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jeudi 18 avril 2013

PINK FLOYD Animals (1977)

Pink Floyd - Animals
Progressif/Expérimental (Grande-Bretagne)


Animals est un peu la contre-attaque au punk, ou au moins, son vaccin. Plus rigide et moderne dans les sonorités, plus agressif et menaçant dans l’interprétation, le Pink Floyd version trio montre les dents. Mais le groupe garde ses vues progressives, en s’immergeant ici dans trois longs morceaux. Au moment où Roger Waters met plus que jamais en pratique sa domination sur la formation, Animals est un pari artistique globalement réussi, atypique, et souvent oublié par l’histoire.

Derrière une musique davantage contemporaine, se trame la fable d’Animals. Les cochons bourgeois, les chiens arrivistes, et les moutons suiveurs… une forme de relecture détournée de La ferme des animaux de George Orwell. Cochons préfabriqués, chiens artificiels, moutons synthétiques… Chaque animal est représenté dans un long morceau, dans lesquels on peut entendre parfois leurs cris étouffés et tordus.

Dans cette atmosphère industrielle, sombre et froide, surgit à mon sens l’un des meilleurs morceaux du Floyd, si ce n’est le plus grand : ‘Dogs’, écrit par Waters & Gilmour. Claviers futuristes, guitares et percussions cliniques, mélodies insidieuses… Derrière ces divers atouts ‘Dogs’ incarne pourtant une forme de décrépitude, de délabrement moribond. Cette sensation se poursuit notamment dans sa section middle, complètement ambiante et hypnotique, comme un étrange voyage intérieur… ‘Dogs’ est la réussite d’Animals, grandement maîtrisé sur tous les plans, s’affirmant comme morceau total.

Ce titre magistral a donc de quoi faire de l’ombre aux deux autres grandes pièces du disque : ‘Pigs (Three Different Ones)’, pas réputé pour être le plus fameux, et ‘Sheep’, avec ses fausses allures de classique. On sent davantage l’influence de Waters sur ces morceaux, qu’il fait siens. De plus, ils participent pleinement à l’atmosphère globale, et poursuivent le concept en filant deux nouvelles métaphores musicales. En termes d’écriture, ‘Pigs’ est un peu plus maladroit dans sa mélodie, mais mise davantage sur ses expériences sonores. Quant à ‘Sheep’, il semble plus en verve et dynamique, pulsé par ses guitares énergétiques.

Au final, on ne sait pas bien si Animals ressemble à un disque de Pink Floyd. D’un côté, il reste toujours dans une veine psyché/prog/expérimental, pour ses structures et instrumentations. D’un autre côté, le groupe semble toujours plus se dissoudre, pressé dans la main de fer de Waters. Mais globalement, Pink Floyd garde cette dynamique qui le fait se métamorphoser constamment. Et c’est peut-être justement le fond de son identité. Après tout, “There is nothing so stable as change”, comme dirait l’autre…

Note : 4,5/6

dimanche 31 mars 2013

PINK FLOYD Meddle (1971)

Pink Floyd - Meddle
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Si l’on met de côté Piper…, Meddle offre jusqu’alors un classique indéboulonnable, au sens historique du terme. Mais il ne faudrait pas négliger un autre aspect : le son Pink Floyd continue de se former, une identité se crée. Même si l’on reste bien ancré dans cette deuxième phase sans Syd Barrett, on entre dans une nouvelle dimension au niveau des sonorités. Une sorte d’acoustique planant et expérimental, déjà un peu entrevu, émerge, et va enfanter ici LE morceau emblématique du Floyd : ‘Echoes’.

Auparavant, on aura quand même noté cette belle ouverture, arrogante et menaçante, dotée d’un soupçon d’euphorie vicieuse : ‘One of These Days’. Tremolo des guitares et batterie qui pulse. ‘A Pillow of Wind’ reste un beau titre acoustique et sombre, toujours dans cette lignée de songwriting sec que l’on a pu rencontrer par endroits, depuis Ummagumma. Si ‘Fearless’ coexiste étrangement avec un ‘You’ll Never Walk Alone’ entamé en chœur par des supporters de foot, ‘San Tropez’ nous invite dans des contrées plus joviales. Quant à ‘Seamus’, il présente un chien comme invité, le temps d’une chanson, moitié couinée, moitié… couinée.

