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mardi 23 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND "Loaded" (1970)

The Velvet Underground - Loaded
Rock (USA)


La machine chauffe et la fumée s'échappe de l'album rose, le disque le plus commercial du groupe. Evidemment, pas de fumée sans feu, et tout un tas d’événements secouent le groupe : Maureen est enceinte pendant l’enregistrement, Sesnick maîtrise les machinistes velvetiens de sa main de fer, et Reed se casse après la diffusion du disque. Loaded, c’est l'heure pour le Velvet de sortir des pseudo-tubes savonneux et rosacés, histoire de s'éloigner encore un peu plus des débuts aventureux du groupe. En effet, le rock, c'est peut-être aussi toute cette désinvolture qui pousse à abandonner le sérieux pour se réfugier ailleurs, dans une panoplie de chansons espiègles et grand public par exemple, sans tomber dans la paresse et la facilité.

Ainsi, le nouveau disque du Velvet est chargé en tubes. Mais là encore, le groupe n'utilise pas vraiment de la mauvaise munition. Les perles que l'on a envie de sortir du fourreau sont peut-être bien ‘Sweet Jane’, ‘Rock n' Roll’ ou encore ‘New Wave’ et l'étrange ‘I Found a Reason’. Les autres chansons sont plus faibles, trop dans la veine classique, là où le sang est peut-être trop propre. On notera tout de même la rythmique de chemin de fer de ‘Train Round the Bend’ et le long (parce qu'il en faut bien un) ‘Oh! Sweet Nuthin'’. Tous ces titres, parfois de classe zénithale, revendiquent à la fois l'impossibilité de satisfaire systématiquement les die-hard fans du Velvet Underground et le pouvoir créatif toujours présent d'un groupe que certains sabreront en le qualifiant certainement injustement d’essoufflé ou d'arriviste.

Ironie du sort : le Velvet n’arrivera pas à s’imposer sur les ondes avec ces chansons plus accessibles. Mais face à un groupe qui a une fois encore la classe quand il met un genou à terre, face à son arsenal de compositions de qualité, on s'avoue une nouvelle fois vaincu et on ne peut que rendre les armes. On n'a de toute façon pas vraiment envie de se battre : Loaded est à écouter un verre de limonade à la main, le corps plongé dans un bain chaud parfumé à la framboise.

Note: 4/6


lundi 22 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND "" (1969)

The Velvet Underground - The Velvet Underground
Rock (USA)


Le troisième Velvet, l'album gris sobrement intitulé The Velvet Underground, pourrait explorer les recoins de la Factory après les ravages noctures d'un jam dévastateur, ‘Sister Ray’. Dans l'intimité d'un songwriting souvent retenu et clos sur lui-même défilent onze mélodies sur un fond de velours, tout juste éclairées par la pénombre des soirées intimistes. Tout comme la présence de Cale, l'avant-gardisme ne semble n'être qu'un lointain souvenir. Pourtant, ces compositions ne sont pas de naïves chansonnettes sans intérêt, d'autant plus que ce recueil renferme 'The Murder Mystery' à la rythmique fugace et frénétique, sorte d'exception au disque. Ici, on s'assoit, on s'arrête de parler et on écoute. Sur le canapé de la Factory plus précisément.

On ne subit plus tellement les attaques meurtrières de la musique déchirante du Velvet, même si l'on craint une fois encore le songwriting impossible, décadent et dangereux de Lou Reed. Les titres offerts par le groupe ne sont plus que séquelles vicieuses et peurs omniprésentes, soulagements éphémères et désirs embrumés. La musique du Velvet a des cernes et la gueule de bois, mais tétanise encore, décrit encore une fois le visage de la mort et de la destruction. La voix schyzophrène de l'album, tantôt possédée par Reed tantôt empruntée par son alter ego (coéquipier ? adversaire ? rival ?) Doug Yule, se faufile, serpente dans les visions torturées du récital velvetien. Dans une lumière tamisée et à travers une fumée discrète émerge ‘Candy Says’... À ce sujet, les collants d'un(e) jeune travesti(e), Candy Darling, sont peut-être le linceul du Velvet des deux premiers albums, décédé de mort violente.

Le ventre a terre, le groupe soupire encore quelques chansons tout juste effleurées par des voix fluettes et parfois même trop fatiguées. ‘What Goes On’ tout d'abord, rock intransigeant, entêtant, relevé et monstrueux. Et puis ‘Pale Blue Eyes’ et ‘Jesus’, et leurs mélodies froides et mélancoliques. Le lascif ‘Some Kinda Love’ surtout, avec son beat autoritaire, classique parmi les classiques. Enfin, ‘Setting Free’, cantique des cantiques, une des plus belles compositions de Reed première époque. La sister Ray est loin, mais derrière ce songwriting de junkies désintoxiqué se cachent encore efficacité et émotions, lyrisme et souffrance marquée. L'esprit du Velvet marque encore une de ses œuvres, par sa présence presque impalpable, morbide et spectrale.

