaire et de grande qualité, mélange subtil de science et d’émotions, d’aventures expérimentales et de pop ambiante.

Note : 4,5/6

jeudi 12 juin 2014

Brian ENO Ambient 1: Music for Airports (1978)

Brian Eno - Ambient 1: Music for Airports
Ambient (Angleterre)


Les aéroports ont toujours été pour moi des endroits particuliers et symboliques, des mondes à part un peu magiques, voire métaphysiques. Je m’y sens toujours bien. Et ces images de départs et d’arrivées, comme ces trajets, ces idées de voyages qui s’entrecroisent, résonnent de façon positive en moi.

Du coup, ce premier volume de musique ambiante sobrement appelée Music for Airports garde une tonalité bien spécifique. À l’origine, Brian Eno avait décidé de composer la musique de ce disque pour la diffuser en boucle dans les aéroports. Cela permettait aux gens de s’y sentir mieux, apaisés et loin du stress qui, selon lui, peut parfois émaner de ces lieux. Étrange et agréable destin pour une musique…

Dans l’esprit de Discreet Music, mais dans un contexte différent, Music for Airports présente à la fois un caractère ambient et une dynamique « générative ». La musique de l’album se découpe en quatre phases, durant entre 9 et 17 minutes environ, entrecoupées de longues secondes de silence :

-Très minimaliste, fragile et lumineuse, la première plage est une merveille. 17 minutes de contemplation, déployant toute leur magie céleste. Des notes de deux pianos s’égrènent et s’entrechoquent de façon délicate, avec lenteur et douceur. Ce titre co-écrit avec Robert Wyatt et Rhett Davies figure comme le symbole de l’opus, magique et onirique.

-La seconde plage est une succession de nappes de voix synthétiques, tel le mouvement de vagues sonores, apparaissant puis se dérobant dans le silence. Le morceau est plus académique que le précédent, mais permet un contraste et une variété intéressants, chaque flux et reflux semblant renaître sans cesse sous un jour nouveau.

-La troisième plage reprend les principes des deux premières en mêlant les types de sons que l’on pouvait y rencontrer : les notes cristallines de piano, et les nappes atmosphériques/vocales. Elle ressemble ainsi à une fusion des deux concepts des précédentes « compositions ».

-La quatrième et dernière plage est une réussite, propice à l’évasion par la méditation. S’il n’est pas le morceau qui tirera forcément son épingle du jeu à la première écoute, on apprend progressivement à le savourer intensément. Il se révèle indispensable à l’ensemble, apparaissant peut-être comme le titre le plus important au final.

Ces « musiques d’aéroport » sont attachantes, nous accompagnant dans ces terminaux souvent immenses voire infinis, ces intersections de nos parcours, ces salles d’attente de nos vies. Music for Airports ressemble à une nouvelle vision du temps musical, en suspension. L’occasion pour Brian Eno de bousculer un peu plus la définition de l’art. Dans Music for Airports, le beau rejoint l’utile, pour devenir l’agréable. Et toucher au sublime.

Note : 6/6

mardi 10 juin 2014

Brian ENO Before and After Science (1977)

Brian Eno - Before & After Science
Pop expérimentale / Avant-garde / Ambient (Angleterre)


Avec Before and After Science, Brian Eno configure un nouvel espace sonore. Mais contrairement à son prédécesseur, il va revenir davantage vers le format chanson, entretenant une dimension pop plus marquée… Une pop futuriste et alambiquée, ne délaissant en rien le travail sur le son et l’apparition de plages atmosphériques particulièrement réussies. Ainsi, Before and After Science est pour moi le disque le plus équilibré, profond et représentatif de l’artiste.

La face A s’oriente principalement vers une new wave tourmentée et agile, matinée d’une production froide et plastique. ‘No One Receiving’, ‘Backwater’, ‘Kurt’s Rejoinder’ & ‘King’s Lead Hat’… les morceaux sont rythmés et agités, parfois légèrement funky, avec toujours ces manœuvres en studio pour les faire venir d’un autre monde. Ces titres mettent également en scène des figures de la scène art rock et prog, sur lesquelles Brian Eno s’appuie avec intelligence : Phil Manzanera, Robert Fripp, Percy Jones, Phil Collins, Jaki Liebezeit… L’album gagne ainsi en envergure et en aura.

Brian Eno glisse aussi des morceaux plus doux comme ‘Here He Comes’ et ‘By this River’, qui sera la musique de La chambre du fils de Nanni Moretti. Pour ce dernier, il profite d’une collaboration avec Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius, de Cluster. Ces morceaux permettent une pause, situés entre deux sources d’intensité : les morceaux turbulents d’une part, et les compositions ambient d’autre part. Le pont est assez bien réalisé avec un morceau comme ‘Julie with…’, comportant des éléments de chaque monde.

Le caractère atmosphérique prend clairement le dessus au fil du disque, avec notamment la fin de la face B (on peut aussi ajouter ‘Energy Fools the Magician’ de la face A). Je pense en effet à ces deux réussites majeures d’Eno : le panorama de ‘Through Hollow Lands’, et ‘Spider and I’, chanson au climat particulièrement marquant. Des paysages désolés du premier laisse place au second, morceau propice à la méditation, tournée vers le futur de façon presque métaphysique. L’appel d’un autre monde, encore une fois…

Visionnaire, la pop hybride d’Eno atteint son apogée avec Before and After Science. La qualité des morceaux, diversifiés et recherchés, est sans faille. Les compositions s’ouvrent sur un monde personnel mais universel, beau et poignant. Et c’est précisément ces éléments qui font de Before and After Science un témoignage réaliste des seventies, et l’un de mes disques préférés dans l’histoire du rock.

Note : 6/6

lundi 9 juin 2014

Brian ENO Discreet Music (1975)

Brian Eno - Discreet Music
Avant-garde / Baroque ambient (Angleterre)


Réalisé la même année qu’Another Green World, Discreet Music est un pas décisif supplémentaire dans le monde atmosphérique. Il s’agit même cette fois-ci d’une immersion intégrale. L’album se divise en deux grands moments : une longue composition de 30 minutes ; et trois travaux de variations à partir du Canon en Ré Majeur de Johann Pachelbel. Pour voir clair dans ce disque, il convient de parler de ses deux caractéristiques majeures : il s’agit de musique ambiante et générative.