‘Echoes’, nous disions donc. 23 minutes, une nouvelle odyssée. Dans les profondeurs. Tel un sonar, une note de piano aigüe et fixe amplifiée via une cabine Leslie, amorce ce voyage, comme un appel. Le chant floydien prend le relais, avec une mélodie typique du groupe qui affine ici son style. Elle laisse la place à une impro instrumentale, solide et jazzy, marquée par la guitare hurlante de Gilmour. Puis c’est une plongée dans les abysses… A l’instar d’un ‘Atom Heart Mother’ se dévoile alors un passage angoissant et sinistre. Ici des cris musicaux d’animaux irréels semblent nous appeler, venant des cieux ou des abîmes où ils végètent. Après la dissipation de cette section saisissante, la note du début apparaît de nouveau pour battre le rappel des instruments, et tout semble se reconstruire, se remettre en marche habilement… avec notamment cette rythmique qui apparaît progressivement, pour ensuite laisser le premier rôle à un motif de guitare rotatif, étincelant. Si le chant entame dès lors un nouveau refrain, le morceau s’achève tout de même dans l’ambiguïté, avec cette ambiance inquiétante qui refait surface à la toute fin.

Meddle est un peu le petit frère d’Atom Heart Mother. Les efforts portés sur un morceau tumultueux et de longue haleine sont leur principal point commun. L’océanique ‘Echoes’ est une pièce majeure dans la discographie du groupe, et probablement le plus symbolique, avec ‘Shine on You Crazy Diamond’, que l’on trouvera sur Wish You Were Here, autre composition éprouvante. Certes, les morceaux plus courts ne tiennent pas la distance à côté d’‘Echoes’, mais ils l’accompagnent plutôt intelligemment. Cette épopée musicale fait de Meddle le nouveau fer de lance de la carrière du Floyd, toujours appuyé par une belle renommée chez les fans. Et ce, même si l’album sera éclipsé par son successeur : le célèbre The Dark Side of The Moon.

Note : 5/6

samedi 9 mars 2013

PINK FLOYD Ummagumma (1969)

Pink Floyd - Ummagumma
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Ummagumma est un objet curieux. Il se présente comme un double album, comprenant une partie compos (chacune étant écrite par un membre du groupe) et une partie live (Birmingham et Manchester, en 1969). J’apprécie le concept, le concert étant l’occasion de célébrer parfaitement les genres expérimentaux, en rallongeant les morceaux, en les étirant, en les improvisant. La scène reste l’expression théâtrale la plus adaptée pour ce type de musique, qu’on pourrait appeler « musique-événement » ou « musique-expérience ».

.Partie live. Comme dit précédemment, le live fait honneur au Floyd. C’est bien ici que se dévoile l’essence d’un ‘Set the Controls for the Heart of the Sun’, ou qu’émerge des profondeurs un ‘Careful with That Axe, Eugene’, venu d’ailleurs... Un moment majeur, pour son atmosphère lunaire bien prenante. ‘Astronomy Domine’ et ‘A Saucerful of Secrets’ complètent évidemment ce tableau psychédélique, héritage du temps, vestige d’un instant dans cette année 1969.

.Partie compositions. J’ai bien du mal à chroniquer du live en général et je trouve plus intéressant d’évoquer les compos studios du groupe. Il est stimulant de pouvoir appréhender de façon séparée le jardin musical si singulier de chacun des musiciens du groupe. Petite précision cependant, Waters présente bien deux compos à son actif. Mis à la suite, ces morceaux restent néanmoins équivalents en longueur à ceux de Wright ou de Gilmour.

