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jeudi 29 août 2013

BOREDOMS Super æ (1998)

Boredoms - Super æ
Objet Sonore Non Identifié (Japon)


Cinquième album des japonais excités de Boredoms, Super æ est un disque fiévreux et haut en couleur, avant-gardiste et jusqu’au-boutiste, électrique et électronique. Les délires sonores et distorsions psychiques sont poussés au maximum, pouvant parfois entraîner sur le web des chroniques enthousiastes et échevelées, à l’image de la musique hallucinée de Boredoms. De mon côté, je me contenterai d’une review un peu plus classique. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’avec Super æ, on semble plus proche de Mitsubishi que de Mozart.

Les délires de Boredoms se manifestent de différentes façons, et le disque prend des tournures parfois très différentes pour les exprimer : sous forme de traitements sonores, de manipulation de bandes, de guitares sulfureuses et hystériques, de percussions mécaniques en transe, de rythmes tribaux, de plages davantage ambiantes… Ce qui est vraiment frappant c’est bien cette diversité de caractères, de paradigmes musicaux, de panoramas instables… cette faculté d’offrir des choses différentes au sein d’un défouloir contrôlé, de se mouvoir de façon polymorphe et inattendue. Déboussolant, le disque masque avec brio son vrai pôle, son cœur profond, son identité réelle.

Chacun des titres des morceaux est une déclinaison du titre de l'album Super æ :
  • ‘Super You’, avec ses vrombissements, ses accélérations, son fracas inquiétant, montre la capacité du groupe à froisser et déchirer les sons.
  • ‘Super Are’ semble, aux premiers abords, plus apaisant et lumineux, et même plus religieux, parfois plus tribal, avant de se montrer bien plus énervé avec cette section de guitares frénétiques et saturées, appuyées par des percussions écrasantes, et menant à l’émergence progressive d’un capharnaüm sonore pas désagréable. Transition immédiate avec…
  • ‘Super Going’, qui me plaît bien, avec ses longues minutes hypnotiques et spatiales, dans lesquelles les deux mêmes accords électriques semblent répétés à l’infini, sur un fond sonore en parfait équilibre, tapissé de sons qui se gondolent. Puis les instruments, piqués au vif, s’échauffent et s’agitent subitement, tentant une échappée qui se prolongera durant les quatre dernières minutes du morceau, qui se présente assurément comme l’un des meilleurs du disque.
  • ‘Super Coming’ est comme une chanson interprétée de façon entêtante par des chœurs extra-terrestres goguenards au bord de l’euphorie. Là encore on retrouve cette volonté d’axer un morceau sur la répétition. Stimulant ou abrutissant, à vous de choisir.
  • ‘Super Are You’, commence par un rock d’hystérique. Mais les effets sonores reprennent leurs droits ensuite. On se retrouve avec un morceau beaucoup plus mou et flasque, légèrement spatial et quasi-spirituel, animé par des voix fourbues et lasses, comme s’il illustrait la fatigue après le poids de l’effort. Un jeu de contraste, en somme.
  • ‘Super Shine’ apparaît comme une séance d’aspirateur, chez soi, au réveil. Une cacophonie réglée s’ensuit, des chœurs sous fond de pseudo klaxons électroniques. Une ode à la modernité ? Les percussions mi-mécaniques, mi-tribales prennent le relais pour une danse étrange au pays du soleil levant.
  • ‘Super Good’ est une accalmie pour terminer le disque. On entend le bruit des vagues et leurs mouvements agiles. Une dernière rêverie, avec moins de nervosité…
Parfois peu accueillant mais souvent intrigant, l’ensemble nécessite un certain effort pour le pénétrer. Multidirectionnel et déroutant, le disque peut être moins parlant pour de nombreux auditeurs, peu avides de ce type d’expérience sonore. Amusant et fascinant pour les uns, il restera un peu gratuit et lassant pour d’autres, malgré des qualités évidentes de diversité artistique et de manipulation instrumentale. Dans tous les cas, Super æ reste un gros travail de production musicale et, plus largement, un disque majeur de psychédélisme contemporain.

