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dimanche 5 janvier 2014

MAGMA Kobaïa (Magma) (1970)

Magma - Kobaïa
Zeuhl / Jazz-rock (France)


On parle beaucoup de voyages musicaux et imaginaires dans ce blog. Avec le concept de Kobaïa, premier album de Magma, l’image n’est vraiment pas volée… Christian Vander et son équipage nous proposent en effet un pèlerinage pas comme les autres, en direction… de la planète Kobaïa. Loin de la Terre, de ses soucis comme de ses catastrophes. Alors, prêt pour le grand saut ?

Pour cette excursion spirituelle, on vous fera grâce d’une connaissance parfaite du kobaïen, langue chantée et construite par Vander, habillant les morceaux du groupe. Ces derniers forment avec cet étrange vocabulaire le Zeuhl, genre musical atypique et cri libérateur : un mélange de rock jazzy et sauvage, sombre et belliqueux, d’improvisation expérimentale et de chant choral halluciné, ce dernier servant bien souvent d’assise à l’ensemble… Certes, avec Kobaïa le genre n’en est qu’à ses balbutiements et atteindra son accomplissement avec une œuvre comme Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh, très différente de l’œuvre ici présentée, comme nous le verrons.

Kobaïa scelle la naissance d’un groupe, mais reste surtout la renaissance d’un leader : Christian Vander, le père de Magma. Batteur de renom, chanteur et bassiste, Vander a créé la bête à son retour en France, après avoir intensément déprimé en Italie, pendant deux ans. La cause de sa grande dépression ? La mort de John Coltrane en 1967. Le décès de cette figure si fondamentale pour le jazz était véritablement synonyme de désespoir pour Vander. Mais une illumination d’un soir à Turin allait éveiller progressivement le volcan Magma, groupe-concept, aventure artistique régénératrice. Continuer après Coltrane. En faisant autre chose, en toute liberté.

Produit par Laurent Thibault (bassiste mais également multi-instrumentiste), Kobaïa est un imposant double disque de révolté, un peu illuminé et dérangé, entouré d’une aura utopique et quasi-religieuse. Mélange de spontanéité brute et d’intellectualisme inné, cette œuvre affirme pleinement sa volonté d’expérimenter en musique de façon inédite et de développer un concept/story marquant, venant de l’« intérieur ». Et puis surtout, Magma met en avant une identité forte, par son style et par son origine, européenne/française, alors soumise (un peu légitimement certes…) à l’hégémonie artistique anglo-saxonne.

Kobaïa regorge de morceaux majeurs : le long titre d’ouverture ‘Kobaïa’ est très stimulant, grâce à ses sections cuivrées, parfois hirsutes, et à sa seconde partie, gardant en elle une forme de tension palpable. J’aime beaucoup également ‘Sohia’, mon titre fétiche, pour ses impressions mélancoliques. Par ailleurs, le jazz chaleureux que l’on rencontre parfois dans ‘Aina’ et ‘Sckxyss’ n’est pas sans rappeler les compères britons de Soft Machine... L’ensemble des titres véhicule quant à lui une forme d’énergie électrique, tout en créant des climats parfois assez anxiogènes.

La planète Kobaïa est l’espace des possibles artistiques. Pourtant, devant l’austérité parfois un peu lugubre de l’œuvre, beaucoup pourraient rester à quai (surtout pour le second disque). La faute à son côté scabreux, longuet et un peu abrupt, écrasant voire étouffant. Mais l’inventivité et la qualité de morceaux stratégiques légitiment pleinement l’intérêt de ce premier album énergique, échevelé et sinueux, ambitieux et diablement contemporain. Un premier pas dans une discographie abondante, réunion de musiques vivantes, entre rock progressif périlleux et jazz électrique téméraire.

Note : 4,5/6

Morceaux fétiches : ‘Kobaïa’ & ‘Sohia’

samedi 29 juin 2013

Frank ZAPPA & THE MOTHERS OF INVENTION Weasels Ripped My Flesh (1970)

Frank Zappa - Weasels Ripped My Flesh
Jazz Rock Free & Expérimental / Fusion (U.S.A.)


À chaque écoute de Weasels Ripped My Flesh, l’impression d’intégrer le système Zappa nous gagne. Un système, certes, qui n’en est pas vraiment un. Une musique faite de couloirs, de vestibules, d’espaces musicaux et temporels nous envoyant souvent vers d’autres contrées de sa discographie.

Derrière ces impressions morcelées, se cache pourtant une direction globale : héritage de la première version des Mothers, Weasels Ripped My Flesh suit la logique de son prédécesseur, Burnt Weeny Sandwich. Une relique des travaux passés, avant les changements de line up à venir. Le tout, animé parfois par certains réflexes d'Uncle Meat, point d'ancrage de cette période discographique fin sixties.

Weasels Ripped My Flesh tourne autour d’une alternance live/studio, donnant vie au disque d’une façon si particulière. Ainsi, aux côtés des bandes studio qui font surface, des extraits de concert provenant de la décennie tout juste écoulée sont retravaillés pour l’occasion ; on retrouve alors dans ces derniers une dualité entre l’improvisation live et brute, et les efforts d’arrangements en aval.

Stylistiquement, l’album présente un jazz-rock effervescent, en liberté, mais toujours malmené, pouvant paraître hermétique de prime abord, voire un peu hostile. Néanmoins, on se laisse bien volontiers attiré dans ses filets ('Toads of the Short Forest', 'The Eric Dolphy Memorial Barbecue', 'Oh No'/'The Orange County Lumber Truck'...). Un humoristique pot-pourri de l’intérieur, mettant toujours en scène ces cuivres hirsutes, ces voix dérangées et ces guitares fantasques, soutenus par des parties rythmiques déboussolantes.

Agression directe ou avant-gardisme mûrement établi ? Weasels Ripped My Flesh semble aller dans tous les sens, mais tout en gardant une seule et même signification : l’identité multi facette de Zappa, dont l’œuvre représente des maillages musicaux toujours plus déroutants.