Par ailleurs, cette partie d’Ummagumma semble nous proposer une musique « réelle », également très expérimentale, jouissant au final d’un succès un peu inespéré. Plutôt rejeté par le groupe, le disque offre néanmoins certains moments sympathiques :

- ‘Sysyphus’. Le morceau conceptuel de Wright ouvre l’album. J’aime avant tout la section piano de départ, inspirée et mélodique. Malgré ses écarts un peu pompeux, ce titre épique présente par ailleurs assez bien certains pans de la personnalité artistique de Wright. Elle demeure fondamentale pour l’identité du Floyd, et en général bien sous-estimée.

- ‘Grantchester Meadows’/‘Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving with a Pict’, de Roger Waters. C’est vrai, le premier titre cité n’est pas renversant en termes de songwriting. Pourtant, mêlé à cette ambiance naturaliste et onirique, il fait montre d’une réelle efficacité, propre à l’envoûtement. Le second morceau reste quant à lui complètement expérimental avec ses boucles et ses hallucinations auditives. De ces trois premiers morceaux constituant la face A, on retient une certaine continuité dans le délire nature/animalier assez bien rendu, que ce soit par l’ambiance ou les cris de bêtes artificiels.

- ‘The Narrow Way’. Une autre pièce en plusieurs strates contrastées, écrite cette fois par Gilmour. En son cœur, la partie plus folk mélodique est très réussie, accentuant toujours plus la tonalité sombre du disque.

- ‘The Grand Vizier's Garden Party’, de Nick Mason. Peut-être un morceau un peu pénible à écouter, constitué d’expérimentations de percussions. Je note tout de même le contraste saisissant entre les notes de flûtes par la femme de Mason, et les bidouillages secs et austères de la majeure partie de la composition. Ces notes sont jouées en introduction et fin de morceau, et permettent de l’encadrer intelligemment.

De façon générale, le songwriting s’élève quand il se mêle à des ambiances, le Floyd ne se montrant pas vraiment encore comme un groupe d’écriture, ou tout du moins d’écriture classique/pop. Cela étant, certaines phases de Gilmour et de Waters à la guitare préfigurent les styles à venir. Les entendre chacun de leur côté est intrigant puisque cela montre leurs particularités, et même l’opposition, dans l’appréhension/création d’une chanson.

***

Voilà, la période Pink Floyd des sixties s’achève ici et je souhaitais vraiment lui donner une place dans Exil progressif. En fait, dès Saucerful of Secrets s’amorce en réalité la seconde période du groupe, pendant laquelle quatre musiciens vont tenter de trouver l'équilibre, et continuer de tenir la barre, orphelins de Syd, capitaine esseulé. Pourtant ces trois disques ont des connexions évidentes, notamment dans leur approche du psychédélisme sixties, qu’ils ont façonné en (petite) partie, à moins qu’ils aient croulé sous son poids.

D’ailleurs, j’ai ce sentiment à la fois d’admiration curieuse et d’insatisfaction frustrante quant à ces trois disques. Le premier reste peut-être le plus abouti, le plus solide historiquement, mais je préfère parfois, et de peu, les deux suivants, même s’ils incarnent bien ce côté « inachevé » qui peut me laisser sur ma faim. Mais comprenez bien, ils ne font qu’exemplifier à merveille ce que le psychédélisme propose ou insuffle : l’ébauche surpassant le produit fini, et l’expérience auditive au-delà des notes musicales.

Ummagumma est peut-être celui des trois qui va le plus dans ce sens-là, et qui va susciter une forme de manque, qui ne gagne qu’à être comblé par notre imagination créatrice et nos sentiments les plus intérieurs, ceux qui nous font entrer dans l’expérience communicative de cet album, ceux qui nous font dire : « Oui, ce disque-là m’est très personnel ».