1. Musique ambiante. Discreet Music se place un peu dans l’esprit de la musique d’ameublement d’Erik Satie qui, selon son concepteur, pourrait naturellement « se mêler aux sons des couteaux et des fourchettes au dîner ». En 1975, l’année de sortie de Discreet Music, Brian Eno eut un accident, mais également une révélation. Alité à l’hôpital, il lui était impossible de monter le son pour écouter un disque apporté par un ami. Ainsi il découvrit une nouvelle façon d’appréhender la musique, diffusée à un volume anormalement bas. Celle-ci devenait une partie de l’ambiance générale, comme la lumière de la pièce ou d’autres sons.

Une autre façon d’écouter ou d’entendre une musique certes (Eno conseille même d’écouter Discreet Music à faible volume), mais aussi une autre manière de la juger, notamment dans l’optique d’une chronique. Il est parfois amusant de trouver quelque chose d’autre à faire pour que la musique fusionne avec l’environnement, et qu’elle ne soit pas l’objet numéro un de son attention. Il est également intéressant d’observer comment se dévoile l’ensemble « espace + musique » quand on entre dans la pièce où elle est jouée.

2. Musique générative. Des séquences sont créées et répétées en boucle par un système autonome. Elles sont modifiées, altérées par un programme initial et ne demeurent donc jamais vraiment les mêmes… Du coup, comme Eno l’évoque, il devient à la fois le programmateur et l’auditeur, mais sans passer véritablement par les moments de création et d’interprétation. C’est en tout cas le processus qu’il choisit pour la longue pièce Discreet Music.

Le principe est analogue pour les variations sur l’œuvre de Pachelbel. Ici, Brian Eno n’a pas fait appel à un système, à une machine, mais à un ensemble de musiciens. Il leur a fait part d’un certain nombre d’instructions, prenant ici la place du programme de la machine. Les intervenants sont en effet invités à procéder à des modulations, des torsions de tempo à partir de courtes séquences appartenant au morceau de Pachelbel.

Conclusion. Les deux caractéristiques (ambiante et générative) sont liées. En effet, créer une musique à partir d’un système autonome, comme le fait Brian Eno, empêche ici la surprise, l’imprévisible. Ainsi, comme Eno le souligne au sein du cd, il s’agit d’une musique qui peut être à la fois écoutée et ignorée. On retrouve donc le lien entre la dimension générative (le moyen) et la musique ambiante qui en découle (la fin).

Au niveau du résultat, même si j’ai été étonné de certains retours négatifs concernant les variations sur Pachelbel, j’ai tendance à trouver que l’ensemble est une franche réussite, aussi bien pour sa première partie que pour la seconde (notamment pour la profondeur de ‘Fullness of Wind’, la première variation). À la fois visionnaire et généreux musicalement, Discreet Music se fait une place parmi les plus grandes œuvres expérimentales de son époque, de son moment.

Note : 5/6

N.B. 1 : sorti la même année, Evening Star (avec Robert Fripp) contient ‘Wind on Wind’, un extrait du titre ‘Discreet Music’.

N.B. 2 : c’est le premier album solo de Brian Eno qui n’est pas seulement appelé « Eno ».

dimanche 8 juin 2014

Brian ENO Another Green World (1975)

Brian Eno - Another Green World
Pop expérimentale / Ambient (Angleterre)


Brian Eno, peintre sonore, ouvre un nouvel espace : celui d’Another Green Land. Si le format pop est respecté par moments, deux éléments fondamentaux vont marquer cette œuvre majeure de la discographie de l’artiste : un travail encore plus poussé sur les textures de sons ; et la création de morceaux ambiants façonnant une nouvelle géographie auditive, une topographie musicale inédite. C’est également l’occasion de mettre une nouvelle fois à profit les fameuses cartes d’Eno, les Oblique Strategies.

Si les manières des deux premiers albums sont évacuées, Brian Eno montre toujours autant sa volonté de traiter les sons, et de transformer le studio en un véritable instrument à part entière. Son ambition se dévoile sous un jour nouveau, avec un disque incroyablement moderne, qui ne vieillira jamais. Le disque devient également très personnel, unique, façonnant la marque de fabrique de Brian Eno. Certes, il parvient encore une fois à s’entourer de la meilleure façon qui soit (Robert Fripp, John Cale & Phil Collins), mais ces artistes sont avant tout des guests ; le vrai démiurge de l’opus, c’est bien lui.

Parmi les meilleurs morceaux du disque, je pense immédiatement à ‘The Big Ship’, une de mes compositions favorites. Absolument hypnotique, poignant et épique, marquant toute la maîtrise d’Eno. Merveilleux. Je pense aussi au malicieux ‘St. Elmo’s Fire’, mais les créatures atmosphériques comme ‘Little Fishes’, ‘Zawinul/Lava’, ‘Becalmed’ ou ‘Spirits Drifting’ me charment plus encore. Certains titres m’intéresse moins, notamment ‘I’ll Come Running’ que je trouve très moyen.

Laboratoire musical, Another Green Land est l’un des principaux cols de la discographie de Brian Eno, préparant le terrain à l’hybride pop futuriste / musique ambiante que sera Before & After Science. Il jouit d’une grande réputation, et s’il contient un de mes morceaux favoris, je trouve que l’ensemble peine parfois à trouver son véritable envol. Pas tout à fait le chef d’œuvre attendu, il reste néanmoins incontournable pour ses avancées musicales, la présence de morceaux majeurs, ses éléments d’ambiance, et sa jeunesse éternelle.

Note : 5/6

samedi 7 juin 2014

Brian ENO Taking Tiger Mountain (By Strategy) (1974)

Brian Eno - Taking Tiger Mountain (By Strategy)
Rock expérimental / Art rock (Angleterre)


Après un premier album plutôt ambitieux, Brian Eno poursuit sa route avec Taking Tiger Mountain, sorti en 1974. À travers cette pop sophistiquée aux accents glam un peu glauques, Eno marque encore sa filiation avec Roxy Music, qu’il avait quitté en 73. Cependant, il se tourne vers une forme d’« exercice », en fournissant un travail considérable (et varié) sur les sons et la production des titres, mais délaissant quelque peu l’essence de ses chansons, leur « âme » véritable.