Note : 5/6

samedi 18 mai 2013

Syd BARRETT The Madcap Laughs (1970)

Syd Barrett - The Madcap Laughs
Folk/Psychédélisme (Grande-Bretagne)


Deux ans après l’aventure Pink Floyd sort The Madcap Laughs, l’œuvre d’un artiste là où on ne l’attendait pas. Dans les esprits de Syd Barrett, l’expérimental de Piper… semble s’être tari. Un folk sombre et intime, ourdi par un songwriter un peu isolé dans ses pensées psychédéliques : voilà à quoi ressemble le rire de l’« écervelé ».

Nous sommes bien en 1970. Le temps est toujours aux symphonies expérimentales. Ailleurs, mais pas ici. Syd Barrett nous livre des morceaux crus et nus, des chansons à la dérive, coupées du monde. D’apparence simpliste, ces compositions présentent une certaine maturité, au sein d’un disque un peu dérangé, un peu dérangeant.

« Isolé dans ses pensées », mais accompagné dans la production du disque. Syd est épaulé par ses ex-frères d’armes David Gilmour et Roger Waters, pour une moitié de l’œuvre ; et par Malcom Jones (Harvest Records) pour l’autre. Au final, la dualité de ces différentes sessions n’apporte pas vraiment de schizophrénie à l’ensemble... Par ailleurs, au niveau de l’accompagnement, notons la présence de Robert Wyatt, Hugh Hopper et Mike Ratledge de Soft Machine (eh oui), jouant sur deux morceaux : ‘No Good Trying’ et ‘Love you’.

Bizarrement, je ne trouve pas la musique de Syd spécialement attachante. C’est un argument parfois utilisé pour garder un regard bienveillant et clément sur une œuvre. Ici, j’ai plutôt l’impression de déceler une vraie force. Piégé par leur allure désinvolte et facile, je n’avais pas accordé beaucoup de crédit à ces chansons au départ. Et pourtant…

Au fil des écoutes, on semble avoir devant soi une collection de titres en avance sur leur temps, formant presque un guide d’écriture pour un folk psyché, dépouillé et un peu abîmé, sec et radical. Derrière ces morceaux opaques se cache pourtant une forme d’universalité. Prenez votre guitare, et exprimez-vous : c’est peut-être ça qui résonne à l’écoute de ces petites pièces (dé)composées, d’une monotonie trompeuse.

Les chansons sont là. ‘No Good Trying’ reste à mon sens le meilleur morceau du disque, avec sa mélodie légèrement chaotique, viciée et implacable. Plus introspectifs, on note bien sûr l’effrayant ‘Dark Globe’, emblématique et personnel... et dans une veine toujours inquiétante, ‘Golden Hair’ et ‘Long Gone’. Parmi les morceaux symboliques, on ne saurait oublier ‘Octopus’, même si je n’en fais pas vraiment un des atouts de l’œuvre, étrangement. Enfin, j’aimerais aussi citer les différentes dynamiques d’écriture de ‘No Man’s Land’, ‘Feel’ et ‘Late Night’, attractives à plus d’un titre.

Globalement, The Madcap Laughs ne ressemble pas un chef d’œuvre, ni à un disque révolutionnaire, ou parfaitement abouti. Il a aussi ses talons d’Achille, sa naïveté, qui pour beaucoup seront des points forts. De mon côté, j’y vois plutôt un appel visionnaire et surtout, une œuvre auprès de laquelle on a beaucoup à apprendre.

Note : 4,5/6

samedi 30 mars 2013

PINK FLOYD Atom Heart Mother (1970)

Pink Floyd - Atom Heart Mother
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Pink Floyd entame sa mue progressive. Du prog-rock au sens symphonique du terme. Le morceau-titre est une longue épopée culte de près de 24 minutes (presque le maximum pour une face de 33 tours), complètement dans l’esprit du genre ; sont ici assemblés plusieurs mouvements un peu épiques, un peu inquiétants, un peu majestueux, un peu pompeux aussi parfois… Des chœurs, une mélodie de sirène, du Hammond à gogo, et puis bien sûr ce thème repris en fanfare… Ron Geesin, de sa patte avant-gardiste coécrit la pièce avec le Floyd, lui apportant entre autre son expertise dans l’enregistrement. Ressemblant parfois plus à un tour de force qu’à un pur moment de plaisir, le morceau ‘Atom Heart Mother’ n’en demeure pas moins une pièce d’envergure dans l’histoire du Floyd.

Il est d’ailleurs étonnant de voir comment Pink Floyd est à l’image du genre qui le comprend : des racines psychédéliques à l’origine d’un rock progressif structuré et imposant. Aussi, ils présentent ici une longue compo précédant d’autres plus courtes, comme d’autres disques progressifs d’époque ou à venir… Face aux « concurrents » allemands, le Floyd peut sembler plus timoré et naïf, et moins impressionnant. Mais le mélange flagrant des genres, et la personnalité qui se dessine derrière ses transformations et ses jeux d’apparences en font un acteur majeur de la scène rock expérimental, ajoutant sans cesse de nouveaux atouts, promesses et compromis, à sa discographie.

Il y a ces racines que l’on n’oublie pas, celles d’un été ensoleillé, celui de ‘Summer ‘68’, dont la mélodie de cuivre irradie encore les pensées... Cette lumière centrale vient de Rick Wright. La construction est maligne, fluide, les arrangements précis, et le grain de diverses sonorités nous plongent irrémédiablement dans les seventies… Ces cuivres flamboyants et rutilants donnent une véritable identité au morceau. Un chef d’œuvre miniature pour le coup, et un des meilleurs morceaux du Floyd à n’en pas douter.

Je suis plus circonspect sur le songwriting léger d’‘If’ et du très britannique ‘Fat Old Sun’ qui complètent le disque davantage qu’ils ne le transcendent. Ils parviennent cependant à apporter un souffle particulier, tout en offrant des visages et des virages musicaux différents. Des visages car au final trois membres du groupe apporte chacun sa chanson, la meilleure restant celle de Wright. La formule d’Ummagumma est donc reprise dans un Atom Heart Mother décousu, même si un (très léger) soupçon de cohésion fait parfois son apparition.