Note : 4,5/6

mercredi 30 janvier 2013

PINK FLOYD A Saucerful of Secrets (1968)

Pink Floyd - A Saucerful of Secrets
Psychédélisme/Progressif/Space Rock/Expérimental (Grande-Bretagne)


Un disque de transition… Le groupe navigue désormais sans véritable capitaine, de manière un peu irrationnelle. Une nouvelle fois enregistré à Abbey Road, A Saucerful of Secrets reste également le dernier album marqué par la patte de Syd Barrett (enfin le bout des doigts), avec notamment le morceau ‘Jugband Blues’, dopé par la participation très improvisée de membres de l’Armée du salut, et dans lequel on retrouve un tout petit peu l’esprit du premier album. Progressivement remplacé par David Gilmour, Syd Barrett joue pourtant sur d’autres morceaux, mais il semble devenir fantôme, sans prise sur le réel, et sous l’emprise des drogues en vigueur…

Roger Waters, David Gilmour, Richard Wright & Nick Mason : il faudra donc composer avec.

Emmené par quelques titres de renom, comme ‘Let There Be More Light’ et ‘Set the Controls for the Heart of the Sun’ écrits par Waters, le groupe prépare une musique toujours plus expérimentale, presque comme une fin en soi, ce qu’on pourrait éventuellement leur reprocher. En tout cas, leurs univers sonore intrigue et met le cap sur le cœur de la musique expérimentale, en proposant une expérience auditive. Une nouvelle ère est lancée, un nouveau groupe aussi, le nom et la popularité croissante étant les matrices sur lesquelles se grefferont des albums à géométrie variable, et donc bien différents les uns des autres.

Pour l’écriture de A Saucerful of Secrets, on retrouve également Rick Wright pour deux morceaux à l’empreinte sixties surannée vraiment très agréable et prenante : ‘Remember a Day’ et ‘See-Saw’, ce dernier plus dans une veine psyché-prog, notamment grâce à l’usage du mellotron. Mais l’on rencontrera davantage l’aspect progressif dans ‘A Saucerful of Secrets’ : plus conceptuel, ce morceau spatial reste aussi le plus long du disque (une douzaine de minutes) et montre le groupe sous un jour encore plus ambitieux, avec cette volonté de créer des paysages sonores, de construire une composition sur la durée, articulée en quatre parties se voulant évocatrices.

En fait, si thématiquement on retrouve encore un aspect « spatial », le groupe ourdit également une dynamique de space rock plus ou moins embryonnaire et parfaitement préparée par les guitares flottantes de Gilmour et les atmosphères de Rick Wright. La composante mystique est d’ailleurs bien présente, avec notamment une influence orientale disséminée par endroits. Dans les titres plus anecdotiques et moins aventureux, je note tout de même ‘Corporal Clegg’, que j’aime bien, mis à part la mélodie forcée au kazoo, qui a particulièrement mal vieilli. Le son du morceau est très sixties, et demeure une forme de contrepoint aux Beatles. N’oublions pas que ces derniers ont enregistré leur Sergent Pepper à Abbey Road à peu près en même temps que Piper des Floyd ; les groupes savent à peu près ce que font leurs contemporains et baignent de façon plus ou moins volontaire dans le même son, celui d’une époque.

A Saucerful of Secret ressemble à un disque psychique, un peu déroutant, préférant un scientisme parfois un peu naïf au règne de l’émotif, mais restant avant tout une belle pièce clair-obscur (et plus obscure que claire) pour laquelle j’éprouve une certaine nostalgie, celle de l’époque à laquelle je l’avais découvert, et qui offrait à moi un nouveau monde de possibles.

Note : 4,5/6

mercredi 23 mai 2012

GONG You (Radio Gnome Invisible Pt. 3) (1974)

Gong - You
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Avec You, Gong élabore véritablement son space rock psychédélique et multi-instrumental, aux accents exotiques. D'ailleurs, le groupe devient un peu l’ancêtre d’Ozric Tentacles, que l’on a déjà eu l’occasion de voir ici. Ses atmosphères, ses chemins sinueux, ses appels, ses échos… Gong est véritablement à la base d’un truc historique, qui semble être écouté de bien des façons différentes tant les directions et priorités artistiques prises sont multiples (rythmes, atmosphères, soli d’instruments…) Le groupe met ici en place une forme de jazz progressif flottant et horizontal, cosmique et mystique.