Si le disque semble plus abouti que le précédent, les morceaux manquent un peu de passion, et l’auditeur se sent peut-être moins complice de l’artiste, le sentiment de lassitude n’étant jamais loin. Certains travaux méritent néanmoins d’être entendus, voire retenus ; ‘The Great Pretender’, ‘Third Uncle’, éventuellement ‘The True Wheel’ et le morceau final ‘Taking Tiger Mountain’, terminant le disque en toute sérénité. Le reste m’est assez difficile d’écoute, de par la politique glam pratiquée, et l’hermétisme de certains titres.

Certes, Brian Eno confirme son aisance et le style pratiqué sur son premier album solo, en poussant la pop dans certains de ses derniers retranchements (aidé de ses Oblique Strategies, instructions très brèves, sous forme de cartes tirées au hasard pour stimuler la création artistique). Mais il figure peut-être cette fois-ci face à un mur ; il est temps de trouver une nouvelle modalité pour expérimenter. Ce qu’il ne tardera pas à faire, avec sa première référence discographique en solo : Another Green World.

Note : 3,5/6

dimanche 25 mai 2014

David SYLVIAN Secrets of the Beehive (1987)

David Sylvian - Secrets of the Beehive
Art Rock (Angleterre)


Secrets of the Beehive est le quatrième album de David Sylvian, artiste britannique voyageant dans le jazz, l’art pop, la musique électronique et l’avant-garde. Comme souvent, le disque entretient deux forces : la minutie des instrumentations et de la production, et la capacité à nous faire entrer dans une autre ambiance, très personnelle.

Teintée de mélancolie, toujours pleine de subtilité et de délicatesse, la musique intime de Secrets of the Beehive est d’une grande élégance. Elle ressemble aussi à une poésie romantique difficile à déchiffrer ; naviguons-nous en eaux troubles ou baignons-nous dans l’éther de ce monde ? Que ce soit les notes de piano qui s’égrènent, les mouvements de cordes graciles, ou les arrangements d’orfèvre portant la voix douce-amère de l’artiste, nombreux sont les éléments emmenant l’auditeur ailleurs, de façon presque déstabilisante.

L’album peut se révéler plus inquiétant avec les ténèbres de ‘Maria’, un des meilleurs titres de l’opus. Mais la pop arty et easy-listening de David Sylvian sait bien sûr se montrer aussi nostalgique et poignante, comme l’attestent ‘The Boy with the Gun’, ‘Orpheus’ ou ‘Waterfront’. Ils font partie des morceaux les plus accrocheurs de l’album, et certains pourront regretter que l’œuvre n’aille pas plus loin dans cette direction. Mais c’est précisément sa retenue qui en fait toute sa puissance.

N.B. : le cd peut vous faire profiter, en bonus, du merveilleux ‘Forbidden Colours’, composé par Ryuichi Sakamoto et superbement arrangé.

Note : 5/6

samedi 21 septembre 2013

Brian ENO & David BYRNE My Life in the Bush of Ghosts (1981)

Brian Eno & David Byrne - My Life in the Bush of Ghosts
World music synthétique / électronique (Grande-Bretagne)


« Ma vie dans la brousse des fantômes »… Une collaboration essentielle entre deux ténors de la musique expérimentale : Brian Eno et David Byrne. Certes, le premier avait déjà offert ses services de production au groupe du second : les Talking Heads. Mais ici, nous sommes en présence d’une fusion de leurs deux styles musicaux très marqués, et préfigurant, parmi d’autres, l’art de l’échantillonnage.

Le disque est un véritable travail de fond sur de nombreux terrains : les sons et les textures, les rythmes et l'assemblage de samples, les ambiances et la production. Il présente une assise rythmique bien particulière, fortement inspirée des percussions africaines, et sur laquelle se posent la plupart du temps des échantillons vocaux, se substituant à un chanteur classique ; on se trouve ainsi tour à tour en présence d’un politicien, d’un animateur radio, d’un révérend, d’un exorciste (!)...

Divers genres musicaux fondent dans le creuset de nos deux artistes : la musique électronique bien évidemment, et une forme de world music synthétique, presque mécanique, technologique. En effet, les samples peuvent également être tirés de chanteurs locaux. L’influence africaine est prégnante via ses rythmes, certaines dynamiques authentiquement funk, et le titre de l’album (tiré du roman de l’écrivain nigérian Amos Tutuola). Aux travers de chants ou prières locales, les mondes arabe et musulman sont d’autres horizons embrassés par l’opus. Il en résulte une forme de spiritualité assez évidente, auréolant le disque d’un halo toujours plus lumineux.

Très homogène et propre, le travail d’Eno et de Byrne est particulièrement minutieux, méticuleux, à la façon d'un dressage de plat, mis en valeur par une production limpide, fluide, translucide. Il y a un sentiment de perfection technique qui émane de ce disque, exécuté tout en finesse et subtilité. Ce qui permet aux deux artistes, entourés d’une douzaine de musiciens ici intermittents (dont l’incontournable Robert Fripp), d’apporter quelques titres majeurs comme ‘Mea Culpa’, ‘The Jezebel Spirit’, ‘Regiment’ ou ‘The Carrier’.

My Life in the Bush of Ghosts demeure une œuvre historique, spirituelle, un voyage entre les cultures et au cœur de la modernité. Un travail d’alchimiste du son, de virtuose des manipulations analogiques, donnant aux arts des samples leurs lettres de noblesse. Une collaboration qui, à l’image de son résultat, fait montre de toute son importance et de sa nécessité.

