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mercredi 7 mars 2012

NICO Desertshore (1970)

Nico - Desertshore
Expérimental / Avant-garde (Allemagne)


Il est intrigant de chroniquer dans un même mouvement Ash Ra Tempel, Tim Buckley et Nico. Ce n’était pas fait exprès au départ, mais au fil des nouvelles écoutes je vois des points communs entre ces artistes, aussi différents soient-ils. Ils ressemblent tous à des prophètes, chantent parfois au bord de l’incantation, et créent un univers quasi-mystique et allégorique. Tim Buckley et Nico sont liés notamment par le label Elektra (Tim Buckley reste par ailleurs assez réfractaire à l’univers warholien)… Ash Ra Tempel et Nico alimentent véritablement un climat et une identité germaniques… Tim Buckley et Ash Ra Tempel développent parfois un psychédélisme acide… Et puis bien sûr, les trois ont des vues avant-gardistes et expérimentales, et c’est bien pour cela qu’ils sont chroniqués en ces lieux.

Il est donc temps de se plonger dans Desertshore, notre destination. Avec The Marble Index Nico avait le style, il lui restait désormais à aller plus loin, en termes de qualité et de personnalisation de sa musique. Nico suit ici le même chemin que sur The Marble Index, toujours avec John Cale, compagnon de route très précieux à la production et derrière de nombreux instruments. On retrouve encore cette poésie des profondeurs, ces psaumes et litanies venus d’ailleurs, ce chant funeste, rude et monotone… cette forme de célébration spectrale et désenchantée, comme sur l’emblématique ‘Janitor of Lunacy’. Desertshore consacre ici le règne d’une musique ascétique et sépulcrale, lorgnant vers des horizons néo-classiques, mais happée par une influence médiévale, entrant dès lors dans le carrefour des époques.

Il y a pourtant des percées de lumière sur ce disque, certes toutes relatives. En fait, je le trouve moins agoraphobe que le précédent. Si ‘Abschied’ et ‘Mütterlein’ correspondent aux moments menaçants du disque, aidés par cet harmonium dépouillé, le très beau ‘Afraid’, avec son piano délicat et ses cordes désuètes, reste un peu le rayon lumineux de l’œuvre, aussi mélancolique soit-il. ‘Le petit chevalier’, chantonné par son fils, est également un moment étrange et naïf, presque vital, émergeant de manière contrastée au sein d’un univers infini et dévasté. Comme le disque précédent, Desertshore entretient en effet une forme de vertige par rapport aux panoramas sonores désolés et post-apocalyptiques de sa musique.

Le disque est aussi en relation concrète avec l’image. Encore une fois, il y a un lien avec le cinéma, et plus précisément celui de Philippe Garrel ; le suprême ‘The Falconer’ accompagne Le lit de la vierge et ‘Abschied’ & ‘Mütterlein’ La cicatrice intérieure. La pochette présente d’ailleurs une image de ce film, dans lequel Nico et son fils Ari voguent à travers l’Egypte et l’Islande. Ces deux pays très différents sont intéressants à relever, puisqu’ils symbolisent, en extrapolant, l’universalité et/ou la pluralité des espaces pouvant être évoqués dans la musique de l’album, qui marque dès lors un pas de plus dans le rapport son-image.

Mais plus simplement, Desertshore est un disque hanté, habité, unique et fondateur. Comme The Marble Index, il permet à Nico de devenir un peu malgré elle la muse de tout un courant gothique. Et surtout, avec ce troisième opus, l’héroïne tient son œuvre intime et lyrique, son classique de poésie musicale.

Note : 5,5/6

mardi 6 mars 2012

NICO The Marble Index (1969)

Nico - The Marble Index
Expérimental / Avant-garde (Allemagne)


Avec The Marble Index, ce n’est plus pareil. Nico compose ses morceaux, conçus et interprétés avec l’appui minutieux de John Cale (alto électrique, guitare et basse, orgue et piano…) Désormais, on entre dans son univers. On connaissait déjà sa voix, encore bridée sur le premier disque. Sur Marble Index, on la découvre avec un harmonium indien, son instrument symbolique.

Un décor sombre et morose, gothique, semble être le siège de ce disque. La voix de Nico, libérée, se faufile et danse hors des morceaux, ayant davantage l’allure de flux de conscience, ou de prières intérieures. Comme Nick Drake, Nico conte un pathos intime avec une forme de violence rentrée. Cela rend le résultat d’autant plus puissant (et non moins théâtral et tragique). La nudité du chant imperturbable de Nico, marié aux vagues d’un harmonium inquiétant, se confronte au savoir avant-garde de John Cale. Il en résulte une musique originale, sérieuse et stoïque, à la fois impressionniste et surréaliste, et dotée d’une sensibilité européenne.