Note: 4/6





samedi 20 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND White Light / White Heat (1968)

The Velvet Underground - White Light / White Heat
Rock / Psychédélisme (USA)


Le deuxième album du Velvet est un des disques les plus agréables à chroniquer, même si, paradoxalement, exprimer la valeur de cet opus et les sentiments qu'on éprouve lors de son écoute n'est pas chose aisée. La rencontre de White Light/White Heat se veut une illumination analogue aux sensations abyssales que l'on pourrait éventuellement rencontrer... au pays des drogues. Traverser la musique brumeuse et nébuleuse de White Light/White Heat est une expérience très personnelle.

Ce disque à la mélancolie noire d'encre représente la nature sombre et expérimentale du groupe de Lou Reed : loin des projecteurs Warholiens et de la lumière blanche de Nico, le disque révèle secrètement la pulpe noire et la chaire terne et visqueuse du fruit que le premier album montrait a priori sous des allures jaune-provoc et faussement rose-bonbon. Un disque « essentiel », au vrai sens du terme. Et donc un disque autonome aussi, où la musique, écorchée et distordue à point nommé, est livrée aux caprices fugaces et insolents des vents et marées velvetiens. White Light/White Heat : un paysage lunaire, surréaliste et aphrodisiaque, pays perdu des petits champignons noirs hallucinogènes, vénéneux et gélatineux.

Les influences musicales érudites des musiciens (Copland, Taylor, Cage, Bo Diddley et Chuck Berry) fusionnent avec l'extase juvénile et espiègle de leurs esprits en ébullition pour laisser place à une imagination créatrice et libérée qui repoussera à nouveau les barrières de la musique rock. Le Velvet enfonce le clou, mais avec un disque complètement différent du précédent. En tête de cortège, la chanson-titre, hymne euphorisant, caustique et antalgique, la boogie-dance des cadavres sous amphétamines ; "White Light" correspond aux flashs et "White Heat" à la chaleur intense que provoque la drogue. Puis se distinguent dans la procession trois comptines morbides et funéraires : ‘The Gift’, ‘Lady Godiva's Operation’ et ‘Here She Comes Now’. Feedbacks cafardeux, larsens gris-perçants, dissonances perverses, amplifications hasardeuses, percussions hypnotiques ; les compositions stratifiées fourmillent de détails sonores.

Si ‘Here She Comes Now’ annonce le troisième album du groupe, ‘I Heard Her Call My Name’ annonce l'avant-gardisme du morceau final du disque, l'apothéose : ‘Sister Ray’, un chaos orgiaque, un morceau fondamental dans l'histoire de la musique, dans la destinée du rock (et le mot en devient presque inapproprié). ‘Sister Ray’ est un peu cette terre fertile où se chevauchent avant-gardisme minimaliste (La Monte Young) et jazz volcanique en éruption (Ornette Coleman, John Coltrane, Albert Ayler)... Il s'agit d'un jam studio apocalyptique, vertigineux et claustrophobe, où s'affrontent pendant plus de 17 minutes orgue barbare et guitare-seringue. Ce morceau correspond au système nerveux central, et accessoirement dégénéré, de la carrière du Velvet Underground. Une musique venimeuse et pachydermique, dont le texte joue sur les ambiguïtés lexicales... une rythmique de machine à vapeur, une mélodie titubante, des harmonies délabrées... Les composantes de ‘Sister Ray’ font de ce « truc » le morceau le plus excitant de l'époque.

Asphyxiante et empoisonnée, la musique du Velvet est l'exploration de chemins sinueux, la rencontre d'expérimentations aventureuses, une prophétie voilée et inaccessible. À travers ces six diamants noirs, le deuxième album du groupe nous montre de façon très certaine ce qui pouvait se passer dans la tête des aficionados du milieu underground. Ainsi, White Light/White Heat, subconscient du précédent opus, symbolise une véritable quintessence. Et la conscience obscure de toute une génération.

Note: 6/6





THE VELVET UNDERGROUND & NICO "" (1967)

The Velvet Underground & Nico
Rock / Psychédélisme (USA)


New York. 1967. C’est dans la plus européenne des villes américaines que notre voyage psychédélique nous emmène. Beaucoup de choses ont commencé avec ce disque diabolique au rock balafré et bariolé en jaune et noir, avec cet album mort-né commercialement lors de sa sortie, mais éternel au vu de l’influence de sa musique. Ce disque antagonique, clair-obscur, montre à quel point le Velvet Underground a réussi à s'approprier les contrastes : des compositions oscillant entre simplicité momentanée de structure et délires aphrodisiaques et avant-gardistes ; des musiciens différents et pourtant complémentaires ; des textes crus jurant avec le fond culturel de l'Amérique d'époque.