Et puis, en guise de clôture, le très bon ‘Alan's Psychedelic Breakfast’, petit-déjeuner contemporain sous fond de bruitages réalistes, précis et concrets (cafetière, cuisson, gouttes d’eau, et craquages d’allumettes…) Pour info, Alan n’est qu’autre qu’Alan Stiles, roadie du groupe… Et de ce festin sonore, je retiens surtout son départ relax et cette section onirique vers 9:50, bien dans l’air du temps. Ces passages font à mon sens de ce morceau un autre atout de l’opus. À coup d’orgue Hammond et de guitares seventies, cette composition alambiquée assoit un peu plus Pink Floyd dans son époque, comme aventuriers avant-gardistes, conservant toutefois un esprit rock.

Atom Heart Mother rappelle quelques éléments du passé : le songwriting folk/acoustique de certains passages d’Ummagumma, la volonté de réaliser une musique concrète, l’écriture individuelle de certains titres, et l’absence de véritable capitaine à bord. Il reste cependant une nouvelle avancée, à défaut de véritable rupture, apportant un morceau-titre imposant et deux autres chapitres majeurs dans l’histoire du groupe (‘Summer ‘68’ surtout, et ‘Alan’s Psychedelic Breakfast’). Ces nouveautés placent irrémédiablement le Floyd dans une dynamique davantage progressive, toujours imprégnée de l’esprit psychédélique, dans laquelle elle plonge ses racines et trouve sans cesse des ressources.

Note : 5/6

mercredi 26 décembre 2012

POPOL VUH Affenstunde (1970)

Popol Vuh - Affenstunde
Krautrock (Allemagne)


Popol Vuh... un détour majeur pour aborder la musique allemande à la genèse des seventies. Tout à fait dans les cordes des adeptes de Tangerine Dream ou de Klaus Schulze, cette formation emmenée par l’illustre Florian Fricke, le voyageur mystique, aura un impact historique certain. Popol Vuh s'affirme comme l'un des pionniers de la méditation électronique teutonne.

La première période du groupe se compose de deux disques : Affenstunde et le classique In den Gärten Pharaos, deux album dans la veine kraut même si le second s’en éloigne pour faire émerger une certaine approche, une certaine sensibilité autour du sacré. Le line up est constitué de deux autres personnes entourant Fricke l’artificier du grand Moog : Frank Fiedler (aux synthétiseurs) et Holger Trülzsch (aux percussions).

Avec Hosianna Mantra, Florian Fricke jouera avec d’autres musiciens pour élaborer une musique de chambre, subtile et délicate, dans une dynamique new age et de conciliation des horizons géographiques, et des cultures mystiques et religieuses. D'ailleurs, Popol Vuh ressemble au groupe par excellence répondant au concept d’Exil progressif, avec ces voyages personnels, ces fusions de styles, de cultures, de religions, ces mouvements géographiques sur la cartographie des cultures musicales. La réconciliation des genres et des cultures dans une paix qui n’est rien d’autre que l’appel progressif du sacré.

Affenstunde, ambiant et spatial, reste le plus kraut-ien, probablement. Une dynamique d’une B.O., très mystique aussi… « L’heure du singe » s’intègre bien à la destructuration du rapport spatio-temporel de l’auditeur ; la musique ornemente l’espace d’écoute, lui apporte une ambiance générale, et met aussi elle-même en scène une configuration spatiale de sons et d’instruments dans lequel s’engouffre l’auditeur, créant son espace géométrique imaginaire. Le temps semble suspendu, sans variations brutales, et les compositions se distendent, frôlant les 20 minutes. Enfin, toute la thématique futuriste donne une nouvelle dimension à cette notion de temps si particulière dans la kosmische Musik.

Le disque se décompose en deux grands morceaux très minimalistes et lunaires, même si le premier, ‘Ich Mache einen Spiegel’, se subdivise en trois mouvements distincts : un premier ambiant et futuriste ; un deuxième davantage axé autour d’une danse tribale de percussions ; et un troisième de nouveau plus ambiant, dans lequel on continue d’écouter sa respiration sourde et magnétique. L’univers apparaît à la fois comme un panorama inquiétant et hostile, et une invitation à la méditation.

Le second morceau, portant le titre du disque, passe un peu plus à l’offensive avec ses crépitements, grincements, ondulations... L’émergence d’un chaos dans lequel nous errons, contemplant son relief, ses sommets glacés et ses abîmes entrouverts. La composition procède ensuite à une accalmie, avec ses claviers circulaires et cette petite mélodie vagabondant au milieu de nulle part, les percussions survenant parfois, telles des vagues lentes et discrètes.

Affenstunde est une première pierre à l’édifice, les bases pour le groupe comme pour le genre krautrock, même si l’objectif sera ensuite de s’en éloigner toujours un peu plus. L’usage du Moog, la décomposition de l’œuvre en deux grandes phases, et la création de panoramas d’époque, font d’Affenstunde un disque à découvrir pour approfondir toujours un peu plus sa connaissance musicale et historique de l’essence cosmique allemande.

Note : 4,5/6

lundi 23 avril 2012

SOFT MACHINE Third (1970)

The Soft Machine - Third
Canterbury / Jazz Prog / Expérimental (Angleterre)


Soft Machine avait commencé à nous habituer à des morceaux plutôt courts, voire très brefs, sous forme de subdivisions éparpillées dans des albums de longueur raisonnable. Avec Third, le groupe nous laisse avec un disque gargantuesque de quatre morceaux d’une vingtaine de minutes chacun. Le résultat est particulièrement imposant. Avec Third, Soft Machine tient son classique et l’une des œuvres les plus importantes de l’époque et du genre.