Note : 4,5/6

mardi 14 avril 2009

TALK TALK Laughing Stock (1991)

Talk Talk - Laughing Stock
Expérimental / Atmosphères (Angleterre)


Tout comme son prédécesseur, Laughing Stock demeure un véritable éveil musical... touchant de près la grâce. Mais Talk Talk va encore plus loin, et poursuit sa mue. Convoquant des musiciens venant du jazz, le groupe affine encore plus son style et nous fait voyager vers des contrées jusque-là encore inexplorées. Amateur de Messiaen et de Schoenberg, de Can, de John Cage, de Ravel et de Donatoni, amateur de Miles Davis & de Gil Evans, Mark Hollis pousse ici l’érudition et la sincérité à son maximum, offrant une musique pure et libre. Merveilleuse.

Déjà, la pochette nous montre la voie ; depuis la dernière fois, les coquillages semblent s’être transformés en oiseaux. Talk Talk nous dévoile une nouvelle façon de prendre contact avec la beauté et avec la nature. Mais Laughing Stock s’apparente également à une musique sémiotique, symbolique, matérialisation sonore de ce qu’est pour nous l’environnement naturel. Les morceaux nous évoquent même parfois des bêtes mystérieuses faisant subitement sortir des buissons leur museau ou la pointe de leur bec.

Ainsi, une nouvelle façon de prendre contact avec la beauté et avec la nature. Avec le plaisir aussi. Laughing Stock semble être une œuvre géométrique, révélant en son sein plusieurs dimensions. Une fois de plus, Talk Talk nous fait découvrir une musique… spatiale. Des grands vides symboliques du silence, au surgissement des sons et textures les plus inédites. Et puis toujours ce sens de la construction à partir d’improvisations… Talk Talk au sommet.

Mark Hollis a réussi à emprunter de nouveaux chemins, sans pour autant renier sa période passée, même si rien ne la laisse transparaître dans cette œuvre. Avec Tim Friese-Greene, qui cosigne tous les morceaux, il nous offre la quintessence de son art. Urbain et naturaliste. Passionné, éthique, à la recherche des essences. Et du silence. Laughing Stock est indéniablement une musique dans laquelle il se passe des choses. Elles surviennent. Comme la beauté de ‘After The Flood’, ou encore de ‘New Grass’. Hallucinantes, sensibles compositions. Sans oublier les panoramas de ‘Myyrhman’, ‘Taphead’, ‘Runeii’…

Un nouvel aboutissement. Laughing Stock, opus d’émerveillement intense, mais disque sombre également, introspectif, révélant une nouvelle façon de communiquer, plus sincère, plus trouble. Laughing Stock, le disque de l’instinct, de l’inconnu, de l’impossible à reproduire, de l’improvisation. De l’intime. Laughing Stock, l’album des sacrifices et de la transgression des frontières psychiques, l’épreuve redoutable pour l’ensemble des musiciens qui l’ont façonné. Laughing Stock, le point d’orgue d’une carrière exemplaire et atypique. Laughing Stock, l’album de la fin.

Note : 6/6

lundi 13 avril 2009

TALK TALK Spirit Of Eden (1988)

Talk Talk - Spirit of Eden
Pop / Atmosphères (Angleterre)


Grâce et espérance. Une musique intrinsèquement humaine, religieuse et spirituelle, par définition. Mark Hollis, élève de Miles Davis et de John Coltrane, de Béla Bartόk et de Claude Debussy, nous invite dans un monde d’intimité totale, d’introspection absolue, dans un monde d’un nouveau genre. L’élève s’exprime davantage et Spirit of Eden en est ainsi l’aboutissement. Après un succès comme celui de The Colour Of Spring il était bien osé de sortir un tel disque, si peu en accord avec le mainstream, et si proche de l’avant-garde… EMI avait même demandé de modifier le contenu de l’album après écoute de l’enregistrement. Sans parler de la discorde entourant l’éventuelle reconduction d’un contrat commun… Ajoutons tout de même que le budget obtenu grâce aux albums précédents, tout comme les avantages de l’ère digitale d’ailleurs, ont permis la création d’un tel disque...