Note : 5,5/6

samedi 7 septembre 2013

MANSUN Six (1998)

Mansun - Six
Pop (un peu) progressive (Angleterre)


Mansun sur ce blog ? La britpop se serait-elle introduite subrepticement et frauduleusement sur Exil Progressif ? Pas vraiment... J’aime beaucoup la britpop, ce genre musical ayant sévi dans les années 90, nous rappelant au bon souvenir du songwriting pur, des guitares britonnes et de leurs pédales overdrive. Ceci dit Mansun, qui faisait partie du mouvement, a développé avec son deuxième album Six une pop accidentée, aux accents obliques et aux climats changeants, proche des dynamiques progressives. Des structures non conventionnelles, un zeste de psychédélisme et nous y voilà : Mansun obtient au forceps une colonne dans ce site.

La britpop de Mansun est particulière. Elle présente un côté un peu glam-qui-tâche mais également une composante vraiment dark par moment. La musique du groupe semble correspondre en partie au subconscient triste du mouvement britpop (tout mouvement a sa face sombre). Les deux caractères glam et dark se retrouvent pleinement dans Six qui n’échappe pas à la règle. Il la renforce même, forgeant un peu plus son identité. Mais en y ajoutant une troisième dimension, (un peu) progressive.

À l’instar du très sympathique premier album qui en regorgeait, Six met en avant un certain nombre de tubes (singles ou non) : l’excellent ‘Six’, mais aussi ‘Negative’, ‘Serotonine’… D’ailleurs, singles et britpop vont de pair, et cela m’a toujours amusé de voir comment chaque groupe allait mettre en avant telle ou telle chanson de son nouvel album, avec clip vidéo à la clef. La commercialisation d’une chanson peut être un élément essentiel de son « histoire » et de celle du disque qui la contient. Elle semble définir un ordre, des places, des rôles à des morceaux. De plus, la britpop entretient une grosse culture des EP "Maxi".

À mon sens, quatre morceaux se détachent dans Six :

- ‘Legacy’, pour ses arpèges de guitares clinquantes et la mélancolie puissante se dégageant de l’ensemble. Un morceau sinueux qui semble tournoyer autour de vous, mais qui lentement arrive à vous envoûter, à vous conquérir. Quand on parlait de clip vidéo, celui de ‘Legacy’ est franchement pas mal, mettant en scène l’essor et la chute d’un groupe de rock, incarné par de petites marionnettes. J’ai encore la nostalgie de la découverte de ce morceau et de sa vidéo en 1998, à Londres…

- ‘Cancer’, une belle petite pièce montée, avec ses ambiances nébuleuses et ses passages mélodiques fins et définitifs, appuyés par la voix de Paul Draper, pas forcément très éloignée de celle d’un Billy Corgan (Smashing Pumpkins). Un morceau sombre (et un peu inquiétant au début) d’où émerge un véritable charisme lumineux.

- ‘Special’, l’introduction du track ‘Blown It’. J’aime beaucoup comment le morceau apparaît, un peu sans complexe, avec sa ligne mélodique tendue qui déambule, bien mise en valeur par des atmosphères prenantes un tantinet dramatique. Un moment singulier d’une grande importance pour l’ensemble du disque.

- ‘Six’, déjà brièvement évoqué plus haut, et que je cite ici en dernier lieu. Un très bon morceau d’ouverture, notamment pour son couplet addictif. En version single, ce titre a été copieusement retapé pour l’occasion ; sa structure instable et ses traitements divers n’étaient pas forcément très adaptés pour les ondes.

Avec Six, Mansun tient un peu son album d’envergure, tentant de voir les choses en grand. La voix et le look un peu « vulgos » pourront déranger, certains titres aussi (l’horrible ‘Fall Out’ franchement…) mais la diversité des ambiances et l’efficacité de certains passages feront mouche chez les auditeurs qui ne sont pas rebutés par la personnalité artistique du groupe. De mon côté, j’ai un attachement particulier pour Six ; ayant toujours la fibre britpop, je ressens la nostalgie de ce mouvement comme de ce disque, qui embaumèrent mes étés adolescents d’un parfum lumineux.

Note : 5/6

jeudi 22 août 2013

HENRY COW Unrest (1974)

Henry Cow - Unrest
Jazz Rock Free & Expérimental / Canterbury (Angleterre)


Unrest est le deuxième album d’Henry Cow, sorti en 1974. Si le groupe est souvent assimilé au mouvement Canterbury (Unrest est d’ailleurs dédié en partie à Robert Wyatt), il s’en éloigne sur de nombreux aspects, lorgnant davantage vers un expérimental sombre et avant-gardiste, parfois très improvisé, et très influencé par le jazz et la musique contemporaine, voire le blues dada. Henry Cow développe une musique intellectuelle et quasi philosophique, un avant-rock arty aux fausses allures de musique de chambre. Bartók, Kurt Weil, mais aussi Beeheart, Zappa et la machine molle ont sans doute eu une influence notable sur la dynamique artistique d’Henry Cow.

Si l’on ne peut négliger l’apport de Chris Cutler et Lindsay Cooper, l’épine dorsale du groupe reste bien sûr constituée de Fred Firth et Tim Hodgkinson, dont la rencontre à Cambridge en 68 scella l’avenir de ce groupe obscur, anti-commercial, en marge de la scène marketing mais toujours très coté. La vie du groupe Henry Cow fut d’ailleurs mouvementée, le line up évoluant avec le temps. De plus, après l’expérience Unrest, Henry Cow eut ensuite le sentiment de tomber dans la monotonie et le classicisme d’un rock plus conventionnel ; cela poussa la formation à se séparer de Lindsay Cooper et à se trouver de nouveaux chemins expéri-mentaux.

Henry Cow semble être davantage un groupe de scène, même si ses réalisations en studio sont évidemment fondamentales. Il faut aussi noter qu’ils ont mis un certain temps avant d’enregistrer (6 ans environ). Enfin, parmi leurs expériences scéniques majeures, le groupe a été en première partie de Pink Floyd en 1968 et a également tourné avec Faust (en 73, avant la sortie de Faust IV).