Plusieurs sections alambiquées sont reliées par la magie du collage, ce qui donne un aspect patchwork plutôt intrigant. Les débats sur la production sont à mon sens ici superflu, les edits réalisés donnant finalement un charme intemporel et un halo supplémentaires à l’opus. Le groupe décide de se rapprocher encore un peu plus du jazz en restant expérimental (notamment à travers l’influence du minimalisme électronique de Terry Riley). Les musiciens engagés confirment cette option jazzy ; le trio explosif s’entoure d’Elton Dean (saxophone alto et saxello), Nick Evans (trombone), Jimmy Hastings (flûte et clarinette basse), et également de Lyn Dobson (flûte et saxophone soprano). Ajoutons aussi pour compléter l’équipe la présence de Rab Spall, au violon.

.Acte I, ‘Facelift’, livre de Hugh Hopper. Enregistré live, par bribes, et retravaillé en studio. Il se découpe en plusieurs sections offrant parfois des climats assez différents. Le King Crimson de ‘21st Century Schizoid Man’ n’est pas toujours très loin, notamment pour l’agitation musicale des instruments qui semblent caqueter dans une cacophonie fiévreuse. L’orgue de Mike Ratledge est volcanique et se livre à des soli pleins d’étincelles, se mariant bien avec les déchaînements de sax d’Elton Dean. ‘Facelift’, déjà très expérimental, demeure un premier moment majeur.

.Acte II, ‘Slightly All the Time’, livre d’Elton Dean, écrit par Mike Ratledge. Ici nous nous trouvons devant un jazz lyrique et mélodique, aux abords plus chaleureux. Le morceau semble se dérouler comme un flux de conscience brûlant et radieux, me rappelant d’ailleurs divers souvenirs. Les mélodies sont sublimes, rêveuses... Du très grand art. Pour plus de précisions sur les subdivisions de cette composition, je renvoie vers ce paragraphe de wikipedia.

.Acte III, ‘Moon in June’, livre de Robert Wyatt. Le morceau le plus emblématique du disque, mais un des moins jazzy. Ici on est carrément dans le monde du musicien, dans sa psyché, face à son testament artistique au sein de la machine molle (et le dernier morceau avec textes du groupe si je ne m’abuse). La structure, les alliages de sons et d’ambiances différentes (venant de chansons de Wyatt plus anciennes), tout comme l’univers qui en émerge sont les atouts principaux de la composition (j’apprécie également beaucoup la mélodie enivrante à 7:08). La fin du titre devient même davantage métaphysique, la voix rappelant celle d’un singe voguant vers les cieux. Monkey gone to heaven… Le chant pour des adieux prochains, venant d’un musicien hors pair au sein d’un titre (quasiment) interprété par lui seul.

.Acte IV, ‘Out-Bloody-Rageous’, livre de Mike Ratledge. Plus proche de la musique sérielle, très expérimental, axé sur le travail des bandes et des boucles… Une forme d’alternance s’installe entre nappes liquides et ambiantes, et sections jazz soyeuses et intenses... À noter aussi une intrusion de piano très judicieuse, à laquelle se joignent des envolées de sax, baignant dans atmosphères hypnotiques. Magique et magistral. Un des morceaux les plus troublants et méditatifs du groupe, un des plus lumineux aussi, et un de mes favoris.

On avait déjà entrevu les secrets du style Canterbury, dérivé d’une école, à la fois polymorphe, décentré géographiquement (tous ses artistes ne viennent pas de Canterbury), mais gardant un dénominateur commun pour tous ces musiciens : cette magie de l’improvisation et de ces harmonies lumineuses, libres et parfois cuivrées qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, le tout mêlé à une forme d’esprit pop. Ici, au-delà de toutes les classifications, nous tenons là un disque majeur, une référence absolue dans les expérimentations modernes, émotives et riches, avec toujours en ligne de mire une certaine exemplarité et une grande liberté dans la composition et l’interprétation. Une pure merveille.

Note : 6/6

mercredi 7 mars 2012

NICO Desertshore (1970)

Nico - Desertshore
Expérimental / Avant-garde (Allemagne)


Il est intrigant de chroniquer dans un même mouvement Ash Ra Tempel, Tim Buckley et Nico. Ce n’était pas fait exprès au départ, mais au fil des nouvelles écoutes je vois des points communs entre ces artistes, aussi différents soient-ils. Ils ressemblent tous à des prophètes, chantent parfois au bord de l’incantation, et créent un univers quasi-mystique et allégorique. Tim Buckley et Nico sont liés notamment par le label Elektra (Tim Buckley reste par ailleurs assez réfractaire à l’univers warholien)… Ash Ra Tempel et Nico alimentent véritablement un climat et une identité germaniques… Tim Buckley et Ash Ra Tempel développent parfois un psychédélisme acide… Et puis bien sûr, les trois ont des vues avant-gardistes et expérimentales, et c’est bien pour cela qu’ils sont chroniqués en ces lieux.

Il est donc temps de se plonger dans Desertshore, notre destination. Avec The Marble Index Nico avait le style, il lui restait désormais à aller plus loin, en termes de qualité et de personnalisation de sa musique. Nico suit ici le même chemin que sur The Marble Index, toujours avec John Cale, compagnon de route très précieux à la production et derrière de nombreux instruments. On retrouve encore cette poésie des profondeurs, ces psaumes et litanies venus d’ailleurs, ce chant funeste, rude et monotone… cette forme de célébration spectrale et désenchantée, comme sur l’emblématique ‘Janitor of Lunacy’. Desertshore consacre ici le règne d’une musique ascétique et sépulcrale, lorgnant vers des horizons néo-classiques, mais happée par une influence médiévale, entrant dès lors dans le carrefour des époques.

Il y a pourtant des percées de lumière sur ce disque, certes toutes relatives. En fait, je le trouve moins agoraphobe que le précédent. Si ‘Abschied’ et ‘Mütterlein’ correspondent aux moments menaçants du disque, aidés par cet harmonium dépouillé, le très beau ‘Afraid’, avec son piano délicat et ses cordes désuètes, reste un peu le rayon lumineux de l’œuvre, aussi mélancolique soit-il. ‘Le petit chevalier’, chantonné par son fils, est également un moment étrange et naïf, presque vital, émergeant de manière contrastée au sein d’un univers infini et dévasté. Comme le disque précédent, Desertshore entretient en effet une forme de vertige par rapport aux panoramas sonores désolés et post-apocalyptiques de sa musique.