Si le disque reste inédit pour le monde du rock et se tourne indubitablement vers l’avenir, il semble aussi célébrer d’une certaine façon et non sans paradoxe une musique ancienne (au charme antique ? aux accents médiévaux ?), à moins qu’elle ne vienne finalement d’un autre temps et d’un autre monde, froid et désolé. Et c’est justement ce tout dernier point qui me fait penser l’existence d’un lien prégnant entre le contenu du disque et les images mentales que l’on peut s’en faire. Cette relation n’est d’ailleurs pas étonnante puisque Nico mêle dans sa manière de composer le cinéma à la musique, les visions aux sons.

L’ensemble des morceaux est très homogène. On retient par exemple ‘No One Is There’ et ses cordes ; ‘Ari’s Song’, morceau à l’harmonium, dédié à son fils ; ou encore ‘Evening of Light’, cristallin et hypnotique, vraiment prenant. La réédition CD contient deux titres supplémentaires ‘Roses in the Snow’, complainte assez réussie, et ‘Nibelungen’, totalement a cappella. L’album aura peu de succès commercial, malgré son influence artistique. Il laisse un certain malaise, car on a étrangement du mal à savoir si le disque est beau ou dérangeant. Le paradoxe d’un style qui va se poursuivre à un niveau supplémentaire, sur Desertshore.

Note : 4,5/6

lundi 5 mars 2012

NICO Chelsea Girl (1967)

Nico - Chelsea Girl
Folk-rock arty (Allemagne)


À la fac, j’écoutais beaucoup le Velvet Underground (chroniqué ici-même). Leur esthétique austère et déroutante, urbaine et européenne, leur propension à l’avant-garde, la mélancolie qui s’installait dans leur musique… Tout était là pour me plaire. Ainsi, j’ai de l’estime pour le premier album de Christa Päffgen, alias Nico, qui permet, certes d’une autre manière, de prolonger sa participation sur le légendaire album The Velvet Underground & Nico.

D’une part, le titre de son premier disque solo se réfère à un film de 1966 dans lequel elle a figuré : Chelsea Girls d’Andy Warhol, parrain du VU. D’autre part, non seulement la production est assurée par Tom Wilson (le producteur « réel » du premier VU), mais la moitié des chansons est écrite par des membres du Velvet (Lou Reed, John Cale, Sterling Morrison). Parmi ces dernières on compte plusieurs réussites, constituant le cœur de l’album : ‘Chelsea Girls’, longue ballade douce et subtile, faussement naïve ; ‘Winter’, rythmé par les saillies du violon cinglant de John Cale ; ‘It Was A Pleasure Then’, forme de méditation sobre et ascétique, à mi-chemin entre l’hostile et l’ésotérique.

Pourtant, le disque n’est pas exempt de contradictions. Contradictions fécondes ou non. En fait, trois morceaux sont écrits par Jackson Browne. Deux d’entre eux sont assez relevés et ouvrent le disque. Il s’agit de ‘The Fairest of the Seasons’ et de ‘These Days’. Leur interprétation reste assez étrange au vu de la nature mélodique de ces compositions (que des arrangements de type chamber pop n’auraient pas déparées). On assiste alors à un choc de culture. Ces compositions raffinées se frottent à la voix dure de Nico. Son chant, en général plutôt libre, semble devoir se brider pour se conformer à ces structures de morceaux bien établies. Le résultat est intrigant, très réussi et envoûtant, cette ouverture de disque attirant immédiatement l’oreille avertie de l’auditeur.

Je suis en revanche beaucoup moins fan de la voix de Nico sur ‘Somewhere there’s a Feather’, autre titre de Browne. Et concernant les autres morceaux je les trouve également moins convaincants, restant agréables tout au plus. Notons aussi un titre de... Bob Dylan, ‘I’ll Keep It With Mine’, mais comme le reste, je le trouve un tantinet anecdotique. Il devient néanmoins difficile de se plaindre ici de la qualité de l'entourage artistique de la dame...

Chelsea Girl, créateur de contrastes, est un bon début pour l'aventure « solo de Nico », même si son style si particulier ne se dévoilera que sur le prochain album The Marble Index, avant de prendre son envol sur l’emblématique et visionnaire Desertshore. D’ailleurs, la chanteuse elle-même était un peu effrayée par son premier disque, notamment à cause de certains arrangements qui lui déplaisaient fortement. Mais n’ayons crainte, elle aura l’occasion de retrouver toute sa liberté créatrice sur les albums suivants.

Note : 4,5/6

samedi 20 mai 2006

THE VELVET UNDERGROUND & NICO "" (1967)

The Velvet Underground & Nico
Rock / Psychédélisme (USA)


New York. 1967. C’est dans la plus européenne des villes américaines que notre voyage psychédélique nous emmène. Beaucoup de choses ont commencé avec ce disque diabolique au rock balafré et bariolé en jaune et noir, avec cet album mort-né commercialement lors de sa sortie, mais éternel au vu de l’influence de sa musique. Ce disque antagonique, clair-obscur, montre à quel point le Velvet Underground a réussi à s'approprier les contrastes : des compositions oscillant entre simplicité momentanée de structure et délires aphrodisiaques et avant-gardistes ; des musiciens différents et pourtant complémentaires ; des textes crus jurant avec le fond culturel de l'Amérique d'époque.