Le groupe est aussi le fer de lance du mouvement « rock in opposition » (RIO). Henry Cow organisa en 78 un festival à ce nom, avec d’autres formations européennes. Le RIO est un collectif d’artistes organisé, muni d’une charte, s’opposant à l’industrie musicale et à ses pressions. Il présente clairement une volonté de s’extraire de l’hégémonie anglo-saxonne en musique, mais plus globalement de faire son art sans tenir compte des desideratas du business. Cette motivation n’est d’ailleurs pas sans entraîner des difficultés pour se sustenter…

Henry Cow semble bien un groupe autonome et auto-suffisant, à la marge et sans compromis, faisant de la musique pour la musique. Déjà avec le mouvement RIO, on sent toute le composante politique derrière, mais je ne souhaite pas m’égarer ici. Le groupe fonctionne comme un comité délibérant sur tous les aspects de la vie du groupe, nécessairement de façon collective. Les décisions sont prises à l’issue de réunions formelles, hebdomadaires et minutées.

*****

Unrest est le témoin d’une volonté du groupe d’aller toujours plus loin dans le dépassement de la musique rock. Lindsay Cooper (hautbois & basson) est d’ailleurs sollicitée dans ce but, permettant ainsi l’émergence d’une nouvelle identité ou empreinte sonore pour le groupe. Se remettre en cause, se réinventer, se lancer des défis, telles sont les impératif d’un groupe exigeant avec lui-même et avec ses auditeurs.

Inaccessible, atonale, asymétrique, la musique d’Henry Cow, et ici d’Unrest, est à la fois une négation des conventions et une affirmation d’une liberté créatrice, instaurant dès lors elle-même des codes difficiles à suivre mais inspirant de nombreux artistes. Des codes visuels aussi ? La pochette représente une chaussette, comme celles des albums Legend et In Praise of Learning. Ces visuels formeraient ainsi un triptyque assez intrigant.

A l’image de sa musique, Unrest est un disque enregistré dans l’intensité et la tension. Ses sessions furent aussi extrêmement enrichissantes pour chacun des membres, opposés par leurs personnalités fortes, mais également liés ici dans une aventure collective de création et d’apprentissage permanent. Le résultat est à la hauteur des efforts et de la satisfaction liée l’aboutissement de l’œuvre.

La première partie du disque est formée de compositions très précises et riches. La seconde face est en revanche improvisée, les musiciens n’ayant pas assez de compos pour remplir l’album entier. Les différentes improvisations mettent également en lumière les capacités du groupe à manipuler les bandes et leurs différents sons, voire leurs vitesses.

- Au niveau de la face A, ‘Bittern Storm over Ulm’ est un détournement de ‘Got to Hurry’ des Yardbirds, composé par Fred Firth en référence à une de ses chansons favorites du groupe. Highlight de la première face, ‘Half Asleep/Half Awake’ est comme un flux de pensée très riche, développant une logique venant d’une autre planète. Le morceau est captivant, chaque détail ayant son importance. Les parties restant au service d’un tout cohérent mais insaisissable. Fondé à partir de suites numériques de Fibonacci, le faustien ‘Ruins’ démontre aussi toute la dynamique de création mathématique d’un groupe expérimental comme Henry Cow. Le début du morceau nous rappelle aussi les sphères du style Canterbury.

- Pour la face B, ‘Solemn Music’ et son hautbois apportent une douceur ambiguë, étrange mélange de mélancolie, de sérénité, de nostalgie et d’inquiétude… Ce dernier sentiment sera parfaitement mis en musique avec ‘Linguaphonie’, ‘Upon Entering the Hotel Adlon’ et ‘Arcades’ qui entrent en scène : le groupe part dès lors dans des délires musicaux bien plus sinistres. Morceau final et highlight de la seconde face, ‘Deluge’, plus introspectif, et peut-être davantage Canterbury, laisse entrevoir un filet de lumière dans cet album sombre, dans cette musique de manoir. Il symbolise l’expérience d’Unrest (que ce soit côté musicien ou auditeur) présentant surtout ce « vécu » de l’enregistrement, entre tension collective et effervescence créatrice.

Unrest a tout pour plaire pour les fans de jazz-rock sombre et expérimental, aux vertus inexpliquées. Les aficionados de Soft Machine pourront aussi s’y reconnaître, non sans quelques entorses à leurs principes. Hostile mais source d’une certaine fascination, à la fois mode de vie et mode de création musicale, Henry Cow est un groupe vraiment à part, musicalement et commercialement parlant. En somme, un groupe de rock un peu obscur, mais bien dans ses chaussettes.

Note : 5/6

dimanche 7 juillet 2013

SOUND OF CONTACT Dimensionaut (2013)

Sound of Contact - Dimensionaut
Néo-progressif/Atmo/Pop (UK/USA)


Sound of Contact se fait sans doute connaître pour son chanteur, Simon Collins, qui n’est autre que… le fils de Phil ! Dimensionaut est le premier album du groupe, une virée néo-progressive dans les grands espaces temporels. On peut ainsi dresser un parallèle intéressant entre rock progressif classique (Genesis, le groupe du père) et néo-prog (Sound of Contact, le groupe du fils).

La voix semble déjà nous mettre sur… la voie : celle de Simon possède un timbre qui n’est pas sans rappeler celle de son paternel. Après tout, on trouve aussi dans Dimensionaut un certain « esprit » prog, mâtiné d’une dynamique assez pop par moment ; et si l’album de Simon proposait justement un équilibre entre les deux facettes du père ? Pour se diriger inexorablement vers la pop, Phil Collins s’était en effet bien éloigné des sentiers progressifs (durant la période Genesis post Peter Gabriel puis sa carrière solo).

Comme nombre de disques prog, l’album de Sound of Contact met en scène son concept : le voyage spatio-temporel, dans l’infini des dimensions, comme fuite de la réalité. Rien d’original même si la musique, assez planante par endroit, colle bien à la thématique espace-temps. Si l’habillage conceptuel ne fait pas tout, il est souvent saisissant de constater la fluidité dans l’emboîtement de certains morceaux : le concept ne concerne évidemment pas que le fond, le sujet et les paroles, il entraîne aussi une mise en scène des compositions (enchaînements, présence d’interludes, pièces montées, etc.).

Penchons-nous un peu plus sur notre Dimensionaut et sur ses chansons…

Quand je parlais d’héritage progressif, je ne m’étais pas trompé : l’introduction du disque rappelle immédiatement Yes pour ses chœurs. On se doute bien que le fils n’existe pas uniquement à travers l’influence de Genesis, mais ce premier morceau un peu cliché sonne légèrement à côté, et n’apporte pas grand-chose, à part quelques doutes… À moins que cela soit mon biais concernant Yes qui s’exprime un peu trop.