Le disque est aussi en relation concrète avec l’image. Encore une fois, il y a un lien avec le cinéma, et plus précisément celui de Philippe Garrel ; le suprême ‘The Falconer’ accompagne Le lit de la vierge et ‘Abschied’ & ‘Mütterlein’ La cicatrice intérieure. La pochette présente d’ailleurs une image de ce film, dans lequel Nico et son fils Ari voguent à travers l’Egypte et l’Islande. Ces deux pays très différents sont intéressants à relever, puisqu’ils symbolisent, en extrapolant, l’universalité et/ou la pluralité des espaces pouvant être évoqués dans la musique de l’album, qui marque dès lors un pas de plus dans le rapport son-image.

Mais plus simplement, Desertshore est un disque hanté, habité, unique et fondateur. Comme The Marble Index, il permet à Nico de devenir un peu malgré elle la muse de tout un courant gothique. Et surtout, avec ce troisième opus, l’héroïne tient son œuvre intime et lyrique, son classique de poésie musicale.

Note : 5,5/6

vendredi 2 mars 2012

KRAFTWERK Kraftwerk (1970)

Kraftwerk - Kraftwerk
Expérimental / Minimalisme (Allemagne)


La première période de Kraftwerk reste assez méconnue. Elle se compose de trois disques expérimentaux (Kraftwerk 1 & 2, Ralf und Florian) et constitue l’« archéologie » de la discographie du groupe, comme le dénote Florian Schneider, l’une des deux têtes pensantes de la formation, avec Ralf Hütter. Ici, on est encore loin de leurs Robot Musik / Volksmusik qui ont fait les lettres de noblesse du groupe et ont inspiré la scène électronique comme la new wave plus que tout. Mais l'on retrouve déjà un minimalisme chirurgical, et un esprit typiquement allemand. Kraftwerk, comme beaucoup de groupes germains, a su donner ou compléter fortement l’identité musicale de son pays. Économie de sons, économie de mouvements, économie de sentiments, le premier album de Kraftwerk présente une authentique liberté de composition et d’exécution.

Ralf Hütter & Florian Schneider créent ici une musique avant-gardiste, parfois assez hostile, nihiliste, quasi-scientifique, et gardant ainsi plusieurs ponts avec la musique industrielle à venir ; le disque présente aussi bien les thématiques urbaines et mécaniques, qu'une musique abrupte, aride et minimale, parfois agressive, froide et blanche. De plus, « Kraftwerk » signifie « centrale électrique » et la pochette de ce premier album présente un plot de sécurité ready-made… Nous sommes donc bel et bien devant un album très contemporain.

Au niveau des musiciens, un batteur joue pour chaque face du disque : Andreas Hohmann sur la face A, Klaus Dinger sur la face B (en réalité uniquement sur le dernier morceau du disque). Ce dernier formera avec Michael Rother (venu prêter main forte à Kraftwerk pendant quelques mois après le premier album) le groupe Neu! en 1970, après leur départ de Kraftwerk. À noter enfin la présence de Conrad Plank à la production (il travaillera aussi sur les albums de Neu!, entre autres).

Le disque peut se diviser en 4 mouvements de 8 à 12 minutes, correspondant chacun à des caractères différents bien marqués :
 - ‘Ruckzuck’ garde une prédominance rythmique, motivé par un violon électrique et une flûte un peu maltraîtée, avant de sombrer peu à peu dans une forme d’anarchie expérimentale. On y repère aussi le thème d’ouverture qui sera rappelé par celui du titre ‘Trans Europa Express’, issu de l’album du même nom (sorti en 1977).
 - ‘Stratovarius’ est quant à lui beaucoup plus véhément et bruitiste. Un peu spatial, un peu angoissant, présentant encore des rythmes tenaces mais tout en froissant, déchirant les textures sonores.
 - Après des oscillations de sons gondolées, ‘Megaherz’ se transforme en une belle plage atmosphérique et sereine, réalisée en duo par Schneider et Hütter.
 - Enfin ‘Vom Himmel Hoch’ reste une magnifique trouvaille imitant le son des avions de guerre grâce à leurs synthétiseurs (avec usage massif de l’effet Doppler). Le cœur du morceau révèle par ailleurs un court dialogue burlesque, drôle et ludique, entre synthés-robots. Peut-être un avant-goût de l’avenir…
Dès lors, Kraftwerk a déjà cette propension à imiter des objets réels de notre quotidien ou de notre futur, de façon sémiotique, à travers des sons très évocateurs. On le verra plus tard avec ‘Autobahn’ ou ‘Trans Europa Express’, notamment.

Renié par le groupe, plus que difficile à trouver (n’est plus édité depuis un moment déjà), le premier album de Kraftwerk, petit trésor vieillot, garde pourtant une certaine jeunesse et influença probablement tout un pan de la musique expérimentale et minimale.

Note : 5/6

mardi 28 février 2012

Tim BUCKLEY Lorca (1970)

Tim Buckley - Lorca
Avant-garde / Folk / Jazz / Blues (U.S.A.)