En tout cas, la couverture plante un décor étrange et pittoresque ; la pochette est de James Marsh, qui avait déjà dessiné l’intégralité des artworks des albums du groupe. Des coquillages et des oiseaux, perchés sur un arbre. Un sentiment d’évasion… déjà. Traversant les frontières, vers un paradis perdu… pour la beauté de la musique, et pour la pureté du silence. Du désir. Spirit of Eden s’apparente à une suite d’explorations sonores en équilibre perpétuel, créées à partir d’improvisations influencées par le jazz et la musique contemporaine, notamment. Une musique impressionniste et réflexive, spatiale, témoignant d’une grande liberté d’enregistrement. Six morceaux dans lesquels le silence demeure absolument fondamental, six confessions dans lesquelles les travaux sur les textures se font ainsi à son écoute. De ce disque organique et libre, minimaliste et fragile, mais dévoilant une vraie intensité, on peut dès lors retenir, au choix, les trois magnifiques premiers morceaux, ‘The Rainbow’, ‘Eden’, ‘Desire’, qui n’en font qu’un… ou alors ‘I Believe In You’, si romantique, si mélancolique, si « puissant »… le plaintif ‘Inheritance’… ou encore ‘Wealth’, le titre de clôture, particulièrement religieux. De toute évidence, Spirit Of Eden, opus méticuleux et lyrique, demeure un support de choix pour la génération post-rock et expérimentale, un exil géographique et spirituel révélant en son sein… l’essentiel.

Note : 6/6

jeudi 9 avril 2009

TALK TALK The Colour Of Spring (1986)

Talk Talk - The Colour Of Spring
Pop / Atmosphères (Angleterre)


Souvent, les groupes pratiquant la musique progressive finissent par laisser tomber leur credo pour s’adonner à de la pop FM pas toujours bien maîtrisée (Yes en est un très bon exemple parmi d’autres). Avec Talk Talk, on suit carrément le chemin inverse : partir d’une pop FM et synthétique pour finalement voyager vers de nouveaux territoires : une musique très personnelle et atmosphérique, délicate et astucieuse, dont nous aurons le temps de parler. Oui, Talk Talk reste avant tout bien connu pour ces deux tubes un peu démodés mais faussement naïfs : ‘Sush A Shame’ & ‘It’s My Life’. Mais je n’irai pas cracher sur leurs précédentes œuvres, ce n’est ni ma volonté propre, ni le but de la chronique. En fait, ce qui demeure saisissant, c’est la magie qui enivre The Colour Of Spring ; c’est en effet dans ce disque que le groupe opère un tournant décisif, notamment à travers les morceaux ‘Chameleon Day’ (énigmatique et fondamental) & ‘April 5th’, dans lesquels la formation de Mark Hollis réalise sa mue. Les atmosphères nouvelles, énigmatiques et pittoresques, se mettent en place… ce mélange entre une forme d’ataraxie, d’accomplissement, et d’un danger parfois latent qu’on ne parvient pas bien à discerner… Cependant, Talk Talk n’abandonne pas pour autant ses tubes : le très réussi ‘Living In Another World’, ‘Life Is What You Make It’ et ‘Give It Up’. Mais ces titres s’effacent indéniablement à côté de trois petits joyaux qui participent à la face A du disque. Malgré leurs différences, ces trois tours de force présentent les mêmes caractéristiques : la volonté de développer une musique subtile et raffinée, touchant de près la grâce. Cela est ainsi bien exprimé par le romantisme fragile et impérieux d’‘April 5th’ ; la palette d’ambiances présentée par le titre d’ouverture ‘Happiness Is Easy’, terriblement adroit et impénétrable ; la précision et la délicatesse extrêmes de ‘I Don’t Believe In You’… Enfin, l’opus se clôt sur ‘Time It’s Time’, mélancolique et visionnaire. Les prémisses d’une musique brillante, éclatante et précieuse sont ainsi posées. Et tout cela concourt dès lors à l’émergence d’une pop sagace et quintessenciée, à l’avenir radieux, comme le montreront les deux œuvres à venir : Spirit of Eden & Laughing Stock

Note : 5,5/6

mercredi 8 avril 2009

FLYING SAUCER ATTACK * ROY MONTGOMERY Goodbye / And Goodbye / Whole Day (1997)

Flying Saucer Attack & Roy Montgomery - Goodbye / And Goodbye / Whole Day
O.S.N.I. / Psychédélisme / Ambiance / Bruitisme (Angleterre * Nouvelle-Zélande)