On peut classer les morceaux en plusieurs catégories :

Concernant les morceaux plus pêchus, ‘Pale Blue Dot’ et ‘Remote View’, sont assez directs. ‘Omega Point’ est très subtil et dégage une grande sérénité, brillant par ses instrumentations délicates, et restant animé par une certaine tension dramatique progressive.

Au niveau des ballades lumineuses, ‘I Am Dimensionaut’ est intéressant pour ses aspects un peu ambiants, lunaires et dépaysants. En revanche, ‘Not Coming Down’ qui fait office de single, demeure un peu pompeux et n’est guère passionnant, noyés dans ses grandes instrumentations. ‘Only Breathing Out’ présente lui aussi un côté assez emphatique, mais certains passages plus fins font mouche. À mon sens, les deux ballades les plus attachantes sont ‘Closer to You’, très (trop ?) FM, et plutôt efficace, et surtout ‘Beyond Illumination’ que je trouve sublime et émouvant, devenant probablement le meilleur titre de l’opus.

Parmi les instrumentaux on note ‘Cosmic Distance Ladder’ qui apporte de l’énergie dès le début et ‘Realm of In-Organic Beings’, un joli interlude enchanteur.

Enfin, pour clore l’album : le titre épique de 20 minutes, ‘Möbius Slip’, qui en vaut bien plusieurs (il est composé de quatre parties distinctes). Comme dit précédemment, Dimensionaut obéit à la logique de nombreux disques progressifs, avec ici sa grande pièce conceptuelle. Les 15 premières minutes sont très bien enchaînées et maîtrisées, et sont toujours plus agréables au fil des écoutes, notamment pour ses atmosphères un peu lunaire et sa superbe section 4 (‘All Worlds All Times’), pleine de mélancolie. J’aurais cependant évité de répéter en fin de morceau la mélodie d’introduction du disque, faiblarde certes, mais ne collant pas vraiment à l’esprit de ce titre épique.

Après moult écoutes, j’avoue avoir apprécié le voyage proposé par Sound of Contact. La composante atmo est souvent présente, et offre une tonalité nostalgique, ce qui n’est pas pour me déplaire. Malgré certains passages un peu pompeux, l’ensemble est travaillé, bien produit, évocateur et plutôt équilibré, avec de nombreux passages réussis et marquants qui font de Dimensionaut un des éléments prog bien sympathique dans cette année 2013.

Note : 4,5/6

samedi 18 mai 2013

Syd BARRETT The Madcap Laughs (1970)

Syd Barrett - The Madcap Laughs
Folk/Psychédélisme (Grande-Bretagne)


Deux ans après l’aventure Pink Floyd sort The Madcap Laughs, l’œuvre d’un artiste là où on ne l’attendait pas. Dans les esprits de Syd Barrett, l’expérimental de Piper… semble s’être tari. Un folk sombre et intime, ourdi par un songwriter un peu isolé dans ses pensées psychédéliques : voilà à quoi ressemble le rire de l’« écervelé ».

Nous sommes bien en 1970. Le temps est toujours aux symphonies expérimentales. Ailleurs, mais pas ici. Syd Barrett nous livre des morceaux crus et nus, des chansons à la dérive, coupées du monde. D’apparence simpliste, ces compositions présentent une certaine maturité, au sein d’un disque un peu dérangé, un peu dérangeant.

« Isolé dans ses pensées », mais accompagné dans la production du disque. Syd est épaulé par ses ex-frères d’armes David Gilmour et Roger Waters, pour une moitié de l’œuvre ; et par Malcom Jones (Harvest Records) pour l’autre. Au final, la dualité de ces différentes sessions n’apporte pas vraiment de schizophrénie à l’ensemble... Par ailleurs, au niveau de l’accompagnement, notons la présence de Robert Wyatt, Hugh Hopper et Mike Ratledge de Soft Machine (eh oui), jouant sur deux morceaux : ‘No Good Trying’ et ‘Love you’.

Bizarrement, je ne trouve pas la musique de Syd spécialement attachante. C’est un argument parfois utilisé pour garder un regard bienveillant et clément sur une œuvre. Ici, j’ai plutôt l’impression de déceler une vraie force. Piégé par leur allure désinvolte et facile, je n’avais pas accordé beaucoup de crédit à ces chansons au départ. Et pourtant…

Au fil des écoutes, on semble avoir devant soi une collection de titres en avance sur leur temps, formant presque un guide d’écriture pour un folk psyché, dépouillé et un peu abîmé, sec et radical. Derrière ces morceaux opaques se cache pourtant une forme d’universalité. Prenez votre guitare, et exprimez-vous : c’est peut-être ça qui résonne à l’écoute de ces petites pièces (dé)composées, d’une monotonie trompeuse.

Les chansons sont là. ‘No Good Trying’ reste à mon sens le meilleur morceau du disque, avec sa mélodie légèrement chaotique, viciée et implacable. Plus introspectifs, on note bien sûr l’effrayant ‘Dark Globe’, emblématique et personnel... et dans une veine toujours inquiétante, ‘Golden Hair’ et ‘Long Gone’. Parmi les morceaux symboliques, on ne saurait oublier ‘Octopus’, même si je n’en fais pas vraiment un des atouts de l’œuvre, étrangement. Enfin, j’aimerais aussi citer les différentes dynamiques d’écriture de ‘No Man’s Land’, ‘Feel’ et ‘Late Night’, attractives à plus d’un titre.

Globalement, The Madcap Laughs ne ressemble pas un chef d’œuvre, ni à un disque révolutionnaire, ou parfaitement abouti. Il a aussi ses talons d’Achille, sa naïveté, qui pour beaucoup seront des points forts. De mon côté, j’y vois plutôt un appel visionnaire et surtout, une œuvre auprès de laquelle on a beaucoup à apprendre.