De nos jours, personne n’oserait voir dans ces onze joyaux noirs une musique simpliste et sans danger. Les membres du Velvet Underground font bien partie de l'intelligentsia rock, la confrérie de l'inédit, de l'inouï, de l'incompris, celle qui ouvre des portes et propose d'autres univers. Ce premier album est en effet un de ces disques qui modifient les repères que l'on se fait de la musique, mais se présente aussi comme un instrument de torture pour les oreilles trop mainstream-isées. Le groupe opère à coeur ouvert sur le rock du moment, parfois même contaminé par un conformisme arriviste jugulant la créativité psyché qui embaumait l'air du temps. Le Velvet est un groupe folk rock étonnant mais peut-être aussi le premier groupe de musique industrielle : sa musique exprime par des sons stridents des formes d’oppressions urbaines et sociales.

Ce disque est sorti en 1967, rappelons-le. A regarder de près ce qui se fait au même moment on se rend compte que peu de disques rock arrivent à la cheville du Velvet Underground, que ce soit au niveau des innovations ou de la qualité des compositions, et pourtant Dieu sait que cette année est fondamentalement riche pour l'histoire de la musique. Dans un contexte de guerre des Buttons entre psychédélisme et pop-rock sournois mais toujours trop gentillet, le Velvet sort, sous la houlette de Warhol, un disque bricolo et intello, presque inclassable. Les règles du jeu changent et le Velvet Underground fait échec et mat à une bonne partie de ses contemporains.

Fertile, féconde, ardente et vagabonde, telle est la musique du premier album du Velvet Underground, album phantasmagorique de griserie et de débauche artistique. Le son primaire, sauvage et tribal, lié à la rogne de Reed et aux illuminations de Tucker (musicienne notamment influencée par Bo Diddley et peut-être le membre le plus velvetien du groupe) se marient avec les arrangements avant-gardistes de John Cale et la production parfois étrangement extra-terrestre (l'hybride vocal sur ‘Sunday Morning’ enfanté par Tom Wilson). De nombreux morceaux sont cependant composés à partir d'accords simples ; ‘Sunday’, ‘Heroin’, ‘Waiting for my man’ sont joués sur la quarte. Mais ne vous y fiez pas : une complexité presque perverse a fait le siège de ce disque.

Des contrastes... notamment entre les caractères des chansons. ‘Sunday Morning’, et ses gouttes cristallines de célesta est une chanson onirique, souple et retenue, nous faisant découvrir sous le charme de l'aube maléfique ce qu'est la tendresse à piquant. ‘Waiting for my Man’, et ‘Run Run Run’, aux rythmiques haletantes de machines à vapeur, sont des chansons nerveuses et tendues, ballottées par la rage insolente et le phrasé rugueux de Lou Reed. Evidemment rien ne saurait a priori associer les mélodies poudreuses de ‘I'll Be Your Mirror’ et le coma idyllique de ‘Femme Fatale’ avec tous ces instruments de tortures : guitares-seringues, violon sanglant, percussions-assommoirs que l'on rencontre sur ‘The Black Angel's Death’ ou sur cette machine déréglée qu'est ‘European Son’. Et pourtant...

Des contrastes. De la complémentarité ? A vrai dire tout s'explique par les distances entretenues entre les musiciens, à la fois différents et complémentaires. Il y a une réelle unité et complicité dans ce disque. Nico, nymphe féerique à la voix gantée de blanc, vierge aphrodisiaque immaculée comme la neige de l'héroïne, apporte sa froideur violente, et pose sa voix sur des titres à textes (‘Femme Fatale’, ‘I’ll Be your Mirror’, et ‘All Tommorow's Parties’ la favorite de Warhol). Bien qu'imposée par Warhol, elle charme Cale... elle nargue la rogne reedienne, elle suscite l'admiration de Maureen Tucker. Cale et Reed se complètent, Tucker apporte ses sonorités sèches et primitives, voire primaires, au folk de Lou, et Sterling fait son travail de fond, certes chahuté par ses confrères. Il symbolise, avec Moe Tucker, le côté anti-commercial et désintéressé de la musique velvetienne.

Mais ce premier album, Graal et classique des classiques, expose des paroles dérangées et dérangeantes liées aux problèmes les plus intimes de l'homme de la fin des 60's (bénédiction de l'héro à cette époque). Sexualité détournée (‘Venus in Fur’), drogue pure (le chef d'oeuvre de créativité ‘Heroin’ avec ses montées et descentes d'adrénaline, et ‘Waiting for my Man’), violence physique (‘There She Goes’)... Les sujets sont nombreux pour pouvoir déstabiliser l'auditeur, à moins qu’il ne s’y retrouve, finalement.

Le premier Velvet est étourdissant, frontal, hostile mais envoûtant. Oeuvre de contrastes, des jeux d'oppositions et de ressemblances, cet album terriblement moderne apporte une lumière crue et féconde dans le monde de la musique rock. Il reste pour beaucoup le disque le plus indispensable, au moins le plus impensable, que le rock n'ait jamais produit.

Note: 6/6