Lorca, du nom du poète espagnol, est un des disques les plus exigeants de Tim Buckley. Difficile d’accès, cet opus expérimental pourra désorienter les fervents admirateurs du folk flamboyant de Goodbye & Hello. Cela étant, il est inconcevable de passer outre l’impulsivité créatrice de l’artiste et de sa volonté d’explorer toujours plus loin l’horizon de la musique. C’est un peu dans ce sens qu’il faut, à mon avis, aborder Lorca. Au contact du jazz et influencé par la musique contemporaine, le disque développe un univers particulier, abstrait et avant-gardiste, parfois hostile, lugubre et menaçant. Une nouvelle narrativité se met en place, sous l’impulsion d’une voix utilisée comme un authentique instrument, ce qui fait l’une des forces majeures de Tim Buckley. Les mélodies semblent s’être fondues dans une dynamique jazzy et parfois dans des gammes chromatiques, donnant la formule d’une nouvelle poésie folk lyrique, à la fois expérimentale et spontanée, et un peu provocante. Nous ne sommes pas loin d’une certaine forme de transe mystique, quasi-tribale. Une vraie présence, d’un nouveau type, se dévoile dans cet album. Le climat est très sec, dépouillé, loin des harmonies de Goodbye & Hello. Ici, guitares nues, orgue et piano électrique, basse et contrebasse accompagnent les incantations vocales de Tim, intenses et romantiques, sous fond de congas. Les morceaux les plus emblématiques de l’œuvre restent bien sûr l’inquiétant et halluciné titre éponyme, ‘Anonymous Proposition’ et ‘Driftin’’, tournant autour de 8-10 minutes. Plus accessibles, ‘I Had A Talk With My Woman’ et ‘Nobody Walkin’’ permettent pour leur part de s’éloigner un moment de ces territoires austères et arides. Mais ces régions sont aussi celles de l’âme de Tim Buckley, mettant en valeur tout l’aspect exalté d’un folk mêlé de blues romantique et de jazz aventureux et minimaliste. Si le disque peut déranger, il n’en demeure pas moins un voyage unique, enflammé et fiévreux, qui vous transportera vers des recoins jusque-là inédits et inexplorés.

Note : 5/6

vendredi 2 juillet 2010

THIRD EAR BAND Third Ear Band (Elements) (1970)

Third Ear Band - Third Ear Band (Elements)
Méditation psychédélique (G.B.)


Une « troisième oreille »… Effectivement, ce disque est une invitation à une méditation intrinsèquement sensorielle à travers quatre morceaux évoquant tour à tour les éléments naturels : air, terre, feu et eau. Une forme de voyage intérieur, parfois apaisant, parfois haletant… et extatique. Une forme de transcendance spirituelle au carrefour de différents mondes artistiques : une musique de chambre psychédélique, ethnique et progressive jouée par un quatuor constitué d’un violon, d’un violoncelle, d’une clarinette et de percussions (tabla).


Ce disque s’insère donc dans un contexte world music et psychédélique mais j’ajouterais à ce sujet qu’il me fait beaucoup penser à certaines directions artistiques que l’on retrouve début 70’s, dans le Krautrock et la Kosmische Musik, par exemple pour les aspects « méditation/contemplation » (Tangerine Dream), « tension/éréthisme » (Klaus Schulze), « ethnique/tribal » (Amon Düül II). On peut cependant signaler que ces critères sont valables chez de nombreux disques psychédéliques en général. En revanche, le morceau ‘Fire’, lors de ses toutes dernières secondes, me donne, et de façon curieuse, l’envie de poser sur ma platine Larks’ Tongues in Aspic des Anglais de King Crimson. Cela étant, cette description musicale du monde qui nous entoure nous porte tout de même plus loin que l’Angleterre et l’Allemagne, et, comme le new age, reste un mélange de voyage spirituel et d’exil géographique (et temporel).


Ainsi, s’agirait-il d’une métaphore de notre rencontre sensorielle avec la nature, ou alors d’un prolongement esthétique de nos organes ? … A moins que cet album éponyme ne s’apparente à une odyssée anagogique, à la rencontre des essences mêmes qui nous entourent, d’une nouvelle façon que nos sens n’avaient pu maîtrisée jusqu’alors. Une transcendance de ces derniers au service d’une beauté musicale absolue, les sens étant progressivement abandonnés, comme dans une forme de catalepsie, laissant entrevoir l’essence primaire et inconditionnée de la nature avec laquelle nous entrons en communion.

Note : 5/6

mercredi 9 décembre 2009

DEEP PURPLE In Rock (1970)

Deep Purple - In Rock
Hard Rock/Heavy Prog (Angleterre)


Avec In Rock, Deep Purple prend une nouvelle dimension. C’est le premier album sous le line up mythique Mark II, comprenant Ritchie Blackmore (guitares) – Ian Paice (batterie) – Jon Lord (claviers), et deux nouveaux venus : le chanteur-hurleur Ian Gillan et le bassiste Roger Glover, deux autres pièces maîtresses permettant de construire la célébrité du Pourpre... La légende est en marche ! L’impétueux In Rock fait figure de premier classique de la formation, et permet à Deep Purple de devenir un groupe de hard rock à proprement parler. C’est aussi une œuvre personnelle, dépourvue des reprises des albums précédents.

On retrouve de véritables dynamiques progressives et en même temps un côté très direct. Cela est bien illustré par le fameux titre d’ouverture, le sonique ‘Speed King’, qui démarre avec fracas avant de se diluer dans des notes de clavier en apesanteur. La fraîcheur et la brutalité de cet hommage au rock and roll se marient bien avec sa structure, ses improvisations et l’alchimie assez sophistiquée entre les différents musiciens. J’ajouterais ainsi que le dialogue des soli de Lord et de Blackmore reste de toute beauté et fait du titre un de mes préférés du groupe. Dès lors, la dualité spontané/alambiqué devient alors un peu un fil conducteur pour l’album… Le morceau ‘Blood Sucker’ en est une nouvelle preuve, même si son côté exubérant peut gêner. Dans le même esprit, les compositions de la face B du disque sont de bonne facture ; on y trouve des mélodies réussies (‘Living Wreck’ par exemple) et des sections instrumentales en incandescence (‘Flight of the Rat’, et ‘Hard Lovin’ Man’ dont les rythmiques saccadées ne doivent vraiment pas déplaire à Steve Harris d’Iron Maiden…) N’oublions pas non plus le single tonique ‘Black Night’ qui se retrouve dans les rééditions de l’album.