Note : 4,5/6

jeudi 2 mai 2013

PINK FLOYD The Final Cut (1983)

Pink Floyd - The Final Cut
Pop-Rock (Grande-Bretagne)


En principe, The Final Cut devait être une B.O. de The Wall, nommée "Spare Bricks", et contenant des titres nouveaux ou retravaillés pour coexister davantage avec la narration. Mais la guerre des Malouines pousse Roger Waters à changer son fusil d’épaule pour écrire un disque conceptuel sur le conflit, avec des titres tout frais.

Il s’agit aussi et bien sûr du dernier disque de PF avec Waters, symbolisant l’apex de sa prise de pouvoir. C’est presque « son » disque, les autres musiciens étant quasiment assimilés à du personnel de session… Il présente aussi, plus que tout autre album, les tensions au sein du groupe, et leur aboutissement. De mon côté, ce fut un plaisir au premier abord de le réécouter. J’ai un rapport personnel avec ce disque, certes très relatif, mais qui me rappelle brièvement les débuts de ma période universitaire.

The Final Cut reste sur certains plans le petit frère de The Wall, notamment pour l'aspect conceptuel, le son & la dynamique « cinématographique », voire de story telling. On retrouve également un univers sombre, tournant évidemment autour des choix thématiques et de l’inspiration musicale de Waters. Au niveau des instrumentations, le groupe fait appel à une section orchestrale, donnant un côté plus solennel ou emphatique à certains titres.

Pourtant, The Final Cut se montre bien plus introspectif et intime que son prédécesseur, même si certains passages se veulent assurément grandiloquents. En contrepartie il n'aura pas de charisme détonnant ou de véritable envergure. S’il est marqué par un songwriting un peu léger, voire un peu invisible, il s'écoute relativement bien ; on s'y installe assez aisément, même si aucune chanson ne casse véritablement des briques.

Je note tout de même parmi les meilleurs moments : ‘Your Possible Past’, ‘One of the Few’ ou encore ‘Paranoid Eyes’... peut-être le pont de ‘Not Now John’ aussi. En revanche, ‘Get Your Filthy Hands of My Desert’ et ‘When the Tiger Broke Free’, voire ‘The Post War Dream’ en introduction, demeurent des échecs cuisants, sonnant de manière un peu mielleuse et datée.

Pour aimer ce disque, doit-on nécessairement partager les mêmes vues sur les Malouines ? Non. Doit-on apprécier la thématique de la guerre associée à des chansons ? Fort possible. Doit-on aimer la personnalité artistique de Waters ? Vraisemblablement. Pour ma part, j’apprécie par moments l’atmosphère personnelle et mélancolique de l’ensemble, surannée et cotonneuse, formant un tout cohérent. L’aspect un peu pompeux et le simplisme de l’écriture, avec lequel il entre étrangement en contraste, affaiblissent néanmoins très fortement ce disque, qui restera dans l’ombre des autres œuvres du groupe.

Note : 3+/6

mercredi 1 mai 2013

PINK FLOYD The Wall (1979)

Pink Floyd - The Wall
Pop-Rock/Concept (Grande-Bretagne)


The Wall reste sans doute l’un des disques conceptuels les plus connus dans l’histoire du rock, si ce n’est le plus réputé. On lui voue un véritable culte, et il assoie toujours davantage la popularité de Pink Floyd, comme son envergure.

Ce double album s’insère dans un dispositif en trois volets, comportant aussi une tournée grandiloquente, dans laquelle les musiciens construisent un mur sur scène pour les séparer du public, et le célèbre film sorti en 1982, réalisé par Alan Parker. Ce long métrage garde cependant une allure plutôt sinistre et a un peu mal vieilli. Mais, à l’instar du disque dont il est l’illustration, cela variera beaucoup selon les gens.

Beaucoup aura été dit sur The Wall en tout cas. Certaines théories à son égard peuvent se contredire radicalement tout en gardant une certaine pertinence.

Si je ne le place pas sur un piédestal, force est d’y constater la présence d’un certain « souffle » ; The Wall reste un disque de rêveur désabusé, à la poursuite nostalgique du passé. "The dream is gone", dit la chanson… Mais j’admets tout de même que la construction de son aura s’est faite davantage autour du disque.

Globalement, l’album The Wall présente pour moi deux défauts majeurs :
.les thématiques, un peu égocentriques et misérabilistes. Retracer de façon imagée les déboires de Roger Waters peut détourner l’intérêt de l’auditeur. Grossi par l’effet de loupe de la popularité, l’ensemble fini par sembler trop mégalo. Cela étant, on peut aussi s’y reconnaître d’une façon ou d’une autre.
.La faiblesse de trop nombreux titres. The Wall aurait gagné à être un disque plus simple, quitte à chambouler le concept et l'identité de l'album tel qu'on les connaît. Tailler davantage dans le roc aurait été salutaire pour rendre le disque plus dense et percutant (tournant dès lors autour de ses face A et C actuelles).

Mais ce serait injuste de passer outre les meilleurs moments, judicieux à plus d’un titre. Rétrospectifs et mélancoliques, ‘The Thin Ice’ et ‘Mother’ ressemblent à ces comptines d’artistes absorbés par leur passé. Cette tonalité désenchantée se retrouve aussi dans l’aérien ‘Comfortably Numb’, et son solo de guitare mythique. Enfin, je retiens surtout le bon enchaînement formé par ‘Hey You’ (marqué par sa très belle section middle), d’‘Is There Anybody Out There?’ plus atmosphérique, et de ‘Nobody Home’ plus intimiste. Un des climax de l’album à mon sens.

Dans l’ensemble, The Wall aurait gagné à être amélioré, sur le fond et sur la forme. Il apporte néanmoins de nouveaux morceaux solides pour le répertoire du Floyd, et une autre dimension en termes d’ambiances. Honni ou vénéré, The Wall reste un disque ambivalent ; certains s’y retrouveront, tandis que d’autres y seront insensibles, comme… face à un mur.

Note : 4-/6

jeudi 18 avril 2013

PINK FLOYD Animals (1977)

Pink Floyd - Animals
Progressif/Expérimental (Grande-Bretagne)


Animals est un peu la contre-attaque au punk, ou au moins, son vaccin. Plus rigide et moderne dans les sonorités, plus agressif et menaçant dans l’interprétation, le Pink Floyd version trio montre les dents. Mais le groupe garde ses vues progressives, en s’immergeant ici dans trois longs morceaux. Au moment où Roger Waters met plus que jamais en pratique sa domination sur la formation, Animals est un pari artistique globalement réussi, atypique, et souvent oublié par l’histoire.