De nos jours, personne n’oserait voir dans ces onze joyaux noirs une musique simpliste et sans danger. Les membres du Velvet Underground font bien partie de l'intelligentsia rock, la confrérie de l'inédit, de l'inouï, de l'incompris, celle qui ouvre des portes et propose d'autres univers. Ce premier album est en effet un de ces disques qui modifient les repères que l'on se fait de la musique, mais se présente aussi comme un instrument de torture pour les oreilles trop mainstream-isées. Le groupe opère à coeur ouvert sur le rock du moment, parfois même contaminé par un conformisme arriviste jugulant la créativité psyché qui embaumait l'air du temps. Le Velvet est un groupe folk rock étonnant mais peut-être aussi le premier groupe de musique industrielle : sa musique exprime par des sons stridents des formes d’oppressions urbaines et sociales.

Ce disque est sorti en 1967, rappelons-le. A regarder de près ce qui se fait au même moment on se rend compte que peu de disques rock arrivent à la cheville du Velvet Underground, que ce soit au niveau des innovations ou de la qualité des compositions, et pourtant Dieu sait que cette année est fondamentalement riche pour l'histoire de la musique. Dans un contexte de guerre des Buttons entre psychédélisme et pop-rock sournois mais toujours trop gentillet, le Velvet sort, sous la houlette de Warhol, un disque bricolo et intello, presque inclassable. Les règles du jeu changent et le Velvet Underground fait échec et mat à une bonne partie de ses contemporains.

Fertile, féconde, ardente et vagabonde, telle est la musique du premier album du Velvet Underground, album phantasmagorique de griserie et de débauche artistique. Le son primaire, sauvage et tribal, lié à la rogne de Reed et aux illuminations de Tucker (musicienne notamment influencée par Bo Diddley et peut-être le membre le plus velvetien du groupe) se marient avec les arrangements avant-gardistes de John Cale et la production parfois étrangement extra-terrestre (l'hybride vocal sur ‘Sunday Morning’ enfanté par Tom Wilson). De nombreux morceaux sont cependant composés à partir d'accords simples ; ‘Sunday’, ‘Heroin’, ‘Waiting for my man’ sont joués sur la quarte. Mais ne vous y fiez pas : une complexité presque perverse a fait le siège de ce disque.

Des contrastes... notamment entre les caractères des chansons. ‘Sunday Morning’, et ses gouttes cristallines de célesta est une chanson onirique, souple et retenue, nous faisant découvrir sous le charme de l'aube maléfique ce qu'est la tendresse à piquant. ‘Waiting for my Man’, et ‘Run Run Run’, aux rythmiques haletantes de machines à vapeur, sont des chansons nerveuses et tendues, ballottées par la rage insolente et le phrasé rugueux de Lou Reed. Evidemment rien ne saurait a priori associer les mélodies poudreuses de ‘I'll Be Your Mirror’ et le coma idyllique de ‘Femme Fatale’ avec tous ces instruments de tortures : guitares-seringues, violon sanglant, percussions-assommoirs que l'on rencontre sur ‘The Black Angel's Death’ ou sur cette machine déréglée qu'est ‘European Son’. Et pourtant...

Des contrastes. De la complémentarité ? A vrai dire tout s'explique par les distances entretenues entre les musiciens, à la fois différents et complémentaires. Il y a une réelle unité et complicité dans ce disque. Nico, nymphe féerique à la voix gantée de blanc, vierge aphrodisiaque immaculée comme la neige de l'héroïne, apporte sa froideur violente, et pose sa voix sur des titres à textes (‘Femme Fatale’, ‘I’ll Be your Mirror’, et ‘All Tommorow's Parties’ la favorite de Warhol). Bien qu'imposée par Warhol, elle charme Cale... elle nargue la rogne reedienne, elle suscite l'admiration de Maureen Tucker. Cale et Reed se complètent, Tucker apporte ses sonorités sèches et primitives, voire primaires, au folk de Lou, et Sterling fait son travail de fond, certes chahuté par ses confrères. Il symbolise, avec Moe Tucker, le côté anti-commercial et désintéressé de la musique velvetienne.

Mais ce premier album, Graal et classique des classiques, expose des paroles dérangées et dérangeantes liées aux problèmes les plus intimes de l'homme de la fin des 60's (bénédiction de l'héro à cette époque). Sexualité détournée (‘Venus in Fur’), drogue pure (le chef d'oeuvre de créativité ‘Heroin’ avec ses montées et descentes d'adrénaline, et ‘Waiting for my Man’), violence physique (‘There She Goes’)... Les sujets sont nombreux pour pouvoir déstabiliser l'auditeur, à moins qu’il ne s’y retrouve, finalement.

Le premier Velvet est étourdissant, frontal, hostile mais envoûtant. Oeuvre de contrastes, des jeux d'oppositions et de ressemblances, cet album terriblement moderne apporte une lumière crue et féconde dans le monde de la musique rock. Il reste pour beaucoup le disque le plus indispensable, au moins le plus impensable, que le rock n'ait jamais produit.

Note: 6/6