Après quelques morceaux d’introduction assez classiques, dans l’esprit de la partie 2 de la trilogie, surgit véritablement le cœur de l’album et son essence. Les deux premiers titres valent surtout musicalement pour le contraste qui va être réalisé, et cela les rend presque indispensables : il ne peut y avoir d’évasion sans un lieu de départ. En fait, avec cette mutation, on a véritablement l’impression de s’évader peu à peu, dans d’étranges contrées acides et futuristes. ‘Magick Mother Invocation’/‘Master Builder’ est une réussite notable, notamment dans la façon selon laquelle se posent les atmosphères. Un moment pendant lequel l’espace et le temps se figent. Pourtant le ciel semble se déchirer avec le solo incisif de Steve Hillage perforant ‘A Sprinkling of Cloud’, le titre suivant, très ambiant, appuyé par cette batterie explosive de Pierre Moerlen. D’autres instruments sont dès lors de mise comme le sax de Didier Malherbe qui entre dans la partie et se joint à cette fête psychédélique particulièrement animée. On prend la pleine mesure du côté instrumental polymorphe dans cette section décadente et joyeuse.

Ensuite, petit entracte avec ‘Perfect Mistery’, dans le même registre classique, comptine légère et enjouée. Je ne sais pas bien si sa place est légitime ; coupe-t-elle maladroitement et de façon irritante l’atmosphère du disque ? Ou au contraire aère-t-elle agréablement l’album ? Les choses reprennent ensuite avec deux nouvelles plages de 10 minutes : ‘The Isle of Everywhere’, plus groovy et ‘You Never Blow Yr Trip Forever’ qui complètent le tableau. Ces morceaux sont un peu moins haletants que le cœur du disque mais ils participent vraiment bien à son identité spatiale, au projet musical ici mis en place, et restent tout à fait réussis.

Produit dans la douleur (et dans un climat qui provoqua le départ d’Allen…) You reste l’achèvement de la trilogie Radio Gnome Invisible, qui sert d’assise à la renommée du groupe et illustre sa symbolique. Une forme de longue rêverie ayant toute sa complémentarité dans la discipline d’un Magma, comme l’estime Steve Hillage. Le disque le plus profond des trois actes, et une base certaine pour des expérimentations spatiales et hallucinatoires du futur.

Note : 5/6

mardi 22 mai 2012

GONG Angel's Egg (Radio Gnome Invisible Pt. 2) (1973)

Gong - Angel's Egg
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Angel’s Egg semble a priori plus pro que son prédécesseur, moins fou, tentant d’aboutir à une expérience musicale accomplie autrement. L’ensemble des titres nous plongent toujours dans un univers enchanteur, quasi cinématographique, celui de l’histoire de science-fiction servant de trame à la trilogie. On se prend au jeu de ce cirque musical, aux multiples facettes, aux différentes directions musicales, aux moult priorités esthétiques, aux divers instruments dominés chacun par de fortes personnalités artistiques.

L’ensemble forme une musique psychédélique collective, et encore un peu sauvage. On se sent néanmoins parfois un peu perdu dans ces morceaux assez courts, diversifiés, éparpillés tout le long de ce périple oblique, futuriste et hallucinatoire. Pour se repérer, on peut néanmoins regrouper ‘Flute Salad’/‘Oily Way’/‘Outer Temple’/‘Inner Temple’ dans une même suite.

Au niveau du line up, chacun semble pouvoir tirer son épingle du jeu autour de Daevid Allen et Gilli Smyth. Tim Blake aux synthés et Steve Hillage, guitariste, marquent aussi ce disque de leurs griffes, tout comme Didier Malherbe aux saxophones, l’explosif Pierre Moerlen aux percus, et Mike Howlett armé de sa basse... À noter la présence de Mireille Bauer aux percussions/glockenspiel et bien sûr la direction de Giorgio Gomelsky à la production (un vrai homme de réseau ayant travaillé avec Soft Machine et Magma, entre autres).