Derrière une musique davantage contemporaine, se trame la fable d’Animals. Les cochons bourgeois, les chiens arrivistes, et les moutons suiveurs… une forme de relecture détournée de La ferme des animaux de George Orwell. Cochons préfabriqués, chiens artificiels, moutons synthétiques… Chaque animal est représenté dans un long morceau, dans lesquels on peut entendre parfois leurs cris étouffés et tordus.

Dans cette atmosphère industrielle, sombre et froide, surgit à mon sens l’un des meilleurs morceaux du Floyd, si ce n’est le plus grand : ‘Dogs’, écrit par Waters & Gilmour. Claviers futuristes, guitares et percussions cliniques, mélodies insidieuses… Derrière ces divers atouts ‘Dogs’ incarne pourtant une forme de décrépitude, de délabrement moribond. Cette sensation se poursuit notamment dans sa section middle, complètement ambiante et hypnotique, comme un étrange voyage intérieur… ‘Dogs’ est la réussite d’Animals, grandement maîtrisé sur tous les plans, s’affirmant comme morceau total.

Ce titre magistral a donc de quoi faire de l’ombre aux deux autres grandes pièces du disque : ‘Pigs (Three Different Ones)’, pas réputé pour être le plus fameux, et ‘Sheep’, avec ses fausses allures de classique. On sent davantage l’influence de Waters sur ces morceaux, qu’il fait siens. De plus, ils participent pleinement à l’atmosphère globale, et poursuivent le concept en filant deux nouvelles métaphores musicales. En termes d’écriture, ‘Pigs’ est un peu plus maladroit dans sa mélodie, mais mise davantage sur ses expériences sonores. Quant à ‘Sheep’, il semble plus en verve et dynamique, pulsé par ses guitares énergétiques.

Au final, on ne sait pas bien si Animals ressemble à un disque de Pink Floyd. D’un côté, il reste toujours dans une veine psyché/prog/expérimental, pour ses structures et instrumentations. D’un autre côté, le groupe semble toujours plus se dissoudre, pressé dans la main de fer de Waters. Mais globalement, Pink Floyd garde cette dynamique qui le fait se métamorphoser constamment. Et c’est peut-être justement le fond de son identité. Après tout, “There is nothing so stable as change”, comme dirait l’autre…

Note : 4,5/6

mercredi 17 avril 2013

PINK FLOYD Wish You Were Here (1975)

Pink Floyd - Wish You Were Here
Progressif (Grande-Bretagne)


Le réputé Wish You Were Here reste probablement le disque le plus progressif du Floyd. Non dans le sens « expérimental », mais au niveau de son allure générale, de sa dynamique, de ses influences et de sa construction. Il semble aussi s’insérer dans une tradition de prog-rock typiquement britannique. Wish You Were Here est un nouveau succès dans les ventes, mais avant tout un disque dans lequel les membres du Floyd semblent se retrouver, une dernière fois, comme pour un « instant limite ». Après le succès et la gloire, avant des conflits et de nouvelles séparations.

La thématique de l’absence est prégnante. Et c’est précisément pourquoi la présence de Syd Barrett semble planer autour de ce disque, comme une ombre... Comme un spectre qui finalement s’incarna ; pendant l’enregistrement de l’emblématique ‘Shine On You Crazy Diamond’ qui lui est dédié, le Syd lui-même apparut brièvement en studio. Obèse et déprimé, le crâne rasé, l’ancienne figure de proue Floydienne fut difficilement reconnue par les membres du groupe, émus et médusés.

Hormis le succès commercial, Wish You Were Here partage un autre point commun avec The Dark Side of the Moon : cette forme de pureté qui en émerge au premier « regard auditif », et qui peut aussi rendre l’ensemble un peu fade par moments. C’est là toute l’ambiguïté de ces deux disques si prisés. De plus, Pink Floyd poursuit également ses expérimentations synthétiques, certes plus timides mais toujours bien intégrées, assurant une continuité avec le disque précédent. Enfin, on pourrait ajouter un dernier atome crochu : la critique de l’appât du gain (plus précisément dans l’industrie musicale, avec les morceaux ‘Welcome to the Machine’ & ‘Have A Cigar’), déjà évoquée plus généralement dans le titre ‘Money’, et que l’on retrouvera également dans l’album Animals. La thématique n’est guère originale, peut-être hypocrite également, mais là n’est pas la question.

En termes d’interprétation, la célébration d’un songwriting léger et en apesanteur nous offre le mythique morceau d’ouverture : ‘Shine On You Crazy Diamond’. J’adore l’intro, aérienne, tout en ne décollant jamais vraiment, de façon un peu équivoque. On sent que quelque chose se prépare, l’ensemble étant très bien amené. La mélodie et le son des guitares, doucement saturées, sonnent très british, Pink Floyd proposant une pop progressive céleste très agréable, planante et prenante, personnalisée par ses claviers hors du temps.

‘Shine On You Crazy Diamond’ ouvre et ferme le disque. Entre ses deux parties, la plus belle réussite reste à mon ses ‘Welcome to the Machine’ ; une mélodie plaintive, une ambiance plus oppressante. ‘Have A Cigar’ reste plus convenu, un rock propre et honnête, quoiqu’un peu nargueur tout de même. Quant au célèbre morceau-titre, il s’agit sûrement d’une jolie ballade épurée, même si je n’y ai jamais vraiment perçu la force qu’on lui reconnaît généralement.

Wish You Were Here garde bien l’allure d’un monument musical. Homogène, impressionnant à bien des égards, cultivant une esthétique singulière et influente. Une réelle personnalité artistique, incarnée par une interprétation sans faille. Sa musique résonne comme une présence un peu impalpable, faisant un avec le concept même qui s’y déploie. Wish You Were Here est une réussite notable, même s’il lui manque parfois une force supplémentaire pour atteindre les sommets.

Note : 4,5/6