Et puis il y a la métamorphose des dix minutes épiques de ‘Child in Time’… la pièce d’anthologie du groupe. Eh bien là, il y a quand même polémique. Personnellement, je ne peux oublier la ressemblance troublante avec ‘Bombay Calling’ de It’s a Beautiful Day, et ce malgré la maîtrise des claviers de Jon Lord, décidément bien inspiré. L’emprunt est trop franc, et honnêtement je pense que le morceau qui en résulte reste donc un peu surestimé. Cependant, n’oublions pas tout : son interprétation globale est évidemment remarquable et la fièvre de l’apex vocal de sa coda fait de ‘Child in Time’ un classique et une authentique performance. Difficile de l’évaluer au final… Véritable chef d’œuvre du rock ou composition copiée et surcotée ? On doit se situer quelque part entre les deux… mais il n’est pas aisé de trancher. D’ailleurs, au risque de m’attirer les foudres de toute part, même le solo ne trouve pas totalement grâce à mes yeux, pourtant si populaire et encensé… enfin, disons que je ne le classe pas au panthéon du genre, même si sa classe est indéniable.

Ces observations font dès lors d'In Rock un disque dual, une œuvre ambivalente, entre fraîcheur et complexité. L’album fait aussi figure de classique sans être véritablement le préféré des admirateurs du groupe. Ainsi, c’est dans ces ambiguïtés que Deep Purple amorce une série captivante de disques fondateurs pour le hard rock mais aussi, d’une façon plus ou moins inconsciente, pour le mouvement progressif.

Note : 4,5/6

dimanche 29 juin 2008

SPIRIT Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus (1970)


Psychédélisme (U.S.A.)

C’est à Los Angeles, berceau de groupes décisifs comme Love et les Doors, que fut créé Spirit, cette formation fondamentale et transcendée par le songwriting haute tenue de Randy California et Jay Ferguson… Avant d’imploser en 1971 et de plonger dans une nouvelle ère, Spirit apporte avec cet incontournable Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus sa propre définition du psychédélisme, plus « électronique » et technique, et encore une fois consubstantielle à une forme de pot-pourri réussi de différents styles : folk, space-rock, rock/pop, avec un background jazz finalement assez effacé. Notons aussi que la musique aventureuse de Spirit ne pourrait se réaliser sans l’usage intéressant d’un outil si particulier : le synthétiseur Moog (écoutez le titre ‘Space Child’…) Si le disque présente une composante expérimentale, notamment axée sur la thématique de la science-fiction, il regorge d’une façon assez étonnante de titres plutôt accrocheurs et assez simples à mémoriser. On pense tout d’abord à l’euphorisant ‘Prelude – Nothin’ To Hide’, à la ballade ‘Nature’s Way’, à ‘Mr Skin’ ou au rock cuivré de ‘Morning Will Come’, malgré ses vocaux un peu ballots… Et c’est sans oublier ‘When I Touch You’, morceau rock impétueux et résolu, avec une intro hallucinée emplie de la paranoïa expéri-mentale floydienne. Cependant, c’est peut-être sur des titres comme l’excellent ‘Love Has Found A Way’, l’énigmatique ‘Space Child’, ou encore le mélancolique et faussement funéraire ‘Soldier’ que la magie opère encore plus en profondeur. À la racine. Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus est un tableau musical surréaliste, pas forcément très homogène, mais exposant les idées d’une époque arrivée à une certaine maturation. Un disque dans lequel l’érudition jazz, la culture rock et les sophistications psychédéliques se rencontrent avec intelligence. Pour un nouveau carrefour des possibles.

Note : 5/6

lundi 20 août 2007

AMON DÜÜL II Yeti (1970)

Amon Düül II - Yeti
Krautrock (Allemagne)


Hors du temps, hors de l’espace… Yeti est le monstre sacré de la carrière du groupe. Un guide de choix pour nous faire découvrir une autre planète, digne d’une autre époque. Durant ce voyage futuriste, vous pourrez souvent vous demandez si vous êtes ailleurs dans le même univers ou réellement dans un autre univers… Et puis déjà, cette pochette… lugubre et mystique… et ensuite cette musique… polycentrique et polymorphe : goth, prog, gypsy, folk, space rock, psyché… kraut tout « simplement ». La prod donne un côté plus humain à l’ensemble mais l’atmosphère infernale de Phallus Dei est parfois encore bien présente. Yeti part en effet d’une inspiration d’outre-tombe (exaltée par l’esprit de Doldinger), inhumaine, modelée par des intellects talentueux et bien humains. Ensuite, au niveau de la strucure, ce double disque imposant se décompose en deux parties. La première reste plus dans la tradition progressive. On peut citer, au moins, deux énormes titres : le classique ‘Soap Shop Rock’, morbide, crypto-punk et visionnaire ; et ‘Eye-Shaking King’ (un nom assez ridicule et décalé, comme souvent) et ses guitares acides et perfides, si efficaces harmoniquement, emmenées par les percussions anarchisantes et futuristes de Leopold. Greffons, entre autre, à cela, le folk cosmique de ‘Cerberus’, l’atmosphérique ‘Pale Gallery’, le très bon ‘She Came Through the Chimney’, et le tonique ‘Archangels Thunderbird’. La seconde partie contient quant à elle trois improvisations hallucinées. L'auditeur sera en effet subjugué par les ambiances dépaysantes et planantes de ‘Yeti’, une fantastique digression musicale de près de 20 minutes, et par celles de ‘Yeti Talks to Yogi’. Quant à ‘Sandoz in the Rain’, il s’agit d’un magnifique morceau où la flûte prend un rôle prépondérant, et pour lequel Amon Düül I apporte ses talents par sa présence. À écouter au coin du feu, la tête reposée sur les genoux de la bien-aimée. Le Krautrock tient donc avec ce disque une de ses pierres angulaires, un classique indétrônable du genre. Une musique percutante et résolument psyché, typiquement teutonne, pour célébrer une mythologie des grandeurs et des profondeurs.