L’album fut enregistré au Pavillon du Hay, à proximité de Sens, en France. Le groupe vivait en ce temps-là dans cet espace propice à l’inspiration, plongé dans la nature (100 hectares de forêt), côtoyant des animaux sauvages. L’enregistrement fut possible grâce au studio mobile fraîchement acquis. Les musiciens pouvaient enregistrer de leurs chambres respectives et les câbles se faufilaient un peu partout à travers la maison. En somme, une installation amusante et ingénieuse, favorable à l’imagination et à la poésie.

Parmi les meilleurs moments : l’ouverture ‘Other Side of the Sky’, le vrai titre proprement spatial du disque. On note aussi les arpèges oniriques et la mise en scène musicale de ‘Prostitute Poem’, tout comme la fanfare prog de ‘I Never Glid Before’ qui a peut-être donné des idées au Mercury Rev des deux premiers albums. La suite centrale est également de bonne facture, notamment pour son travail sur les atmosphères.

Le tout forme un délire sympathique et maîtrisé, sans pour autant être un chef d’œuvre, la faute à certains passages peut-être un peu inoffensifs. Pour beaucoup il s’agit d’un des meilleurs Gong voire du meilleur. Pourtant, je lui préfère son successeur, You, qui voit les choses nettement plus en grand, s’éloignant progressivement des petites divagations passionnées, malicieuses et fantasques de l’œuf d’ange.

Note : 4/6

lundi 21 mai 2012

GONG Flying Teapot (Radio Gnome Invisible Pt. 1) (1973)

Gong - Flying Teapot
Psychédélisme / Canterbury / Space Rock (France / Angleterre)


Next mission : la planète Gong ! L’occasion d’écrire un peu sur la trilogie du groupe : Radio Gnome Invisible. Créé à la fin des années 60, Gong est la mise en musique d’un savoir, d’une érudition mystique dont Daevid Allen s’est saisi. La trilogie permet la déclinaison de sa mythologie cosmique et psychédélique, entre les voies hippie et bouddhiste, mettant en scène lutins et théières volantes.

Cela est également lié à l’usage des substances psychotropes, mais a-t-on vraiment besoin de le signaler ? Daevid Allen se montrera en tout cas réticent à cet environnement pendant la création de la troisième partie du triptyque : You. L’humour est également de mise, un humour non pas sarcastique mais plutôt joyeux, barré, et communicatif. Derrière tout cet échafaudage musical se trame enfin un message politique anarchiste, à l’image de la musique et de ses structures démantelées, au sein d’une fiction d’anticipation.

A l’instar de Soft Machine (formation dans laquelle Daevid Allen jouait avant d’être interdit de territoire britannique en 1967 pour une histoire de visa…), je trouve personnellement que Gong peut se marier avec une forme de philosophie spontanée sans tomber dans un intellectualisme forcé et arrogant. En tout cas, on mesure également comment les circonstances historiques, parfois proches de l’anecdote (un souci de visa) peuvent entraîner la création et la maturation de projets musicaux modifiant de façon considérable l’histoire même de la musique rock.

Flying Teapot, le premier volet de la trilogie, reste encore une mémoire du passé du groupe, même s’il s’intègre dans un nouveau projet artistique. Daevid Allen a en tout cas toujours la maîtrise du navire. L’influence du synthé de Tim Blake est notable tout comme l’apport de Steve Hillage, guitariste créatif, et de la section rythmique composée de Francis Moze (basse) et de Laurie Allan (batterie/percussions). À l’issue des sessions d’enregistrement, le groupe fut pourtant projeté dans un trou noir, son line-up étant plus que malmené, subissant même quelques allers-retours (dont celui de Daevid Allen lui-même). Enfin, précisons la présence de Giorgio Gomelsky à la production (Soft Machine, Magma).

Après une ouverture encore timide (‘Radio Gnome Invisible’), le morceau ‘Flying Teapot’ apparaît comme une des des pièces majeures du disque. Pour ses douze minutes, poussant la musique au-delà de ses limites. Pour son aspect funky-prog (!), ses nappes cosmiques et menaçantes, ses rayons de sax colorés et acides, son ambiance spatiale, mystique et conceptuelle. Pour sa marque dans l’histoire, dans laquelle Gong semble bien en avance.