Si mes sources sont sûres, cet EP restera, pour un titre en tout cas, la brève rencontre de deux entités : d’un côté les Anglais de Flying Saucer Attack, groupe indé psychédélique, expérimental et spatial ; de l’autre l’esprit de Roy Montgomery, guitariste intellectuel émérite venant de Nouvelle-Zélande. L’objet sonore ici présent regroupe trois morceaux. Le premier titre, éponyme, déroule rafales de guitares hurlantes, bruits confus, boucles improbables, le tout débouchant sur un motif au piano résolument calme. Le groupe pratique son style propre tout en le poussant à bout, franchissant à nouveau des frontières inexplorées. Quant au deuxième morceau, il s’agit donc d’une forme de jam live, joué avec Montgomery en avril 95. Un titre aux contours assez flous mais perturbant. Enfin, le troisième titre demeure la pièce-maîtresse de l’opus ; ‘The Whole Day’, qui commence par le développement d’une ambiance bruitiste, fait émerger progressivement un motif répétitif et hypnotique, majestueux et spectral, donnant une tonalité oppressante à l’ensemble, véritablement magnétique. À mon sens, un très grand moment musical, un peu déroutant et terriblement envoûtant, meilleur passage d’un disque à l’aura particulièrement mystérieuse.

(EP : non noté)

lundi 9 juin 2008

Mr BUNGLE Disco Volante (1995)

Mr Bungle - Disco Volante
O.S.N.I. (U.S.A.)


Que se cache derrière cette pochette étrange nous rappelant le film Un chien andalou de Buñuel ? Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un rasoir, même extra-terrestre, mais d’un chauliodus danae séché, et recourbé autour d’un oeil. Cela étant, le disque porte bien des accents cinématographiques (allmusic.com fait d’ailleurs une comparaison avec Lynch) et cherche à convertir notre regard sur l’art comme le fit le court-métrage de Buñuel. Autre fait saillant : Mr Bungle est marqué, entre autres, par la présence de l’excellent frontman polymorphe Mike Patton de Faith no More, groupe très important pour moi.

De manière générale, Disco Volante se présente comme un album extra-terrestre et surréaliste, oblique et farfelu, en plusieurs dimensions, sous la forme de véritable puzzle musical, les morceaux changeant un peu tout le temps au fil de juxtapositions sonores. Parmi les meilleurs passages on pense principalement à ‘Desert Search for Techno Allah’, titre technoïde moyen-oriental très réussi (dans une veine pas si éloignée de ‘Hizbollah’ de Ministry), mais aussi au cinématographique et mouvementé ‘Violenza Domestica’ que j’ai envie de rapprocher de ‘NY3’ de Fripp, pour le climat domestique étouffant, mais dans un genre différent. On note aussi ‘After School Special’, rappelant l’enfance mais terminant sur une note assez dérangeante, tout comme le glauque ‘Everyone I Went to Highschool With is Dead’, remémorant quant à lui les années révolues du lycée. Mais on retiendra surtout ‘The Bends’, magnifique film d’épouvante de 10 minutes (avec notamment cet excellent petit passage musical : ‘Love on the Event Horizon’). Avec ce titre importantissime, on a vraiment l’impression d’être dans le cœur d’une bête aquatique, ou dans une salle des machines sous-marine un peu étrange. Soulignons enfin les ambiances sympas et intimistes du discret ‘Backstrokin’’ et le burlesque psyché-jazz-thrash dépaysant de ‘Carry Stress in the Jaw’ (quoique très lourdingue par moment).

Dans l’ensemble du disque, les musiciens, le diable au corps, montre l’étendue de leur savoir-faire, de leur maîtrise instrumentale et leur façon d’assembler des idées les plus saugrenues, en tentant de créer une œuvre insaisissable, comme celles de Zappa ou des Residents. Hardcore bruitiste, pop charismatique, avant-garde échevelée façon Zorn, la soucoupe volante fantomatique de Mr Bungle/Buñuel reste donc un objet particulièrement énigmatique et complexe. Et bien plus : il s’agit d’une ode à la folie qui aura déconstruit les habitudes musicales et sonores pour longtemps.

Note : 5/6