Note : 6/6

mardi 23 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND "Loaded" (1970)

The Velvet Underground - Loaded
Rock (USA)


La machine chauffe et la fumée s'échappe de l'album rose, le disque le plus commercial du groupe. Evidemment, pas de fumée sans feu, et tout un tas d’événements secouent le groupe : Maureen est enceinte pendant l’enregistrement, Sesnick maîtrise les machinistes velvetiens de sa main de fer, et Reed se casse après la diffusion du disque. Loaded, c’est l'heure pour le Velvet de sortir des pseudo-tubes savonneux et rosacés, histoire de s'éloigner encore un peu plus des débuts aventureux du groupe. En effet, le rock, c'est peut-être aussi toute cette désinvolture qui pousse à abandonner le sérieux pour se réfugier ailleurs, dans une panoplie de chansons espiègles et grand public par exemple, sans tomber dans la paresse et la facilité.

Ainsi, le nouveau disque du Velvet est chargé en tubes. Mais là encore, le groupe n'utilise pas vraiment de la mauvaise munition. Les perles que l'on a envie de sortir du fourreau sont peut-être bien ‘Sweet Jane’, ‘Rock n' Roll’ ou encore ‘New Wave’ et l'étrange ‘I Found a Reason’. Les autres chansons sont plus faibles, trop dans la veine classique, là où le sang est peut-être trop propre. On notera tout de même la rythmique de chemin de fer de ‘Train Round the Bend’ et le long (parce qu'il en faut bien un) ‘Oh! Sweet Nuthin'’. Tous ces titres, parfois de classe zénithale, revendiquent à la fois l'impossibilité de satisfaire systématiquement les die-hard fans du Velvet Underground et le pouvoir créatif toujours présent d'un groupe que certains sabreront en le qualifiant certainement injustement d’essoufflé ou d'arriviste.

Ironie du sort : le Velvet n’arrivera pas à s’imposer sur les ondes avec ces chansons plus accessibles. Mais face à un groupe qui a une fois encore la classe quand il met un genou à terre, face à son arsenal de compositions de qualité, on s'avoue une nouvelle fois vaincu et on ne peut que rendre les armes. On n'a de toute façon pas vraiment envie de se battre : Loaded est à écouter un verre de limonade à la main, le corps plongé dans un bain chaud parfumé à la framboise.

Note: 4/6


dimanche 16 avril 2006

GENESIS Trespass (1970)

Genesis - Trespass
Progressif Symphonique (Angleterre)


Trespass, le deuxième album de Genesis, met en place l'esthétique très particulière du groupe. En effet, Genesis est avant tout une affaire d'esthétique. Même si l'on attend encore Hackett et Collins, les musiciens en présence révèlent une musique de qualité, délicate et cristalline, onirique et personnelle. Une musique pleine de retenue également, aux couleurs pastel. Genesis ressemble à un théâtre plein de mystère qui se joue en musique, à un livre de contes enfantins. Le groupe propose ainsi des morceaux nous aidant à rêver éveillés et à percer la magie des mondes de l'enfance que nous pensions révolue à jamais. Mais il ne faut pas s'y méprendre : Genesis c'est bien la musique de l'adulte qui revisite son enfance à la lumière de ses expériences... Concernant les morceaux proprement dits : ‘Looking for Someone’, tout comme ‘Visions of Angels’ ou ‘Dusk’, développent une atmosphère céleste, mystérieuse et brumeuse, dans laquelle se déploient des mélodies d'éternité. ‘White Mountain’ et son air enjoué et immédiatement mémorisable emballe l'auditeur, mais là encore, des spectres musicaux semblent roder, et cette ambiance amère et gelée que nous retrouvons dans de nombreux titres reste bien présente. Sur la seconde face du disque, ‘Stagnation’ conte une histoire amusante, et ‘The Knife’, telle l'apothéose de l'opus, entretient une montée progressive de tension chez l'auditeur, en proie à ces ambiances métaphysiques et angoissantes. Bref, un classique. À noter aussi le très bel artwork, les dessins évoquant visiblement les titres des chansons. Dans l'ensemble, Trespass est un excellent « début » et l'amorce d'une carrière de prestige, fleuron d'un progressif anglo-saxon raffiné et lumineux.

Note : 5/6

jeudi 28 juillet 2005

KING CRIMSON In the Wake of Poseidon (1970)

King Crimson - In the Wake of Poseidon
Progressif (Angleterre)


In the Wake of Poseidon est le petit frère du futuriste et magistral In the Court of the Crimson King sorti des entrailles du Roi Pourpre un an plus tôt. Et il lui ressemble beaucoup. En effet, le terrible ‘Pictures of the City’ n’est pas sans rappeler le névrotique ‘21th Century Schizoïd Man’, que ce soit pour sa structure, sa mélodie ou l’agitation des instruments à la fin du morceau. En outre, ‘In the Wake of Poseidon’, teinté d'un désespoir abyssal, renvoie fortement à ‘Epitaph’ mais aussi vaguement aux choeurs de ‘The Court of the Crimson King’. Le thème de ce dernier sera d'ailleurs repris furtivement dans ‘Devil’s Triangle’, marche infernale et un peu terrifiante d'une petite douzaine de minutes (et adaptation de ‘Mars, Bringer of War’ du compositeur anglais Gustav Holst qui a beaucoup influencé le rock). Après ces jeux de ressemblances, j'aimerais insister sur la qualité de l'envoûtant morceau-titre, ‘In the Wake of Poseidon’, brillant par ce pathos qui nous touche au plus profond de nous-mêmes. Je note aussi le sympathique et délicat ‘Cadence and Cascade’, pour le coup beaucoup moins emphatique. Outre ces bonnes idées, le point fort de l’ensemble est l’atmosphère générale de l’album, le groupe ayant là encore parié sur la qualité des ambiances éthérées et hypnotisantes, fantasmagoriques et imprégnées d’une certaine magie pleine de rêves et de tristesse, nous plongeant une fois encore dans la plus totale introspection. Comme vous le voyez, In the Wake of Poseidon est un peu le reflet des idées d'In the Court of the Crimson King... dans un autre monde. Et s'il reste ainsi facile à sous-estimer, il garde pourtant toute sa légitimité.

Note : 5/6