‘The Octave Doctors and the Crystal Machine’ est un passage ambient, aussi éphémère que prenant, arrivant à point nommé après le plutôt faiblard et irritant ‘The Pot Head Pixies’, amusant pour son nom et son imagerie mais musicalement en deçà de ce que le disque propose par ailleurs.

‘Zero the Hero and the Witch’s Spell’, titre héroïque de dix minutes, est l’autre moment fort. On se plonge dans son ambiance « jazz de l’espace » et l’on découvre ses passages déboussolants assez réussis, ses moments atmosphériques de toute beauté, semblant illustrer un vide intersidéral mais évocateur, plein de sens.

Le titre de clôture ‘Witch's Song/I Am Your Pussy’ marque une présence toujours fondamentale et consubstantielle à l’existence de Gong : celle de Gilli Smyth. Une forme de délire sexuellement explicite, sans atteindre le paroxysme d’un ‘The Return of the Son of Monster Magnet’ de Zappa et des Mothers of Invention en 1966. Le morceau est sympa mais pas fondamental en lui-même.

Pour ses divers ingrédients et sa démarche aventureuse, Flying Teapot est un carrefour dans l’univers psychédélique, un tournant pour le groupe et pour le genre qu’il met au point. Un passeport nécessaire pour comprendre l’évolution de la gongographie, ses atouts et ses apports artistiques.

Note : 4,5/6

vendredi 4 décembre 2009

OZRIC TENTACLES Erpland (1990)

Ozric Tentacles - Erpland
Space-Rock / Psychédélisme / Instrumental (Angleterre)


Erpland est un véritable itinéraire pour la conscience, un chemin magique lui permettant d’explorer de nouveaux mondes exotiques et spatiaux. Pour ce faire, les Ozrics, composés d’une dizaine de musiciens ayant suivi les pas de Mike Oldfield, Brian Eno, Gong et Pink Floyd, semblent avoir intégré les bases du rock et du jazz, du kraut et de l’ambient, du dub et du reggae. Ces divers styles se fondent dans le creuset d’un space-rock (quasiment) instrumental, progressif et psychédélique, débouchant sur une musique expressive, chatoyante et vivante. Et évidemment… tentaculaire. Erpland propose au final un voyage musical et fatalement « géographique », teinté en effet de world music et de sonorités moyen-orientales ou sud-américaines. Il s’agit d’une exploration d’un monde mystique et cosmique, d’une peinture sonore particulièrement colorée, acide et naturaliste, d’une œuvre organique et symbiotique. L’ensemble des morceaux, étincelants, nous fait découvrir ainsi un univers scintillant et pittoresque, sidéral et sidérant. Un univers étrange et psychique, décrit sur un style musical très marqué et typé. Pour s’en convaincre, les huit minutes de l’hypnotique premier morceau, l’épique ‘Eternal Wheel’, ou bien encore les parcours atmosphériques de ‘Toltec Spring’ et de ‘Tidal Convergence’, qui lui succèdent. L’émerveillement se poursuit avec le rutilant et subtil ‘Crackerblocks’, l’exploration de ‘Valley Of A Thousand Thoughts’, ou encore le dub vif et enthousiaste de ‘Iscence’, seul titre à comprendre des textes. Globalement dans ce disque, les atmosphères et ses effets demeurent évidemment prégnants, mais impossible de passer à côté du jeu guitaristique, précis et inspiré, ou encore du groove imparable de la section rythmique, dont les sonorités apportent souvent un plus et une identité propre à l’opus. La qualité se mêle donc à l’élaboration d’une véritable personnalité musicale, importante et atypique, dans le monde du progressif. Dépaysant et poétique, Erpland reste pour tout ceci le grand disque symbolique d’un des groupes britanniques les plus significatifs des années 90’s.

Note : 6/6